La Web TV de la Comédie-Française cartonne : les raisons d’un engouement

Sidérés seulement quelques jours lors du premier confinement, les comédiens du Français emmenés par Eric Ruf ont fait preuve d’une remarquable inventivité pour garder la flamme et le contact avec le public. Résultat : une Web TV dont l’audience va bien au-delà de leurs espérances.

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France Télévisions Rédaction Culture
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La troupe de la Comédie-Française rend hommage à Molière pendant le confinement (Comédie-Française)

"C’est addictif, je ne rate rien !" C’est à 19h comme tous les soirs depuis le printemps dernier, qu’Agathe Albertini, directrice de la communication dans la vie, se connecte sur la chaine YouTube de la Comédie-Française. Ce jour-là c'est la 53e lecture de La Recherche du temps perdu, l’œuvre phare de Proust, et le comédien Gilles David y a pris le relais de Guillaume Gallienne.

"Aussitôt que notre affaire a retenti dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger, un bruit abstrait, celui de la distance supprimée et la voix de l’être cher s’adresse à nous, c’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là…" 

La lecture à peine entamée, les commentaires des internautes éclosent sur l’écran installé sur le comptoir de la cuisine :
- Claudine, fidèle à l’écoute
- Je suis très émue, merci depuis le Québec

"Je n’ai jamais réussi à lire Proust", confesse Agathe, "et c’est une bonne façon de le découvrir. Avec lui il y a certains comédiens qu’on suit tout de suite et d’autres qu’on abandonne car c’est un auteur vraiment difficile à lire. J’ai beaucoup aimé Gallienne, Didier Sandre était merveilleux, Génovèse était génial, Claude Mathieu aussi. Les jeunes ont plus de mal, ils y vont à fond pour finir le plus vite possible !" 

Une spectatrice fan de la Comédie-Française depuis le début du confinement (SOPHIE JOUVE)

Depuis le premier confinement c’est une vraie communauté que la troupe de la Comédie-Française a vu croître jour après jour. "En termes de fréquentation, les chiffres sont considérables", témoigne Pauline Plagnol en charge des relations avec les publics : "1,3 million de spectateurs depuis le mois de mars dernier. Soit 16 000 personnes par jour, contre environ 1300 dans nos trois salles habituellement (860 places salle Richelieu, 300 au Vieux-Colombier, 130 au Studio Théâtre). Il y a eu un très bon bouche-à-oreille numérique et très vite un engouement pour cette Web TV. Au-delà des fidèles et des spectateurs initiés aux pratiques culturelles, on a touché un public qui était intimidé par l’Institution, qui ne la connaissait pas vraiment." 

Face à Eric Ruf (à gauche), Marina Hands   (Comédie-Française)

Agathe, elle, a pris ses habitudes depuis le premier confinement : après sa journée de télétravail, elle ne manquerait pour rien au monde le replay du programme du jour. Et ses jours favoris sont bien le lundi et le samedi. Le lundi parce qu’on assiste aux premières répétitions du spectacle de la semaine qui démarrent avec le briefing des comédiens par le metteur en scène : "et le samedi", poursuit Agathe, "c’est tout simplement époustouflant de se rendre compte du travail qu’ils ont accompli. Ils jouent la pièce à la table, c’est-à-dire sans costumes, sans déplacements, sans décor mais avec la caméra qui permet d’être proche, cela crée une proximité avec les acteurs qui est dingue. Il y a une émotion aussi forte, voire plus forte qu’au théâtre". Ses plus beaux souvenirs : Ruy Blas de Victor Hugo, Tartuffe et L’Ecole des femmes de Molière, Les fausses confidences de Marivaux.

"La cuisine des auteurs passe à table" mis en scène par Jérôme Pouly  (Comédie-Française)

"Cette réponse du public aussi forte, aussi enthousiaste, ça a été une surprise", s’étonne encore Arthur Lenoir, chargé de la communication numérique à la Comédie-Française. "On était déjà en train d’opérer une transition vers le numérique pour certains contenus, mais on en était encore aux balbutiements. Or l’idée d’avoir une programmation en ligne, comme La Comédie continue que nous proposions au printemps et maintenant La Comédie continue encore que nous proposons à partir de 19h, ce sont vraiment des choses impulsées par Eric Ruf. On pensait arriver à faire ça un jour mais le confinement a précipité les choses. Cet outil numérique permet d’amplifier notre démarche d’ouverture à toutes les régions et tous les territoires français", précise Arthur Lenoir.

