"Le syndrome de Petrouchka" : le nouveau roman envoûtant de Dina Rubina

Ecrivaine d’origine ouzbek, Dina Rubina est une auteure de langue russe dont le précédent roman, "Du côté ensoleillé de la rue", est toujours l’un des plus vendus en Russie. Dans "Le syndrome de Petrouchka", aujourd’hui traduit en français, l’on croise des marionnettes aux étranges pouvoirs et des hommes et des femmes qui ne lâchent pas leur destin malgré des vents contraires. Un vrai délice de lecture. 

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
L'écrivaine Dina Rubina (@Lu. Ostrinski)

Des plaines de l’île de Sakhaline à la ville de Lviv, en Ukraine, en passant par Jérusalem et Prague, Dina Rubina nous emmène sur les traces d’un mystère : quel est ce syndrome de Petrouchka, dont est mort le bébé du marionnettiste le plus célèbre de République Tchèque ? D’où vient la malédiction ? 

Des marionnettes qui prennent vie, alors que le destin agite ces hommes et ces femmes comme des marionnettes, voilà l’étrange inversion qui nous accompagne en creux tout au long de ce roman démiurgique. Le syndrome de Petrouchka, de Dina Rubina, traduit du russe par Marie Lhuillier, est paru aux éditions Macha le 12 janvier 2021. 

Un amour chaste et sublime

“Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?”, écrivait Alphonse de Lamartine. Cette phrase pourrait guider Petia, le marionnettiste, qui aime d’un amour fou et absolu la flamboyante Liza, depuis qu’elle a perdu sa mère, à un an. Il en avait huit.

Liza, élevée par un père vaurien, joueur et malsain, est surveillée comme le lait sur le feu par le garçon, puis l'adolescent, qui l'adore d'un amour chaste et sublime. L’autre passion de Petia (qui est aussi le diminutif de Petrouchka, en russe), ce sont les marionnettes, un art que son grand-père lui a transmis sur l’île de Sakhaline, à l'extrême-est de la Russie. Petia, jeune garçon à la diction difficile, renfermé sur lui-même, s’exprime grâce à ces poupées qu’il fabrique. Il va suivre la troupe de son aïeul, et ne jamais quitter le monde des marionnettes.

Adulte, cet Indien aux cheveux longs et gris détonne dans un hôpital psychiatrique de Jérusalem, lorsqu’il vient chercher Liza, devenue sa femme. Des liens entre ces deux-là, on comprend qu’ils sont indéfectibles et douloureux, un amour élevé et tragique : “En fait, écrit Dina Rubina, c’était deux moitiés d’une seule et même âme qui se brisaient, se décollaient, s’éloignaient douloureusement, d’une âme manifestement malade, agitée, rêveuse et passionnée.”

Une mystérieuse malédiction

Mais quel secret renferme cette âme exactement ? Tel un polar aux multiples facettes et rebondissements, le mystère ne se résoudra pas avant la dernière page. Le fils de Liza et Petia est mort peu après sa naissance, rendant Liza folle de douleur, et faisant se renfermer Petia sur ses marionnettes. A partir de cet événement douloureux, l’auteure détricote avec grâce et une immense poésie le destin de ses personnages. Depuis leur naissance, et au-delà, le destin de leurs ancêtres, pour retricoter le fil de la vie brisée.  Pourquoi tous les garçons de la lignée des femmes chez Liza sont-ils morts bébé ? Que fait cette marionnette de vieux Juif, matriochka renfermant dans son ventre une minuscule poupée en porcelaine, dans la cave de la tante de Liza qui vient de mourir ? Pourquoi, quand la mère de Liza s'est suicidée, cette tante s’est-elle enfuie avec cet objet ?  

Petia, et son ami d’enfance, le docteur Boba, qui soigne Liza à Jérusalem, vont parcourir l’Europe et la Russie, à la recherche des morceaux du puzzle de l’histoire de Kortchmar, la marionnette matriochka aux mystérieux pouvoirs. Une histoire qui recoupe celle de Liza. Mais comment ?

L'une des clefs de l'énigme se trouve à Berlin, où ils vont croiser un vieux professeur russe, collectionnant les poupées théâtrales, qui leur raconte comment l’un de ses ancêtres semait tel un poucet des porcelaines miniatures dans les Shetl’, ces bourgades juives d’Europe centrale, qu’il traversait pour donner des spectacles au milieu du XIXe siècle. Des capsules de temps, “toute une flottille de preuves d’amour disséminées” par un aïeul très entreprenant avec les jeunes femmes.   

