Degas, un obsédé du noir et blanc : une rétrospective différente à la BnF

Degas, grand maître du pastel, a aussi exploré toutes les possibilités du noir et blanc, du crayon à l'appareil photo et surtout toutes les formes d'estampes. La BnF nous raconte cette histoire passionnelle dans une très belle exposition (jusqu'au 3 septembre)
Article rédigé par Valérie Oddos
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 6 min
Edgar Degas, Henriette Taschereau, Mathilde Niaudet et Jules Taschereau / Sophie Taschereau; Niaudet et Jeanne Niaudet (photographie double) ; Mathilde et Jeanne Niaudet, Daniel Halévy et Henriette Taschereau ; Ludovic et Elie Halévy. Album Halévy n° III, f. 69, 28 décembre 1895, Tirages argentiques, BnF, Estampes et photographie (© BnF)

Toute sa carrière, Edgar Degas a été obsédé par le noir et blanc, au crayon, gravé, imprimé en monotype, photographié... Ces techniques lui permettaient de créer des atmosphères ténébreuses pleines de contrastes et de clair-obscur. La Bibliothèque nationale de France, qui conserve de nombreuses estampes et photographies d'Edgar Degas, met l'accent sur cette œuvre dans l'œuvre dans une très belle exposition. 

Quand on dit Edgar Degas (1834-1917), on pense à des danseuses peintes à l'huile ou dessinées au pastel dans des couleurs douces et vibrantes. Pourtant, à la fin de sa vie, il aurait dit au dessinateur Georges Villa : "Si j'avais à refaire ma vie, je ne ferais que du noir et blanc."

Toute sa vie, il a exploré les différentes techniques en noir et blanc, le dessin, la gravure et autres formes d'estampe, enfin la photographie. D'où cette idée d'une traversée de son œuvre en noir et blanc. Pour Henri Loyrette, président-directeur honoraire du Louvre, et commissaire de l'exposition, qui n'hésite pas à parler d'"obsession", le noir et blanc est pour Degas "une espèce de basse continue de toute son œuvre, un fait unique dans le milieu impressionniste, où Monet et Renoir sont exclusivement peintres".

Edgar Degas, "Mlle Bécat aux Ambassadeurs", Vers 1877-1878, Estampe, BnF, Estampes et photographie (© BnF)

Le signe d'un moi ténébreux

L'exposition de la BnF, qui possède une grande collection d'estampes de Degas et qui a bénéficié de prêts importants, s'ouvre sur une série d'autoportraits de toute sa vie, du jeune homme de 23 ans sur une eau-forte de 1857 à une photographie du vieil artiste devant sa bibliothèque en 1895.

Au-delà d'une curiosité insatiable qui lui a fait expérimenter une infinité de techniques, le noir et blanc est le signe d'"un moi ténébreux", estime Henri Loyrette, un spécialiste de Degas pour qui la personnalité de l'artiste avait quelque chose d'obscur.

Edgar Degas s'initie à la gravure à partir de 1856 et s'intéresse particulièrement aux gravures de Rembrandt, qu'il copie. Mais très vite, il va envisager l'estampe de façon très personnelle. "L'idée d'une estampe, c'est de multiplier l'image et de la diffuser le plus largement possible. Degas s'approprie le médium totalement à rebours, toutes ses pièces sont quasiment uniques", explique Valérie Sueur-Hermel, conservatrice responsable des estampes du 19e siècle à la BnF et co-commissaire de l'exposition.

Edgar Degas, "Au Louvre, la peinture, Mary Cassatt", 1879-1880, eau-forte, aquatinte, pointe sèche et crayon électrique (deux états différents), BnF, Estampes et photographie (© BnF)

Des épreuves uniques

Ce qui l'intéresse, ce n'est pas l'état final après retouches mais les états successifs à partir d'une même plaque, les effets d'encrage différents, il cherche "l'unicité de chaque épreuve, il rend chaque tirage unique". On le voit dès le début de l'exposition avec plusieurs états de son autoportrait de 1857. Et dans les expositions impressionnistes, il exposera d'ailleurs les différents états ensemble, comme des œuvres à part entière.

S'il s'éloigne de la gravure pendant une dizaine d'années, il y revient en 1875 à l'occasion de portraits croisés avec quelques amis et il va alors vouer une passion dévorante à l'estampe. Marcellin Desboutin, qui fait partie de ce groupe d'amis écrit à son propos : "C'est une plaque de zinc ou de cuivre noircie à l'encre d'imprimerie et cette plaque et cet homme sont laminés par sa presse dans l'engrenage de laquelle il a disparu tout entier."

