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Christian Marclay au Centre Pompidou : l'art du détournement par un génial jongleur de sons et d'images

Le Centre Pompidou consacre jusqu’au 27 février une vaste exposition à l’artiste multimédia Christian Marclay. Un panorama qui permet d’embrasser toute l'étendue de l’œuvre au carrefour du sonore et du visuel de cet artiste américano-suisse adepte du détournement.

Article rédigé par Laure Narlian
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 11 min
Plusieurs oeuvres de la série "Body Mix" de Christian Marclay, assemblage de pochettes de disques, ici au Centre Pompidou en janvier 2023. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)

Depuis quarante ans, l’artiste multimedia Christian Marclay, musicien, plasticien et performer, ne cesse d’explorer avec malice le son, l’image, et leurs multiples connexions. Placé au départ sous le signe de l’esthétique punk et baignant dans le milieu musical expérimental, sous ascendance Duchamp/Warhol/John Cage, sont travail s’est d’abord focalisé sur l’univers sonore et en particulier sur le disque vinyle et sa pochette, qu’il a malaxés dans tous les sens et envisagés sous tous les angles. Il est devenu par ailleurs l’un des tout premiers "platinistes" (ou turntablists en anglais, qui ont fait des platines un instrument de musique à part entière) au début des années 80, lors de performances qui ont fait date.

Adepte du collage, du montage, de la fragmentation, de la reproduction et du détournement de l’existant, qu’il pratique en virtuose, cet artiste américano-suisse né en Californie en 1955 est un touche à tout qui ne s’interdit rien, y compris la provocation et l’humour. Mordu de cinéma tout autant que de sons, il a axé davantage au fil du temps ses recherches sur les arts visuels : photographie, vidéos, peintures, cyanotypes, lithographies. 

Dans cette rétrospective foisonnante, présentée dans l’espace le plus vaste du Centre Pompidou, il y a beaucoup à voir. On peut aborder cette exposition en historien de l’art (que nous ne sommes pas du tout) et chercher à débusquer tous les clins d’œil et références auxquels renvoient ses œuvres, de Marcel Duchamp à Jackson Pollock. Nous l’avons parcourue au contraire en toute naïveté, comme les enfants qui sont ici bienvenus tant l’œuvre de Marclay est ludique. Voici ce que nous en avons retenu.

Le travail sur le disque vinyle

Recycled Records, 1979-1986
The Endless Column, 1988
Les vidéos Record Players, 1984 et Fast Music, 1982
L’installation vidéo Gestures, 1999

Au début des années 80, après avoir fait les Beaux-Arts de Genève puis le Massachusetts College of Art de Boston et avoir découvert le mouvement d’avant-garde Fluxus, le disque vinyle devient pour un temps un support essentiel du travail de Christian Marclay. Pour ses performances, il coupe, assemble et colle des morceaux de disques vinyles achetés pour quelques centimes, de sorte qu’ils puissent encore être joués, livrant d’étranges sculptures sonores. On en voit des dizaines dans la première salle de l’exposition sous le nom de Recycled Records. L’artiste arbore bientôt, pendue à son cou, une platine vinyle qu’il rebaptise Phonoguitar puisqu’il en joue comme d’un instrument à part entière lors de ses performances, notamment en hommage à Jimi Hendrix.

Disques vinyles avec annotations, utilisés lors de performances, 1979–1986 Dimensions variables. Collection de l’artiste (© CHRISTIAN MARCLAY - PHOTO COURTESY CHRISTIAN MARCLAY STUDIO)

En 1982, on le voit dans la vidéo Fast Music manger un disque vinyle, ce qui en dit long sur son goût immodéré pour la galette qui nourrit son travail. En 1984, la performance filmée Record Players montre des personnes agitant, cassant et piétinant ensemble des vinyles, ce qui produit des sons particuliers. Dans une salle obscure, on voit également l’installation Gestures : sur quatre écrans vidéo synchronisés est montré son travail de scratch, triturations et va-et-vient sur des vinyles annotés et altérés qui proposent d’autres sons que ceux enregistrés originellement sur les sillons.

