"Art contemporain, manipulation et géopolitique" : Aude de Kerros chronique l'avènement d’un empire culturel

Aude de Kerros, Prix Adolphe Boschot de la critique d’art, approfondie son décryptage de ce qui à ses yeux n'est plus un art, mais un marché.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Aude de Kerros, historienne e( critique d'art (2020). (LAURENCE DE TERLINE)

L'historienne et critique d'art prolonge son approche économique développée dans L’imposture de l’art contemporain (Ed. Eyrolles, 2015), par l'angle idéologique qui le soutient. Art contemporain, manipulation et géopolitique, toujours chez Eyrolles, en retrace l'histoire depuis les avant-gardes russes des années 1910-30, jusqu’à l’explosion du numérique. Aude de Kerros, Prix Adolphe Boschot de la critique d’art 2012, fait l’exégèse d’un soft power dominant. De l’Union soviétique, il est passé aux Etats-Unis et à la Chine, laissant sur le banc de touche l’Europe et des outsiders qui se battent pour ne pas rester sur le banc de touche. Toute une histoire.

Guerre froide culturelle

Si le Carré noir sur fond blanc de Malevitch (1915) pourrait être la première œuvre conceptuelle, c’est la révolution de 1917 qui offrit aux artistes russes de devenir les porte-paroles locaux et internationaux d’une idéologie, et de ce fait les initiateurs d’un soft power qui n’existait pas encore. Le processus est contemporain d'Eward Bernays qui le théorisa dans Propaganda (1928), après l’avoir expérimenté dès 1916 aux Etats-Unis. Il s’agit par un moyen détourné d’amener les masses à cautionner un produit, une idée, une politique. 

Sans se référer à Bernays, Aude de Kerros retrace ce qu’elle appelle "la guerre froide culturelle" entre les Etats-Unis et l’URSS, quand Washington comprit la manipulation soviétique, et voulut la retourner à son avantage dans les années 1950-60. Entre-temps, l’URSS a interdit les avant-gardes et imposé le réalisme socialiste, tout en l’utilisant aussi comme propagande. Mais rétrograde au regard des Constructivistes, Bauhaus et autre De Stijl, la porte était ouverte pour une nouvelle avant-garde. Restait alors à vaincre ce qui était encore la capitale des arts, Paris, qui mit une vingtaine d’années à fléchir au profit de New York dans les années 80.

Première de couverture de "Art contemporain, manipulation et géopolitique" de Aude de Kerros (2021). (Editions Eyrolles)

Un art uniformisé

Dès 1960 on assiste à une montée en puissance de l’art conceptuel, une nouvelle approche dérivée de Marcel Duchamp qui avec ses Ready Made des années 1920 fit table rase des anciens canons esthétiques. Cela devait entraîner de nouveaux échanges, l’œuvre devenant un produit sérialisée, économisée, financiarisée. D’où l’importance aujourd’hui des cotes, des enchêres, de la starification des artistes (Koonz, Basquiat, Banksy…) au grès des ventes hypermédiatisés qui gèrent un nouveau marché.

Aude de Kerros dénonce l'identification de l’art contemporain au seul art conceptuel, propagé à renfort de biennales, foires, fondations qui ont fleuri à travers le monde depuis les années 1970. L'art devient globalisé à l'heure de la mondialisation. Et même si de plus en plus de pays des cinq continents y participent, c'est l'uniformisation qui règne selon Aude de Kerros. 

S’affranchir des décideurs

L’essayiste peut par moment sembler "conservatrice" face à cet art conceptuel qui, à l’origine, était aussi une réaction à l’économie de l’art. Elle remporte toutefois la mise en démontrant son aspect élitiste et intéressé depuis les années 1980-90. Créé et pérennisé par une gentry argentée, son évolution correspond à celle du tout économique jusqu'en 2015. D’esthétique, l’art est devenu un placement. Le vent tourne avec le numérique et internet qui ne cesse de multiplier et d'accélérer les échanges. Les nouveaux vecteurs culturels permettent de s’affranchir des décideurs qui mènent la danse.

Passionnant grâce à son écriture fluide, très documentée et précise, Art contemporain, manipulation et géopolitique se lit comme un roman, presque une enquête policière. Il s’achève sur un plaidoyer pour une plus grande diversification des œuvres exposées, grâce aux galeries virtuelles, un accès à l’achat facilité, et l'émergence de nouvelles communautés de collectionneurs qui se passent des intermédiaires. Le marché classique s’est adapté à cette ouverture.  Les "dissidents" ont par ailleurs développé leurs propres modes de diffusion dans des manifestations en marge des grands "raouts" institutionnels. Une révolution en marche ?

Art contemporain, manipulation et géopolitique
Aude de Kerros
Editions Eyrolles
24,90 euros

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