Le dernier disque enregistré au mythique studio d’Hérouville en 1975 raconté par Boris Bergman

"Moshe Mickey crucifixion" est un ovni musical créé sous la houlette de Michel Magne. Un concept album en yiddish, arabe, français et anglais qui parle d’Amérique. Boris Bergman, son co-auteur, raconte.

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'auteur et parolier Boris Bergman, chez lui, à Paris, avec Astro Boy, célèbre personnage de bande dessinée et de dessin animé japonais, en avril 2021. (JACKY BORNET)

Michel Magne est aujourd’hui sur toutes les ondes. Musicien avant-gardiste depuis les années 1950, il fonda le studio d’enregistrement du château d’Hérouville (Val-d’Oise), où passèrent les Rolling Stones, Pink Floyd, Lou Reed, David Bowie, et tant d’autres.

Compositeur de quelque 85 musiques de films à partir de 1955, dont Les Tontons flingueurs ou la série des Angélique, il se suicida en 1984, ruiné, perclus de dettes. Magne fait l’objet d’un roman graphique passionnant, documenté et sans concession, Les amants d’Hérouville (Delcourt). Boris Bergman, auteur-parolier pour Bashung, Christophe, Johnny, a bien connu l’homme et cette époque mythique des années 1960-70. Il a participé entre autres à la création de Moshe Mickey Crucifixion, dernier disque enregistré en 1975 à Hérouville avec Magne, un concept album en yiddish, arabe, français, anglais, qui parle d’Amérique. Introuvable depuis, Boris Bergman vient d’en sortir la réédition en CD, vinyle et coffret chez FGL. Il raconte.

Franceinfo Culture : le studio du château d’Hérouville a laissé une trace indélébile, qu’est-ce qui faisait sa différence ?

Boris Bergman : J’ai souvent enregistré à Hérouville. C’était un endroit formidable, où tu pouvais croiser David Bowie, Bernie Taupin et Elton John, ou Pink Floyd. Si tous avaient accès aux locaux, à la piscine, aux soirées - et il y avait beaucoup de pique-assiettes -, les musiciens venaient surtout parce que Michel Magne était un grand acousticien. Il y avait deux studios équipés au top du moment, avec un son très particulier. C’est pour ça qu’Elton John avait appelé son premier disque enregistré là-bas Honky Château.

Je voyais souvent Michel (Magne) et il me dit un jour, Tu es anglophone, et Jean Yanne m’a demandé une version anglaise (jamais sortie, ndlr) de Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (chanson du premier film de l’humoriste, 1973, ndlr). Deux ans plus tard, il était ruiné par les impôts, les dettes, et le château était hypothéqué. C’est d’ailleurs bien raconté dans la BD de Yann Le Quellec et Romain Ronzeau, chez Delcourt, qui vient de sortir.

La pochette de l'album "Moshe Mickey crucifixion" de Michel Magne et Boris Bergman (1975, réédité en 2021). (FLG / TOPIN)

Comment est né "Moshe Mouse Crucifixion" ?

À l’époque, Michel avait reçu commande de réaliser un disque avec le musicien et parolier américain Artie Kaplan, ses producteurs espérant que Magne lui fasse un tube. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que le studio n’était plus à lui. Michel me dit alors "quand on est dans la merde, il faut faire un disque mystique". Il ne voulait pas faire ce que Sonopress attendait de lui. Et il me dit : "Boris, il faut que tu me fasses quelque chose". Il avait composé des musiques et me demande d’écrire un concept album. En même temps, il prend des contacts à New York pour faire un show off-off Broadway, une mini-comédie musicale en anglais. J’étais complètement imprégné de contre-culture américaine, comme Allen Ginsberg, ce genre d’allumés, à l'époque.

