"Mon frère Robert Johnson", un formidable témoignage intime sur la légende du blues par la dernière personne qui l'a côtoyé de son vivant

La demi-soeur adoptive du bluesman Robert Johnson, Annye C. Anderson, publie à 94 ans ses souvenirs du musicien mythique qu'elle a bien connu dans son enfance. Un éclairage inattendu et précieux qui donne enfin chair à la légende et remet quelques pendules à l'heure.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Un artiste de blues en ombre chinoise dans le Mississipi, avec la couverture du livre "Mon frère Robert Johnson" de Annie C. Anderson paru chez Rivages Rouge en mars 2021. (SCOTT OLSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Bob Dylan, Jimi Hendrix, les Rolling Stones et Eric Clapton ont chanté ses louanges et repris ses chansons. Souvent cité comme "le meilleur chanteur de blues de tous les temps" et comme un innovateur à la guitare, Robert Johnson est sans doute le plus célèbre des pionniers du blues.

Tout le monde connaît la légende de ce musicien américain, mort dans des circonstances mystérieuses en 1938, à l’âge de 27 ans (ce qui en fait le premier musicien du club des 27 qui compte Jimi Hendrix et Kurt Cobain dans ses rangs). Il aurait un soir, au crépuscule, scellé un pacte avec le Diable à un "crossroad", au carrefour des routes 49 et 61 dans le Mississipi : contre le talent musical, il aurait échangé son âme.

Un témoignage inespéré qui donne enfin chair au mythe

Si de nombreux ouvrages ont déjà été consacrés au mythe Robert Johnson, celui–ci est différent et exceptionnel en ce qu’il constitue un témoignage de première main. La vénérable Annye C. Anderson, 94 ans (dont la parole est ici recueillie à sa demande par un tiers, Preston Lauterbach), est considérée comme sa demi-sœur bien qu’ils n’aient aucun lien biologique. Parce qu’il était le fils de sa première épouse, le père de la narratrice a accueilli Robert Johnson comme son propre fils dès l’âge de 7 ans. Née 17 ans après lui, Annye C. Anderson avait douze ans lorsque Robert Johnson est mort, mais elle l’a bien connu dans son enfance puisqu’il a partagé son toit et faisait partie de son entourage proche.

Avec ce livre, Annye C. Anderson entend donner sa version de l’histoire avant de disparaître. Son "Brother Robert" (Frère Robert) comme elle l’a toujours appelé, "ne ressemble pas au personnage de la légende, décrit comme ivrogne et bagarreur", assure-t-elle. Si elle confirme bien que Robert Johnson a vécu sur la route en "hobo", se cachant à bord de trains de marchandises pour circuler sans bourse délier, elle tient à souligner qu’il avait aussi un port d'attache et "une famille qui l’aimait". Quant à ces histoires de "pacte avec le Diable", à ses yeux ils "occultent son véritable talent."

Dans cet ouvrage remarquable, le mythe Robert Johnson prend vie, prend chair comme jamais. Dernière personne encore vivante à l’avoir côtoyé, Annye C.Anderson se souvient d’un jeune homme mince aux longues mains, qui refusait de vivre de la cueillette du coton et laissait les autres se charger des corvées tandis qu’en star locale, il jouait généreusement en toutes occasions, assis avec sa guitare sur le perron des maisons, au bord du chemin de fer, dans la rue, au café, à des fêtes, aussi bien pour les adultes que pour les enfants (à qui il jouait des comptines ou des chansons dansantes).

Robert Johnson était instruit, élégant, et mangeait comme quatre

"Je ne prétends pas connaître tous ses faits et gestes, je ne le tenais pas en laisse", rappelle souvent Annye C. Anderson. Si ses souvenirs sont vifs et précis, ils concernent surtout l’intimité familiale et restent à hauteur d’enfant : elle n’assistait jamais aux fins de soirées, par exemple. Mais elle assure ne l’avoir jamais vu saoul.

