Dans "Art nouveau", Paul Greveillac explore les prémices de l'architecture européenne du XXe siècle

Il y a deux ans, le jeune écrivain avait échoué à deux voix près sur la dernière marche du prix Goncourt, attribué à Nicolas Mathieu. Il revient aujourd'hui avec une fresque retraçant la naissance du XXe siècle dans la Mitteleuropa, à travers son architecture et le courant de l'Art nouveau.  

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'écrivain Paul Greveillac (Francesca Mantovani @ Editions Gallimard)

Ouvrir un livre de Paul Greveillac, c'est être assuré d'un voyage dans le temps, l'espace, et les mots. Cette fois, cap sur le Budapest du tournant du vingtième siècle. Y débarque un jeune Juif viennois, d'origine hongroise, qui revient sur les traces de ses parents. A 20 ans, Lajos Ligeti aurait pu chercher la facilité et reprendre la prospère pharmacie familiale établie dans la capitale du jeune Empire austro-hongrois. Mais il préfère tenter sa chance dans la ville de ses ancêtres comme jeune architecte. Il y connaîtra la gloire, et la décadence. Art nouveau, de Paul Greveillac, a été publié fin août chez Gallimard (287 pages, 20€). 

L'histoire : Budapest, 1896. Lajos Ligeti débarque chez son oncle, un modeste serrurier, seul membre de sa famille à être resté à Budapest. Le jeune homme échappe à un destin de pharmacien tout tracé à Vienne, pour tenter sa chance dans la deuxième ville de l'empire austro-hongrois, dans laquelle, lui a-t-on dit, "tout est à construire". Car, outre une lettre de recommandation pour l'un des cabinets d'architectes les plus en vue de la place, il a des rêves de grandeur. D'abord, il fera double emploi avec le commis du cabinet. Mais très vite, son talent va être repéré par l'un des associés, et il va participer aux projets.
Dans une langue soutenue qui semble accompagner en mots l'époque décrite, un début de siècle qui bruisse des nationalismes préfigurant les déflagrations qui suivront, Paul Greveillac retrace le destin de ce jeune homme décalé, aux espoirs grandioses.  

L'effervescence artistique de Budapest

Dans l'Empire austro-hongrois triomphant, les deux rives de Buda et de Pest viennent tout juste d'être réunifiées. C'est l'heure où l'on inaugure le premier métro de ce qui sera plus tard la capitale hongroise. Tout Budapest est hérissé de chantiers. Ici, contrairement à Vienne, dominante et déjà largement construite, tout reste à faire. Et les opportunités pour les architectes audacieux ne manquent pas. Lajos Ligeti réussit à se faire embaucher par Ödön Lechner, le grand architecte qui vient de réaliser le musée des Arts décoratifs, dont le jeune homme admire les formes. Il en héritera la force de travail, et le sens du détail : "Il reprenait les épures des fondations aux corniches. Comme pour ne pas manquer de faire correspondre les balustrades au perron. Les fenêtres aux bouches d'aération. C'était dans le même geste qu'il reprenait les plans de chaque étage. Porté par le même souffle. Il fallait que sa création vive." 

En quelques années, Budapest devient la terre d'élection de tous les promoteurs de l'Empire. Les pouvoirs publics financent de grands projets, dans le but de concurrencer la capitale autrichienne. Le jeune Lajos est fasciné par l'effervescence artistique et architecturale qui a lieu sous ses yeux. Il veut y participer. Mais la concurrence est rude. Il vogue d'échecs en déceptions. Jusqu'au jour où il rencontre un maître d'œuvre, Barnabas Kocsis, venu de Pologne, qui va sentir son talent et surtout, savoir s'en servir. Les deux ambitieux s'associent, d'abord pour concevoir des stèles funéraires. Car le Polonais a compris que sous ces latitudes, c'est un commerce qui a un beau potentiel. Mais Lajos s'ennuie. Un jour, il tombe sur des croquis abandonnés par ses anciens employeurs, une découverte qui va marquer ses débuts parmi les "grands", en lui permettant de répondre à un gros appel d'offres.  