S’il y a une histoire dans ce concept album, c’est celle de Mickey qui revient comme un rabbin en Terre promise, des États-Unis rebaptisés "Dysmaland". Il devait y avoir un orateur qui harangue l’auditoire en yiddish, raison pour laquelle on a invité mon père à enregistrer. Il en résulte un disque plein de dérision, tout en référence à la tradition du cabaret allemand, on pense tout de suite à Kurt Weill. On avait tous conscience, que cet album était un baroud d’honneur, Michel le premier. Nous savions que c’était le dernier disque. Je trouve que ça se sent dans l’album, parce que je l’ai vécu.

Comment percevez-vous l’album, 45 ans après sa sortie ?

Comme mon père chante dessus, je n’ai pas pu l’écouter pendant 25 ans. Et puis enfin, je l’ai réécouté, et quelqu’un me dit que le disque vaut sur Internet 150 euros, que c’est un collector, machinchouette… J’ai lu alors des critiques, surtout anglo-saxonnes, dont une où il était écrit que le dernier titre, Prophet, est carrément proto-hip hop. Je le teste avec différents chanteurs, tous étonnés de la date de l’album, ce qui me fais prendre conscience que Michel Magne a écrit le premier morceau hip hop français il y a 45 ans, et que son orchestration est complètement actuelle. Tout le reste est très Kurt Weill, avec des incursions africaines et autres. Mais avec ce titre particulier, Michel était en avance. Ça me fait plaisir, cette redécouverte du public. Michel était triste à l’époque, vu la perte du studio, et en plus le disque a été enterré par la presse.

Ça fait des années que je cherche à rééditer le disque. Personne ne le connaît. Donc je suis arrivé à convaincre FGL de ressortir l’album en vinyle, malheureusement sans le livret d’origine, mais il se trouve dans le CD. Ils y ont ajouté la musique de Dom Juan 73, de Roger Vadim avec Brigitte Bardot, dont j’avais écrit les textes des chansons. L'objet réunit les compositions de Michel Magne et de moi.

Comment s’est effectué l’enregistrement ?

J’ai écrit pratiquement tout l’album en studio, chaque morceau, et une demi-heure après, Kaplan l’enregistrait. Magne commençait toujours par concevoir un pré-mixage. Entre 14h et 15h, j’écrivais un texte auquel je n’avais pas pensé à 13h30. Ça, c’était magique, comme la citrouille qui se transforme en carrosse. Ce qui fait qu’une heure ou deux après, on avait une chanson totalement à part, inattendue. Un peu comme à la fête foraine, quand tu tires sur le fil sans savoir ce qu’il va y avoir derrière. C’était formidable, avec des énergies très différentes, car Kaplan est un pur produit de New York, du Bronx, très influencé par sa formation jazz, ce que je ne percevais pas à l’époque. J’étais plus sensible à l’ambiance musicale générale du disque. J’avais tout le temps Kurt Weill en tête. J’ai toujours adoré ça, Bowie a monté Baal de Brecht, Lou Reed en est imprégné dans Berlin, et ce n’est pas pour rien qu’ils sont allés enregistrer là-bas. Cette référence n’était pas une volonté, elle s’est imposée après coup, et la conception s’est faite comme un cadavre exquis. On n’a pas enregistré dans l’ordre. On faisait une chanson, puis après, un instrumental, Kaplan enregistrait une chanson, et ça me donnait une idée pour la suite. Au bout d'un moment, j’ai vraiment écrit en fonction de son phrasé à lui, ce que j’adore faire. Il n’y avait pas d’histoire préconçue au départ. Comme disait Machiavel, "Ce que nous n’avons pas voulu, laissons croire que nous en avons été les instigateurs" (rire). Il n’y avait aucune intention de ma part au départ. Michel avait l’intuition de faire un disque senti dans l’instant, ici et maintenant.

Comment qualifieriez-vous l’album ?