Car Degas a une presse chez lui, fait lui-même ses tirages et explore toutes les techniques possibles les combinant parfois. Il utilise des plaques de daguerréotype qui donnent des effets de gris originaux. Initié par le peintre et graveur Ludovic Napoléon Lepic, il rajoute des effets en appliquant sur la plaque gravée, avant le tirage, de l'encre au pinceau ou au chiffon. Une technique qui l'amènera au monotype.

Edgar Degas, "Femme debout dans une baignoire", vers 1880-1885, monotype à l’encre noire (© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Thierry Le Mage)

D'extraordinaires monotypes en grand format

S'il lui arrive de représenter des arbres dépouillés ou d'étonnantes fumées d'usine, son univers est plutôt celui des espaces clos, des cabarets, des intérieurs sombres, des bordels ou des loges de théâtre où il crée des effets de clair-obscur, d'ombres, de contrejour. Il joue avec la lumière des lampes devenues comme des planètes blanches.

A partir de la fin des années 1870 Degas va affectionner particulièrement la pratique du monotype. Celui-ci n'est plus une gravure mais une peinture sur plaque qui, passée à la presse, donne une épreuve unique (éventuellement une deuxième, beaucoup plus claire s'il reste un peu d'encre, et que Degas utilisait en la rehaussant au pastel). Il en a laissé 400, pour beaucoup en noir et blanc.

L'artiste réalise notamment au milieu des années 1880 des nus de femmes à leur toilette extraordinaires en grand format, en négatif ("à fond sombre"). La plaque est couverte d'encre, les blancs sont obtenus par retrait et les noirs sont particulièrement puissants. Sur le même thème, il varie les poses qu'il décline à l'infini, les formats, les techniques, pratiquant aussi la lithographie à partir du début des années 1890.

Son travail d'estampe est toujours lié aux cercles amicaux. Un nouveau groupe se forme autour de Camille Pissarro qui partage sa passion et de Mary Cassatt pour un projet d'une revue d'estampes originales, qui devait s'appeler Le Jour et la Nuit. Elle ne verra jamais le jour mais les artistes réalisent à l'occasion de très belles planches que l'on peut admirer à la BnF, un paysage de bois pour Pissarro, une série d'états impressionnante de Mary Cassatt au Louvre par Degas, une Femme à l'éventail au théâtre par cette dernière.

Edgar Degas, Autoportrait avec sa gouvernante, Zoé Closier (23, rue Ballu), BnF, Estampes et photographie (© BnF)

La photographie, un aboutissement sur le chemin du noir et blanc

Et puis, en 1895, alors qu'il s'ennuie, en cure au Mont-Dore, il se met à la photographie, au crépuscule. Il ne reste rien de ces premiers essais mais, rentré à Paris, il va s'adonner avec passion, pendant une courte période, à ce nouveau médium. Lors de soirées amicales, autour de la famille du librettiste Ludovic Halévy, il organise des séances de prise de vue. On retrouve la même ambiance d'ombre et de lumière que dans ses estampes.

"Il photographie dans des atmosphères très crépusculaires, le soir, en tirant les rideaux et en faisant poser très longtemps, 10 ou 15 minutes, tyrannisant un peu ses amis", remarque Flora Triebel, conservatrice responsable da le photographie du 19e siècle à la BnF. Degas joue avec les lampes, les miroirs. On peut le voir avec les deux filles de l'artiste et collectionneur Henry Lerolle, dans des poses mélancoliques. Il se met en scène, l'air pensif, devant un nu.

Les Halévy se mettent aussi à la photographie et, en 2020, la BnF a pu acquérir six albums de la famille. Ils contiennent 13 tirages de Degas. Ces petits contacts sont accompagnés dans l'exposition de tirages plus grands, réalisés par Delphine Tasset, la fille de son fournisseur de matériel Guillaume Tasset.

"En 1988, la photographie de Degas était une découverte. Elle était considérée comme documentaire. On voit dans cette exposition que c'est un aboutissement sur le chemin de sa recherche en noir et blanc", note Henri Loyrette.

Degas en noir et blanc
Bibliothèque nationale de France, site Richelieu
5, rue Vivienne, 75002 Paris
Tous les jours sauf lundi et jours fériés, 10h-18h, jusqu'à 20h le mardi
Tarifs : 10 € / 8 €
Du 31 mai au 3 septembre 2023

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