Une image extraite de l'installation vidéo "Gestures", 1999. 4 écrans vidéos synchronisés, couleur, son 9'. Courtesy The artist and Paula Cooper Gallery, New York. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)

Endless Column, une colonne de disques vinyles empilés sur plus de trois mètres de hauteur, clin d’œil à la Colonne sans fin de Brancusi, témoigne encore de son obsession d’alors pour le disque et l’enregistrement avec ses "notions de répétition et d’infini".

Les détournements de pochettes

Imaginary Records 1987-1999
Body Mix (1991-1993)
Untitled (Large Circle), 1992
Guitar Neck, 1992

Tandis qu’il écume les magasins de disques d’occasion et accumule les disques vinyles qui sont souvent détruits lors de ses performances, les pochettes commencent à retenir elles aussi son attention. "Le réveil de l’imaginaire à la vue d’une pochette m’intriguait – ce mystère caché derrière la couverture et son lien potentiel avec la musique", explique-t-il dans le catalogue de l’exposition. La pochette, en tant qu’interprétation visuelle de la musique, devient à partir de la fin des années 80 et pour une dizaine d’années un fécond terrain d’expérimentations. A l’exposition, on voit d’abord, dès la première pièce, ses Imaginary Records, constitués de modifications de pochettes existantes – nouveaux titres, détournements, collages, arrachages.

A gauche, un extrait de la série "Imaginary Records" et à droite "Untitled (Large circle)" de Christian Marclay, vus à l'exposition au Centre Pompidou en janvier 2023. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)

Puis viennent les spectaculaires et amusants Body Mix qui assemblent habilement plusieurs pochettes pour former des "chimères anatomiques" : ainsi, la tête de David Bowie de la pochette d’Aladdin Sane se prolonge d’un buste féminin et de cuisses gainées de porte-jarretelles, tandis que le buste et la tête de Michael Jackson pour Thriller se voient affublés de longues jambes de sirène chipées notamment à Roxy Music. On notera que Marclay est alors avec ces corps systématiquement dé-genrés en avance de quelques décennies sur la tendance, puisque ses visages de chanteuses, telles Diana Ross ou Grace Jones, sont montées quant à elles sur des torses de culturistes ultra virils. On admirera au passage Untitled (Large Circle), un cercle géant constitué de pochettes superposées où n’apparaissent que des bouches, et Guitar Neck, un montage de 7 pochettes qui forment ensemble un très long (et plutôt phallique) manche de guitare. 

Les vidéos et installations vidéo

Telephones, 1995 (vidéo 7’30)
Video Quartet, 2002 (Installation vidéo, 4 projections couleur, son, 14’)
All Together pour Snapshat (2018)
Doors, 2022 (installation vidéo. Projection, couleur, son, boucle à l’infini)

À partir de la fin des années 90, la vidéo devient pour Christian Marclay un médium important qui lui permet de montrer la relation entre l’image et le son. On peut voir une dizaine de vidéos et d’installations vidéo à la rétrospective du Centre Pompidou. Mais la plus connue de toutes, la magistrale Clock, qui lui a valu en 2011 de remporter le Lion d’Or du meilleur artiste à la Biennale de Venise, ne s’y trouve pas. Cet incroyable tour de force d’une durée de 24 heures est constitué de milliers d’extraits de films dans lesquels figure une indication d’heure (une montre, une horloge, un réveil), assemblés avec une précision si maniaque que la vidéo est réglée pour donner toujours l’heure juste au spectateur lors de sa diffusion. Une expérience inoubliable représentative de son esprit et de son travail de collage, hautement addictif et hypnotique.

L'artiste multimédia américano-suisse Christian Marclay en 2018. (PHOTO DAN BURN-FORTI)

A l’exposition au Centre Pompidou, on remarque d’abord, sur un petit écran, Telephones, la première vidéo dans laquelle ce cinéphile a manifesté son amour fou du cinéma. Il s’agit là encore d’un montage, drôle, fascinant et surtout extrêmement bien construit, de scènes de films comportant des téléphones, les acteurs composant des numéros, décrochant suite à une sonnerie et discutant, criant ou chuchotant dans le combiné, qui instaure un climat et des dialogues surréalistes qu’on lâche difficilement.