Dans sa mémoire, Brother Robert était amateur de bonne chère et mangeait comme quatre, et il était toujours tiré à quatre épingles, y compris quand il ne portait pas son fameux costume à rayures tennis réalisé par le tailleur Eggleston sur Beale street. "Ce n’était pas un imbécile, il lisait les journaux" et "avait une conscience politique", souligne Annye C.Anderson. Le bluesman s’inspirait de son environnement, par exemple du vendeur ambulant de pastèques et de tamales, pour écrire ses chansons, dont plusieurs sont éclairées dans cet ouvrage d’un jour nouveau.

Ce musicien exceptionnel, qui cherchait selon elle "à se démarquer" et à faire "un blues plus moderne", était maniaque, aussi bien avec sa guitare qu’il n’autorisait personne à emprunter, qu’avec ses onglets et ses médiators, dont certains ressemblaient à "des dés à coudre". On lui gardait aussi les os de bœuf qu’il utilisait comme bottlenecks. Plus étonnant, "les gens ignorent à quel point il adorait  la country", et Jimmie Rodgers en particulier, nous apprend l'auteure. "Je viens d’une famille noire qui était fan de country", résume-t-elle.

Le blues était trop "vulgaire" pour les femmes pieuses de la famille

Son père, charpentier et barbier de métier, était un multi-instrumentiste accompli (violon, guitare, banjo, mandoline), et bien entendu amateur de "la musique du Diable". C'est lui qui avait appris tout jeune à son fils adoptif Robert Johnson à jouer de la guitare. Pourtant, dans cette famille très croyante, la plupart des femmes n’aimaient pas le blues, cette musique "profane et vulgaire", et il était hors de question que le bluesman en joue à l’intérieur de la maison.

Concernant le mythe tenace d’un pacte passé avec le Diable à un carrefour, propagée par la chanson de Robert Johnson Crossroad Blues, Mme Anderson l’attribue à un mélange de sermons baptistes sur les crossroads ("à un carrefour on doit prendre une décision..."), et d'histoires de sorts vaudou encore très vivaces à l’époque, qui imprégnaient l’imaginaire ambiant.

Au-delà de Robert Johnson, ce livre nous renseigne sur la vie quotidienne des noirs américains dans le Mississipi des années 20 et 30. En dépit de la ségrégation, très forte à Memphis, sa famille était très amie avec une famille d’Irlandais, les Kelly, et Robert jouait d'ailleurs "beaucoup de chansons irlandaises". Le livre, qui est ponctué de photos (dont une rarissime de Robert Johnson souriant avec sa guitare, qui orne la couverture de l'édition américaine, à voir en bas de cet article), donne lieu à une galerie de personnages savoureux, une communauté de familles afro-américaines recomposées, qui vivaient en bonne intelligence, se serrant les coudes dans l’adversité.

Une histoire de spoliation

Ce livre fourmillant de détails a une autre qualité : il raconte le blues de l’intérieur, une histoire qui a rarement été narrée par ceux qui l’on créée : les noirs américains. Ce récit est aussi, dans sa seconde partie, d’une écoeurante tristesse: il montre comment, après sa mort, une poignée de blancs sans scrupules se sont acharnés à spolier la famille de Robert Johnson des droits sur sa musique, sur son histoire et sur ses maigres biens (photographiques notamment).

"Ma famille a perdu Brother Robert deux fois : quand il a été tué dans le Mississipi, puis quand les rapaces ont colporté tous ces mythes sur lui, ont volé nos photos et nos souvenirs pour se remplir les poches", fulmine Mme Anderson qui a bataillé en vain pendant des années. Trop jeune à l’époque, elle ne lève en revanche pas les doutes sur les circonstances de sa mort. Le mystère demeure.

"Mon frère Robert Johnson" de Annie C. Anderson (Rivages Rouge, 19€ )

La photo rare de Robert Johnson dévoilée par Annye C. Anderson, sur la couverture de l'édition américaine de son ouvrage "Mon frère Robert Johnson". (HACHETTE GROUP)

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