"Au niveau national, 40% de l’audience est en région, ça permet de créer du lien avec des gens qui ne peuvent pas venir à Paris. Mais il y a aussi 20% de l’audience de nos contenus numériques qui est à l’étranger, bien sûr avant tout dans les pays francophones mais aussi dans plein d’autres parties du monde." 

"Juste la fin du monde" de Jean-Luc Lagarce joué à la table par les comédiens (Comédie-Française)

La soirée avance et Agathe est toujours intarissable. "Il y a eu comme cela des séquences où les comédiens parlaient de leur vie et comment ils étaient arrivés au théâtre. On apprenait à les connaître et c’était très émouvant. Il y avait aussi bien un Thierry Hancisse dingue et génial que la jeune Pauline Clément qui expliquait ses difficultés d’enfant dyslexique mise à l’écart et qui a réussi à exister par le théâtre ; avoir un rôle lui permettait de réaliser ce qu’elle n’arrivait pas à faire dans la vraie vie. Et puis je suis une fan absolue de Jérémy Lopez ! Il a une sensibilité exacerbée, il est incroyable de densité". 
 
Jérémie Lopez témoigne sur la Web TV de la Comédie-Française   (SOPHIE JOUVE)

Agathe poursuit : "J’ai découvert aussi tous les parcours de ces comédiens, parcours parfois royaux et parfois chaotiques. Dominique Blanc ne s’est jamais remise de n’avoir fait ni le Conservatoire de Paris ni celui de Strasbourg, les deux plus importants. Malgré tout le compagnonage avec Chéreau, son entrée à la Comédie-Française est pour elle une consécration". 

"Le boeuf sur la table", les jeunes comédiens du Français dévoilent leurs talents de musiciens (Comédie-Française)

Autre grand moment évoqué par Agathe : la soirée célébrant l’anniversaire de la naissance de Molière il y a quelques semaines. "Les comédiens, assis à la place du public, clamaient une citation de Molière et racontaient leur premier contact marquant avec l’univers du théâtre. Véronique Vella a expliqué qu’elle était allée voir sa maman jouer à partir des cintres, alors que c’est interdit, lorsqu’elle avait 5 ans. Un technicien lui a indiqué de suivre les cheveux blonds, ça a été pour elle un moment merveilleux".  

Au-delà d’internautes conquis comme Agathe, d’autres publics plus particuliers ont pu profiter de l’expérience, en particulier en milieu carcéral avec des programmes spécifiques car les détenus n’ont pas accès à Internet. "Nous avons réussi à toucher 1200 personnes avec des retours passionnants", relate Pauline. "Un détenu disait avoir apprécié le "Philanthrope", joli lapsus pour Le Misanthrope ! Un autre appréciait "ces pièces reflets de la société, la précisions du jeu des comédiens sur toute la gamme des sentiments, de la farce la plus bouffonne jusqu’à la psychologie la plus élaborée". Un troisième a aimé ces spectacles parce que nous disait-il "ils parlent de la vie". Du coup nous allons étendre ces propositions d’abord aux hôpitaux et ensuite aux maisons du grand âge".

"Ce sont des pistes", dit Arthur "et bien sûr il va falloir faire évoluer nos propositions. Le lien qui s’est créé avec cette audience à la fois si proche et si lointaine, qui permet de toucher tous les âges, toutes les strates de toutes les populations, il n’est pas question de l’abandonner. Mais la question quand on rouvrira les salles sera : dans quelle mesure on est capable de faire les deux".
 
Un après qui inquiète un peu Agathe : "je savoure tous ces moments de bonheur qui ont structuré mes soirées depuis un an de confinement, si ça s’arrête ça va me faire un manque tellement ces comédiens qui forment une grande famille nous auront donné l’impression qu’on en fait partie".

La chaîne Youtube de la Comédie-Française 

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