Dans une vaste chambre noire, Vidéo Quartet réunit quant à elle quatre grands écrans sur lesquels sont projetés des extraits de films comme autant de samples où l’on voit des personnes jouer de la musique, danser ou chanter, des Marx Brothers à Jimi Hendrix. "J’ai cherché dans le cinéma des actions et des sons à partir desquels créer une composition musicale, comme un DJ, mais avec des images sonores", explique Christian Marclay. Se recompose ainsi sous nos yeux une curieuse symphonie. Pour All Together, réalisé en partenariat avec l’application de partage de photos et de vidéos Snapshat, il présente sur dix smartphones réunis dans un mur incurvé, un assemblage de sons et d’images tirés de plus 400 snaps de la vie quotidienne partagés par des anonymes, qu’il orchestre comme une composition sonore singulière mais moins convaincante. 

Extrait de "Doors", 2022, la dernière installation vidéo de Christian Marclay, présentée pour la première fois dans l'exposition au Centre Pompidou. (PHOTO COURTESY CHRISTIAN MARCLAY STUDIO)

Enfin, il faut absolument s’arrêter juste avant la sortie et passer un moment devant Doors, la dernière installation vidéo de Christian Marclay produite spécialement pour l’exposition et donc montrée pour la première fois. Avec ce montage de centaines d’extraits de films, il nous entraîne dans une tragi-comédie où l’on voit des personnages entrer par une porte, traverser un espace et ouvrir une autre porte en vue de sortir. La porte constitue le point de coupe et grâce au raccord image, c’est un autre acteur qui entre alors dans le champ dans un mouvement fluide. Un montage virtuose et scotchant, qu'il décrit comme "une sorte de labyrinthe et une architecture mentale" et qui lui a donné du fil à retordre. "Pour créer un effet de continuité je dois trouver un rythme, un dynamisme fluide qui lie chaque ouverture et fermeture de porte. Ce n’est pas facile car toutes les portes s’ouvrent différemment, rapidement ou avec hésitation, elles sont poussées ou tirées, la charnière est à gauche ou à droite", explique-t-il dans le catalogue de l’exposition. Résolument joueur, il a même glissé quelques répétitions qui laissent croire à tort au spectateur que la boucle est bouclée et qu'il a vu l'ensemble de l'œuvre...

Onomatopées, BD et mangas

Série Actions
Surround Sounds, 2014-2015 (installation vidéo)
Manga scroll, 2010
To Be Continued, 2016 et No !, 2019
Scream, 2018-19

Dans sa recherche sur la visualisation du son, Christian Marclay puise depuis 1989 dans le riche réservoir en motifs et surtout en onomatopées que sont les BD et les mangas. Au Centre Pompidou, on observe d’abord d’un œil amusé qui fait frissonner l’oreille sa série de collages de bandes dessinées sur papier avec ses OoooOOOoooo, Aaaaaaaahh, Ka-Boom et autres Kraashh, mais aussi ses figures monstrueuses Face (Ecorché) et Untitled (Blue Electric) formées d’onomatopées. Ces collages mènent à la série Actions dans laquelle des onomatopées évoquant le liquide (en anglais) telles Froosh, Sploosh ou Plish Plop, ont guidé ses gestes picturaux à la peinture acrylique, à coups de brosse, éponges et éclaboussures. Autant dire que ça glougloute pas mal en synesthésie dans le cerveau du visiteur.

"Actions : Froosh Sploosh Wooosh Skkuusshh, Splat, Blortch (N°2)" 2014. Encre sérigraphique sur peinture acrylique sur toile de Christian Marclay. (© CHRISTIAN MARCLAY PHOTO COURTESY CHRISTIAN MARCLAY STUDIO/PHOTO WHITE CUBE (GEORGE DARRELL))

Ce système de suggestion de sonorités mentales atteint son paroxysme devant Surrounds Sounds, une installation vidéo silencieuse dans laquelle des onomatopées animées et colorées sont projetées sur quatre murs à pleine vitesse.

