Pierre Bonte : "La richesse de mes reportages, c’est la richesse de mes personnages"

Figure de l'audiovisuel français, le journaliste Pierre Bonte a été décoré de la Légion d'honneur le 23 juin. Il nous emmène dans les coulisses de sa longue carrière, à la découverte des villages de France et de ses habitants.
Article rédigé par Manon Botticelli
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Pierre Bonte, devant une photo de l'équipe du Petit Rapporteur prise en juin 1978. (Manon Botticelli / Franceinfo)

Le père Liochon de Mâcon, ses tours de France avec l'émission "Bonjour Monsieur le Maire" sur Europe 1... Pierre Bonte est à l'origine de séquences cultes de la télévision et de la radio françaises. Dans les années 70, "Le Petit Rapporteur" et "La Lorgnette" sur TF1 et Antenne 2 mettent en lumière des habitants de petits villages bien loin des projecteurs. Des séquences que la jeune génération retrouve et "like", grâce au travail patrimonial de l'INA (Institut national de l'audiovisuel). À travers ces archives, c'est une époque que l'on redécouvre, des patois oubliés, des modes de vie du passé. Quelques jours avant sa remise de la Légion d'honneur, le 23 juin, nous avons rencontré Pierre Bonte à son domicile parisien.

Franceinfo Culture : Certaines personnes que vous avez interviewées pour vos émissions sont devenues des "personnages" cultes. Quelle est pour vous la rencontre la plus mémorable ?

Pierre Bonte : Celle d'un couple de Bourguignons, les Dureuil, qui n'arrêtaient pas de se chamailler. Ce sont des moments qu’on ne peut pas mettre en scène, qui sont d’une vérité troublante. Tout le monde connaît des grands-parents qui se chamaillent mais qui sont inséparables. Ce sont des portraits de personnages intemporels. Certains autres reportages sont intéressants car ils sont les derniers témoignages d’une époque qui a définitivement disparu, qui est celle de la civilisation rurale et agricole.

J’étais également bluffé par le caractère des femmes de cette époque, de cette génération. Elles avaient un certain âge, étaient souvent veuves et avaient eu une vie très dure, sans droit à la parole. Je me souviens de certains repas où la femme se tenait encore debout à côté de la table pendant que les hommes étaient assis pour manger. Souvent, quand elles se retrouvaient veuves, les enfants partis, elles se libéraient. Quand on leur donnait l’occasion de s’exprimer, elles étaient d’un pittoresque et d’une vérité formidable. Elles pouvaient enfin dire ce qu’elles pensaient et il n’y avait pas de langue de bois.

Aujourd’hui, ces vidéos retrouvent une seconde vie et touchent une nouvelle génération grâce à l’INA. Comment expliquez-vous ce succès actuel ?

Ce sont des échantillons d’humanité qui sont naturels, sensibles et généreux. Des gens exceptionnels, des anonymes, qui sont de véritables "personnages". C’est ce que j’ai toujours eu plaisir à "chasser" dans mon travail de reporter. Je ne me suis jamais intéressé à une vedette du showbiz, qui est déjà passée 300 fois à la télévision. Je voulais dénicher des gens auxquels personne ne prête intérêt mais qui me semblaient intéressants à faire connaître, et réconfortants.

Comment faisiez-vous pour dénicher ces personnalités ?

Mon seul talent, c’est ça. La richesse de mes reportages, c’est la richesse de mes personnages. Il fallait les trouver, car c’était des gens qui vivaient cachés. J’avais un réseau qui se constituait grâce au courrier des lecteurs et des téléspectateurs. Ils me recommandaient un membre de leur famille, ou leur voisin. Après cela, je faisais un repérage avec mon équipe. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, ce serait plus facile.

Vous êtes décoré de la Légion d’honneur au grade de Chevalier. Que représente pour vous cette distinction ?

La personne qui a déclenché la demande de Légion d’honneur est une de mes admiratrices, qui a 75 ans et vit à Anjou. Ma commune natale, dans le Nord, a également fait une demande. Je n’apporte pas une grande importance à cette décoration, mais je suis flatté d’être distingué. J’ai fait mon travail comme des milliers d’autres gens. Et il se trouve que cela a pu rendre des services.

J’ai voulu défendre la campagne, pas pour moi, mais pour ceux qui y trouvent leur bonheur. J'ai grandi en ville et j’ai découvert la France rurale grâce à l’émission "Bonjour, Monsieur le Maire" sur Europe 1. J’ai été émerveillé de voir tellement de gens heureux, qui aimaient leur village. Je me suis dit qu’il fallait résister à cette vague d’exode, de déperdition de la vie locale.

Au "Petit Rapporteur", vous aviez un rôle d’humoriste/journaliste, qu’on appelle "chansonnier". Comment avez-vous vu l’humour évoluer à la télévision et à la radio ?

La nouveauté du "Petit Rapporteur", était que nous faisions de l’humour sous forme de reportages, pas seulement des sketchs. C’était à moitié improvisé, mais c’est ce qui a fait le succès de l’émission. Jacques Martin, qui dirigeait "Le Petit Rapporteur", était très exigeant et nous refusait parfois des reportages. Un jour, il manquait un sujet, donc Jacques Martin a demandé à toute l’équipe de faire un "concours" de gobage de petits-suisses. Lui et Stéphane Collaro ont réussi car ils avaient l’habitude de le faire, mais nous, on s’est tous envoyé le petit-suisse dans la figure ! Cette séquence est restée mémorable. C’était du comique de premier degré, rafraîchissant et universel. La force de Jacques Martin était d'avoir créé cet esprit de bande de chenapans, qui disait ce qu’il ne fallait pas dire.

Aujourd’hui, l’humour est plus agressif. On me dit parfois "On ne pourrait plus faire ce que vous faisiez". Il y a des choses qu’on ne pourrait plus refaire et il y a des choses qu’on ne pouvait pas faire à l’époque et qu’on fait maintenant. Il y a aujourd’hui plus de libertés sur certains sujets, comme la sexualité. À l’époque, ceux qui nous regardaient avaient l’impression que c’était d’une impertinence folle par rapport à ce qui se faisait avant. Mais ce n’est plus énorme par rapport à ce qu’on entend et ce qu’on voit à la télévision actuellement.

Canal + a tout changé. Nous avons amorcé, avec Pierre Desproges, ce qui allait être le nouvel humour. Desproges est arrivé dans l’équipe du "Petit Rapporteur" sur le tard. Il n’est resté que les six derniers mois. Jacques Martin l’a découvert. Il aimait son humour, mais il s’est rendu compte que ce n’était pas l’humour populaire qui était celui de l’émission. Desproges a quitté l’émission avant la fin, parce que, trois fois de suite, Jacques Martin a refusé de passer le sketch qu’il avait préparé. Cela ne veut pas dire que le sketch n’était pas drôle, mais qu’il n’était pas dans l’esprit du "Petit Rapporteur". Desproges est resté sur sa ligne et sa forme d’humour a été de plus en plus acceptée par le public et s’est même développée à travers Canal +, avec les Nuls.

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