"Molière, la fabrique d’une gloire nationale" : à Versailles une exposition décrypte la légende

Dès 1663, Molière interprète quatre de ses pièces à Versailles : dans la ville royale un festival lui rend hommage tous les ans. Pour les 400 ans du dramaturge, une exposition ouvre ses portes à l’Espace Richaud pour déceler qui se cache vraiment derrière cette gloire nationale.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Dessin de Plantu dans le Monde (Le Monde)

L’exposition Molière, La fabrique d’une gloire nationale fait un pas de côté dans le concert de louanges que provoque le quatrième centenaire du dramaturge, en s’interrogeant sur la façon dont chaque époque s’est construit son Molière. Car l’auteur le plus lu, joué et traduit dans le monde est aussi le plus inconnu, puisqu’il n’a laissé aucun manuscrit, aucune correspondance.

Le majestueux bâtiment qui abritait autrefois l’hôpital royal de Versailles déroule la vie foisonnante de cet hyperactif. Cinq espaces ouvrent par sa généalogie, puis rapidement pointent les affabulations et les différentes réappropriations dont le grand homme a fait l’objet.

"Molière, la fabrication d'une légende" à Versailles (PIERRICK DAUL)

Affabulations et réappropriations  

A commencer par ses origines. Contrairement à une légende tenace, Molière est un fils de bourgeois promis à un brillant avenir. Son père est un riche marchand investi de la charge de tapissier du roi. Mais lui, le fils ainé, fait le choix courageux de devenir comédien, profession frappée d’infamie par l’Eglise.

Son père ne lui en tiendra pas rigueur et le soutient, y compris lorsqu’il se retrouve en prison pour dettes quand sa première compagnie fait faillite. Ce n’est pas son père qu’il critique dans son œuvre, mais le patriarcat, élément fondamental de son temps.

Molière par Claude Lefèvre (1632-1675) (Collection de la Comédie-Française)

Molière est donc très introduit, artiste pensionné et favori de Louis XIV qui voit dans la langue de Molière un outil diplomatique, mais pas au point non plus de déjeuner en tête à tête avec le saltimbanque, comme le laisse imaginer un tableau de Jean Hégésippe de 1864. "Une scène de pure fiction, emblématique de la récupération politique de Molière. Le roi ne recevait à sa table que les princes de sang et les hauts dignitaires", relate Martial Poirson, le commissaire de l’exposition. En revanche, la présence de spectateurs VIP, marquis et autres princes, sur les scènes de théâtre, comme représentée sur plusieurs gravures et tableaux exposés, est tout à fait conforme à la réalité !

Tableau de Jean Hégésippe de 1864 représentant Louis XIV et Molière à table (DR)

Molière est donc apprécié, reconnu, comme le prouve ce savoureux contrat d’exclusivité signé de la main du roi : une ordonnance défendant aux autres troupes que celle de Molière de jouer Le Malade imaginaire, un an après la mort du dramaturge.

Un modèle fédérateur 

Molière moraliste, populaire, républicain… Pour Martial Poirson, l’auteur et chef de troupe "a épousé tous les courants politiques et toutes les esthétiques au fil des siècles". Tous voient en Molière un modèle fédérateur et se l’approprient. Le comédien qui devient auteur pour fournir des rôles à sa troupe, est considéré comme un classique par les philosophes des Lumières, un génie universel. Avec Racine et Corneille il forme la trinité nationale.

Les oeuvres de Monsieur Molière, Louys Billaine, Paris 1666 (Bibliothèque municipale de Versailles)

Au début du XIXe siècle, Molière est le symbole de l’esprit français. Il fait l’objet d’un véritable culte, le "moliérisme", avec produits dérivés et accessoires de mode à son effigie.
Anonyme, détail d’une gravure d’un éventail représentant des scènes de comédies de Molière : Le Malade imaginaire, Les femmes savantes et La Comtesse d'Escarbagnas, XXe siècle, Gravure, Papier, Bois, Métal, (Musée Carnavalet)

Plus tard, le Molière aimé du roi se transforme en Molière républicain. Oubliées les comédies-ballets et les pièces de cour, Molière occupe les manuels scolaires avec Le Misanthrope, L’école des Femmes, Tartuffe ou Sganarelle. Des pièces dénonciatrices des mœurs d'un autre temps.

Transmédia, transculture, transfrontière ! 

L’exposition évoque aussi les grandes aventures collectives du XXe siècle inspirées par Molière. Le Don Juan de Jean Vilar et du Théâtre National Populaire (TNP), qui verra défiler 370 000 spectateurs en France et à l’étranger, devient par sa liberté un modèle du héros contemporain. Puis, pour Ariane Mouchkine et son collectif du Théâtre du Soleil, Poquelin sera la métaphore de la vie de sa propre troupe, relatée dans son très beau film Molière ou la vie d’un honnête homme (1978), avec Philippe Caubère dans le rôle-titre. Les masques réalisés par Erhard Stiefel Squidel pour le film font partie des plus belles pièces de l’exposition. En 1995, Mouchkine fait de Tartuffe une fable décapante dénonçant le fondamentalisme religieux.

FTR

Si Molière vivait aujourd’hui il serait Africain, claironnait Jamel Debbouze. Molière, et surtout son Sganarelle, est un produit d’exportation, découvre-t-on un peu plus loin au travers de costumes d’inspiration orientaliste ou de représentation de la première troupe professionnelle marocaine, dirigée par Tayeb Saddiki. Molière, emporté dans les valises des colons, devient dans ce pays nouvellement indépendant un outil d’émancipation, un réquisitoire contre l’obscurantisme et le fondamentalisme.

Affiche du Médecin malgré lui, réalisation Henry Jacques 1955 (Fond d'archives Fondation Tayeb Saddiki)

La légende de Molière va donc bien au-delà du roman national. Transposable dans tous les contextes, Molière est devenu une référence partagée sur les cinq continents. Molière ? Une pop star !

Dessin de Plantu dans Le Monde (Le Monde)


"Molière, la fabrique d’une gloire nationale"
Du 15 janvier au 17 avril 2022 Espace Richaud
78 Bd de la Reine, Versailles 01 30 97 28 66
Du mercredi au vendredi de 12h à 19h, et les samedis et dimanches de 10h à 19h.

Autour de l’exposition
-Visite commentée le samedi 29 janvier : 10h à 11h30 et Vendredi 18 mars 14h à 15h30 (8 euros)
-Stage de pratique artistique 7 à 11 ans du 21 au 25 février de 15h à 17h (5O euros le stage)
-Stage d’écriture théâtrale 9 à 12 ans du 28 février au 4 mars de 15h à 17h (5O euros le stage)
 

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