Il y a quelque chose de très slave dedans. Quand j’ai vu La Cerisaie à Moscou, j’ai été pris par le rythme, qui est très, très lent, et puis ça part... Par mon atavisme slave, je suis très sensible à ce rythme-là, sans même me poser la question. Tout ce qui était au fond de moi-même a rejailli au moment de la création du disque. J’allais vers une histoire sans le savoir. Je m’en aperçois seulement maintenant, j’aurais été incapable de dire ça à l’époque. Je me suis toujours fié au sens du son. Selon la langue que je parle, je ne suis pas la même personne. À ce moment-là, on avait envie de rentrer dans les brancards, avec ce côté très "anar" que j’aime beaucoup dans cet album. C’est un pied de nez, c’est Donald ou Grosminet qui tirent la langue quand ils croient avoir réussi leur coup, dans les dessins animés. Il y a ce côté irrévérencieux qui me branche totalement. On se moque de tout le monde dans cette histoire, mais j’espère de manière ludique et solaire. Chaque morceau est très différent, tout en gardant une unité ; les paroles sont en yiddish, en japonais, en arabe, et beaucoup d’anglais.

Qu’est-ce que raconte "Moshe Mouse Crucifixion" ?

On a imaginé que Moshe Mouse, un avatar de Moïse, revenait aux États-Unis devenu un désert chaotique. J’avais comme image Charlton Heston dans Le Survivant (Boris Segal,1973, ndlr), ou les USA dévastés du roman de Robert Zelazni, Les Culbuteurs de l’enfer, et d’autres comme Robert Sheckley ou Brian Aldiss.

J’avais cette culture-là quand c’est arrivé, Archie Kaplan avait son jazz, le tout pimenté de chansons yiddish. Michel Magne est arrivé avec toutes ses cartes, et je viens de réaliser que tout ce qui fait Michel Magne est là-dedans. C’est un conte où Moshe engueule les gens sur la société de consommation à outrance. C’est un Moïse qui aurait lu Candide de Voltaire. Sur la pochette, Moshe Mouse crucifié, c’est ce qui risque de lui arriver s’il continue à ouvrir sa gueule. C’est un Mickey Moïse, un Mickey rabbin, mais pas sérieux du tout. Comme le Mickey de Disney des origines, qui tirait la langue aussi, c’est un garnement. Mais il n’y a pas de fond religieux là-dedans, ce sont des symboles détournés, avec un fond dadaïste. Mais il y a bien quelque chose de mystique aussi, comme l’avait conçu Michel au départ, mais drôle, moqueur. Magne était un vrai rebelle, un mec formidable.

Quelle était votre approche artistique ?

J’ai toujours aimé qu’une chanson soit différente quand on l’écoute. Comme disait Simone de Beauvoir, il faut une morale ambiguë, il ne faut pas donner un sens précis, un sens unique, c’est le cas de le dire, qui mène dans une impasse. Je trouve ça mal élevé, discourtois, et pas british du tout, ayant passé les 13 premières années de ma vie en Angleterre. On avait tous envie d’ouvrir les fenêtres. Magne voulait faire tout ce qu’il n’avait pas pu faire avant, privé du temps nécessaire, parce qu’il ne faisait pas ce qu’il voulait non plus. Quand tu fais la musique d’un film de Vadim ou d’un Lelouch, tu as un cahier des charges. Le truc, c’est de trouver comment tu vas être content et comment, lui, va être content. Là, ça devient intéressant.

Magne ne me parlait pas beaucoup à Hérouville, il m’avait reniflé lors de ma première collaboration. Mais pour Moshe, ce n’était même pas la peine d’en parler, on était d’accord, sur la même longueur de petites et de grandes ondes. Il a été élevé dans la chanson russe yiddish. Moshe Mouse, c’est le cabaret allemand qui a changé de ville, juste traversé la frontière. Le cabaret allemand vient de migrants de Pologne, de Russie, de Hongrie et beaucoup de Bessarabie, la Moldavie actuelle. C’est le dernier disque enregistré à Hérouville en 1975, et le tout dernier de Michel Magne. On a eu aucune couverture dans la presse à l’époque, et il a fallu se battre pour arriver à cette réédition. Ce qui m’a donné l’occasion de reparler avec Bernie Taupin, puis avec des musiciens que j’avais revus en Angleterre entre-temps, quand on jouait avec Bashung à l’époque. Ça a été compliqué à mettre en place, mais on y est arrivé.

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