... Et le barrage du temps explose

Par-delà cette histoire où les personnages remontent le temps pour tenter de tordre le bras au destin, l’écriture elle-même de Dina Rubina semble donner vie aux poupées artisanales et uniques réalisées par Petia et ses frères saltimbanques. Des marionnettes mues par un art ancestral : “Au fur et à mesure que ses mains – la droite posée sur la suspension, comme un cavalier sur sa selle, la gauche avec les doigts en éventail comme s’il jouait de la harpe - commencèrent à bouger de façon à peine perceptible, à envoyer de tout petits signaux à la marionnette (de la même manière qu’une mère réveille son enfant, en soufflant tout doucement sur son front pour qu’il ne prenne pas peur), la vie s’insinua dans la marionnette. Son bras se tordit comme de douleur, sa tête bascula en arrière et ses yeux roulèrent dans leurs orbites, leur expression sombre et grise se fit douloureuse ; ses jambes, mal assurées et lasses, se mirent en mouvement, en traînant les pieds, chaussés de petits souliers en bois … Il y avait dans tout cela quelque chose de surnaturel, comme si un mort revenait à la vie.”  

Marionnettes traditionnelles indiennes (@CC)

Formidable conteuse, Dina Rubina fait exploser le barrage du temps, et des géographies qui se mêlent et se complètent. On passe de la Kabbale qui recèle de vieilles malédictions utilisées par des sorcières d’Europe centrale en 1842, aux ouvriers de Sakhaline, qui ont construit des ponts avec des architectes japonais lorsque l’île était occupée, et qui désormais invalides, insultent les passants en polonais. On mêle encore les lumières sombres de Prague sous la neige, aux reflets de la mer Morte décrits avec tant de délicatesse : “La journée était chaude, sèche, jaune et bleu, et elle est devenue plus bleue encore quand, après un virage, la mer Morte, étincelante et suspendue dans les airs, comme une énorme crêpe beurrée bleu foncé a entamé le dialogue avec le ciel.”  

L’histoire et la géographie sont toutes entières tendues vers la résolution du mystère de Petrouchka que l’auteure ne perd jamais de vue, soufflant ses mots sur les braises de la vie avec grâce. Une vie qui n’est jamais simple, mais dont le bonheur furtif est toujours terriblement poétique.  

Le syndrome de Petrouchka, de Dina Rubina, traduit du russe par Marie Lhuillier, paru aux éditions Macha le 12 janvier 2021 (421 pages, 21,50€).  

Couverture du livre "Le syndrome de Petrouchka", de Dina Rubina (@Macha Publishing)

Extrait : “Petia connaissait parfaitement, sur le bout des doigts, toutes les marionnettes du vieil homme ; or quand il essayait de les animer lui-même, il était souvent très vite déçu, il ne se passait rien. Une poupée qui, deux minutes auparavant, avait pris vie entre les mains du vieil homme, refusait de respirer dans celles de Petia, elle était devenue un simple chiffon avec un morceau de bois en guise de tête … 
- N’agite pas les mains ! S'écriait de temps en temps Kazimir Matveïevitch. Seuls les mauvais acteurs secouent les marionetki. Né gigote pas, travaille ton style. Lo spectateur suit tes mouvements, comme un chat surveille un moineau dans une mare. Ton wladza*, c’est son attention. Tiens-là dans ta main, comme une grappe de raisin sucrée qué tou presses vraiment tout doucement pour en extraire lo jus goutte à goutte... moins fort... moins fort... arrête ! Vas-y tout dou-ce-ment, qu’elle bouge sa tête tout doucement, d’un côté,  l’autre... Pense à Machka, lo chat. Quand il s’avance, il n’y a qué ses omoplates sous sa fourrure qui remuent tout dou-ce-ment. Aie toujours en tête les félins, il font jamais dé mouvements superflus ! Les temps  pause ! Tou dois t’approprier les temps dé pause !
Le vieux avait ses chouchoutes. Il adorait les marionnettes à gaine, il aimait moins les autres, même s’il les traitait de “beau monde, d’aristocratie des marionnettes”. Des marionnettes à tige, il n’en avait pas beaucoup au théâtre, une ou deux, en tout et pour tout. Les baguettes, disait-il, on ne les utilise que lorsqu’on a besoin de faire de grands gestes.  
Parfois, après une répétition, quand il tombait par hasard et pour la énième fois au milieu d’une leçon que le maître donnait à Petia, Youra Pronitchev lui faisait gentiment remarquer : 
- Kazimir Matveïevitch, laissez ce gamin tranquille, laisse-le vivre son enfance ! Vous cherchez à le dresser ou quoi ? En définitive, il ne connaît même pas la moitié des mots que vous employez. Pas vrai, Petrouchka ? Peut-être que toi, t’as envie de devenir cosmonaute...  
Mais Youra plaisantait, il mettait le vieil homme en boîte. Il voyait, et il en était sûr, en ce petit garçon l’un des siens, un marionnettiste en herbe avec tout son attirail de marionnettes !”

* “Pouvoir” (en polonais).  

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