"Surround Sounds", 2014-2015. Installation vidéo, 4 projections synchronisées. Couleur, muet, 13’40’’ en boucle Dimensions variables. Éd. 2/5
Courtesy Aargauer Kunsthaus Aarau (V7523) (© CHRISTIAN MARCLAY - PHOTO COURTESY CHRISTIAN MARCLAY STUDIO)

Et bien que le silence reste de mise, d’autres de ses œuvres muettes, ouvertes à l'interprétation sonore, ont vocation a être interprétées par des vocalistes et des musiciens que l'improvisation n'effraie pas. C’est le cas de Manga Scroll, une suite d’onomatopées inscrites sur un rouleau de papier de riz de 20 mètres de long, déjà interprétées lors de performances à Londres, New York et Odawara (Japon). C’est aussi le cas de To Be Continued et No ! deux œuvres imaginées comme des partitions rassemblant des images d’évocations sonores tirées de BD et d’illustrés.

Dans la série "Screams" de Christian Marclay, avec "Scream (Wood Tongue" (2019) au premier plan, à l'exposition au Centre Pompidou en janvier 2023. (LAURE NARLIAN)

Enfin, les mangas reviennent en force dans la série Scream réalisée à partir de fragments de personnages qui crient, avant d’être scannés, agrandis et gravés sur de grands panneaux de bois. Une série qui fait directement référence au célèbre tableau Le Cri d’Edvard Munch (1895) et forme dans le cerveau du visiteur des cris d’autant plus incommodants que les têtes sont celles de personnages juvéniles…

L'oreiller Beatles tricoté en bandes magnétiques

The Beatles, 1989

Les Fab Four, à travers le collage sonore à la Stockhausen de Revolution 9 sur l’Album Blanc, sont à l’origine d’un des premiers chocs auditifs de Christian Marclay, à l’âge de 14 ans. Il a d’ailleurs réalisé en 1990 une série - White Album (Close Your Eyes and I’ll Close Mine) - autour de cet album et de son audacieuse pochette immaculée signée de la figure du pop art Richard Hamilton.

"The Beatles 1989" : Enregistrement des Beatles sur bande audio analogique tricotée au crochet. Collection particulière. (LAURE NARLIAN / FRANCEINFO CULTURE)


Au Centre Pompidou, The Beatles, une œuvre en forme de coussin constituée de bandes audio analogiques tricotées au crochet, trône dans une vitrine entre deux gestes picturaux de la série Actions. Il ne s’agit pas seulement de bandes magnétiques au rebut échappées de leur boitier cassette : sur ces bandes, l’artiste avait enregistré des dizaines de chansons des Beatles. "C’est d’une certaine manière un condensé de l’œuvre des Beatles", observe-t-il non sans malice dans le catalogue de l’exposition. Mais pourquoi un oreiller ? "Je voulais faire un objet exprimant une sorte de confort domestique car ce groupe a d’abord été révolutionnaire, et considéré comme malsain à cause de l’hystérie qu’il déchaînait chez les fans (…) Puis, avec le temps, cette musique est devenue (…) une musique d’ascenseur rassurante et pas du tout menaçante, tout juste une musique de fond. Cette transformation a retenu mon attention." Effectivement, on fait difficilement plus inoffensif qu'un oreiller. À moins qu'il ne soit hanté par Revolution 9.


Exposition Christian Marclay au Centre Pompidou (Galerie 1) jusqu'au 27 février 2023

À noter la présence de Christian Marclay à Paris pour une soirée concert avec l’"activation de cinq partitions graphiques de Christian Marclay par des musiciens dont Elaine Mitchener, Jacques Demierre, John Butcher, Noël Akchoté ou encore l'EnsemBle baBel", le 4 février 2023 de 20h à 22h dans la Grande salle du Centre Pompidou.


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