Les premiers édifices en béton

A 27 ans, il accède enfin à la reconnaissance, et se marie avec la belle Katarzyna : "A Budapest, Muveszt lui consacrait un article. On y louait son 'ingéniosité magyare' : il avait eu l'idée de retranscrire, en braille, sur la façade de l'institut pour les aveugles, des poèmes de Petofi. Les mots du poète national étaient ainsi devenus des ornements pointillistes. A Vienne, Das Interieur n'hésitait pas à voir en lui un 'chantre de la matière'. Un 'prophète des structures'. Lajos Ligeti déjà, était même connu jusqu'à Londres."

L'architecte a la prescience du béton. C'est lui qui va réaliser, à rebours de toutes les traditions architecturales, les premiers édifices en béton du début du vingtième siècle. Plus tard, il croisera Le Corbusier et Auguste Perret, deux architectes français majeurs de la première moitié du XXe siècle, dont Ligeti fut sans le savoir le précurseur. C’est l’âge d’or de l’Art nouveau : “Aucun art, semble-t-il, n’a tout à la fois réifié, aimé, idéalisé, sanctifié les femmes, autant que l’art nouveau’”, écrit Greveillac. “Il s’est épanoui dans une débauche de sensualité et de vie, avant que de pourrir dans l’horreur et la mort de la guerre. Comme si la balance de l’Histoire avait, sur un coup de tête, décidé qu’il était grand temps de mettre fin aux frivolités.” 

Une écriture vive aux mots presque surannés

Les affaires des deux associés, Ligeti et Kocsis marchent fort. A Prague, ils croisent le grand-père Bata qui construit ses usines, et qui chausse officiellement les soldats de François-Joseph. Ils rencontrent aussi des Tchèques qui inventent les premières automobiles d'Europe centrale. Ils construiront leurs usines. En béton, bien sûr. Et Lajos Ligeti de voir toujours avec un coup d'avance : non seulement l'avenir appartient à l'automobile, mais il appartiendra aux aéronefs. Il construira donc des hangars pour les avions. Décoré par l’Empereur François-Joseph en personne, Lajos Ligeti a des rêves de grandeur : il veut partir à la conquête de l’Europe. Alors qu'au faîte de son art, il invente ses bâtiments en béton et devise sur leurs ornements, il ne voit pas venir sa chute.  

D'une écriture exigeante, vive, aux mots presque surannés, Paul Greveillac nous embarque dans un très beau livre qui ravira les amoureux de l’architecture et de l’histoire de l’art. Avec un sens des collisions temporelles, l’écrivain fait se croiser fortuitement Bela Bartok, Egon Schiele et Otto Wagner avec notre héros, que l’on suivra jusqu’au bout avec l’espoir d’une renaissance. Mais Lajos Ligeti n'aura pas le temps d’entendre gronder le son des canons au-dessus de ses bâtiments tout neufs.  

Couverture de "Art nouveau", de Paul Greveillac (@ éditions Gallimard)

"Art nouveau", de Paul Greveillac, publié le 20 août 2020 aux éditions Gallimard, 287 pages, 20€.  

Extrait : “L’histoire de nos vies s’écrit toujours en creux. Nous sommes ici, maintenant. Mais d’autres, ailleurs, à l’instant même, à moins que la veille, ou cent ans plus tôt, ont défini sans y penser la grammaire de nos avenirs. Ce que nous appelons ‘hasard’, là même où réside la liberté, n’est que le symptôme de notre myopie belle et tragique. 
Lajos Ligeti se prélassait, à demi allongé, sur une nappe à carreaux tirée sur la grande verdure. Au même endroit, Sissi, avant lui, s’était pareillement délassée de la pesante Vienne. Autour de Lajos, les langues d’Europe se répondaient avec entrain. Les architectes débattaient avec une passion mesurée. Il y avait là des Anglais, des Allemands. Des Russes et des Français. Des Hongrois, bien sûr, et des Autrichiens. Et même, un contingent très sur-représentatif, au vu du poids démographique de ce pays, de Finlandais. Les tendances politiques a priori les plus antagoniques devisaient avec cordialité. Les démocrates éclairés échangeaient avec les socialistes en puissance. Les monarchistes héréditaires avec les anarchistes inavoués.  
C’était comme si les ouvriers de la tour de Babel se comprenaient sans peine.” 

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