"La Famille" : une fascinante enquête de Suzanne Privat sur une communauté méconnue de l'est parisien

Ils sont 3000, mais ne portent que huit noms de famille différents. Entre eux, ils s'appellent la "Famille", et ne se marient qu'entre cousins. Suzanne Privat a enquêté pendant un an et demi sur cette communauté très secrète qui vit dans son quartier, dans l'est de Paris.

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France Télévisions Rédaction Culture
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La journaliste et écrivaine Suzanne Privat. (CHLOE VOLLMER-LO)

Un jour de grand calme, Suzanne Privat est tranquillement installée chez elle avec ses enfants, dont elle regarde les photos de classe de collégiens de l'année écoulée : "Lui, c'est Mathieu, le cousin de Matthieu, avec deux t. C'est pas pratique, parce qu'en plus du prénom, ils ont le même nom. À l'appel on se marre. Les profs ne savent jamais qui est qui. Et Clémentine aussi, elle est de leur famille." Intriguée par cette proximité familiale, et ces noms qui reviennent sur plusieurs années dans les classes de ses enfants, Suzanne Privat va entamer des recherches, et s'apercevoir que les mêmes noms, voire les mêmes prénoms, sont présents dans le quartier depuis plusieurs générations. Frappée par l'immobilité à travers les années de la présence de ces noms, elle va vouloir en savoir plus. Pourquoi ces patronymes ont-ils une telle permanence géographique ? Y aurait-il un secret derrière les coiffures de ces mères d'élèves qui ne se coupent pas les cheveux, qui ne portent pas de pantalons, devant ces ressemblances physiques d'une classe à l'autre ? La Famille est le récit de cette enquête qui a duré un an et demi, rédigé de manière très personnelle, et qui dévoile le secret incroyable de cette communauté de 3000 personnes fermée sur elle-même en plein coeur de Paris. La Famille, de Suzanne Privat, a été publié aux éditions Les Avrils le 14 avril 2021 (256 pages, 20€).

Des dérives sectaires

Chaque premier samedi de janvier, ils se réunissent dans un café de St-Maur-des-Fossés, en banlieue parisienne, pour fêter une nouvelle année bien à eux : une année supplémentaire de perpétuation de la "Famille". Une communauté d'inspiration chrétienne fondée par leurs ancêtres en 1819, des jansénistes convulsionnaires. Huit couples qui se sont alors unis, et dont la descendance se referme entièrement sur elle-même en 1892, n'acceptant plus que des unions consanguines. 

Ces 3000 cousins mariés entre eux vivent autour de la rue de Montreuil, dans le onzième arrondissement de Paris, selon des préceptes qui n'ont pas évolué depuis cent cinquante ans. Ils sont millénaristes, croient à la fin du monde, et pensent qu'ils seront les élus de Dieu, contrairement au monde extérieur, fait de pauvres pêcheurs. L'éducation religieuse des enfants est stricte, bien que les aspects les plus durs physiquement se soient adoucis avec les années. 
La communauté est surveillée par la Mission intergouvernementale de vigilance contre les dérives sectaires, mais n'est pas classée comme secte, au vu de l'absence de gourou et de prosélytisme. 

De fait, ses membres sont insérés dans la société, et les enfants en très grande majorité inscrits dans les établissements scolaires de leur quartier. Mais on s'y marie jeune, vierge, et entre cousins uniquement. Une endogamie stricte qui entraîne des maladies spécifiques à ce groupe dont les membres meurent plus jeunes qu'ailleurs.  

Un récit mi-littéraire, mi-enquête documentaire

Suzanne Privat, journaliste scientifique dont c'est le premier livre, a suivi certains de ses membres sur les réseaux sociaux, et en a rencontré d'autres qui ont quitté la "Famille". Dès que l'on s'ouvre au monde extérieur, cela signifie la rupture, instantanée, avec le groupe, et l'impossibilité de tout retour en arrière. Les liens du sang y sont en effet vécus comme autant de liens à Dieu. La rupture ne peut donc être que définitive. Les membres qui en sont sortis racontent tous une enfance sous endoctrinement, à la limite du dolorisme, et le difficile apprentissage du monde extérieur, sans la solidarité familiale.

L'auteure déploie son récit comme une chasse au trésor, suivant les traces laissées par des indices çà et là. Elle tombe ainsi sur un documentaire datant des années 1960 réalisé dans une communauté de l'Hérault, à Pardailhan, où les mêmes noms reviennent. Y aurait-il une histoire commune ? En effet, elle trouve que la communauté a alors vécu une scission de certains de ses membres, partis vivre sur un plateau dans la garrigue au-dessus de Montpellier selon les règles d'un kibboutz. 

Une histoire peu ordinaire

Sans jugement aucun, Suzanne Privat s'attache à ces jeunes gens dont elle suit discrètement les publications, imaginant la vie de certains de leurs ancêtres selon les données qu'elle recueille peu à peu, imaginant aussi du coup le quotidien de cette jeune génération, les camarades de ses enfants, qui côtoient les autres sans se mêler à eux, cultivant collectivement leur secret. 

Son récit, tout en retenue, ne fait pas l'impasse sur les douleurs et les dérives de certains membres, ni sur certains abus subis par les enfants dans le passé, s'interrogeant sur cette servitude volontaire et sur l'immense difficulté de la liberté, quand on n'a connu que l'emprise. On se plonge dans cette quête passionnante de bout en bout comme dans un récit de fiction historique, s'apercevant avec étonnement qu'il s'agit de contemporains du coin de la rue. Un monde parallèle qui a réussi à survivre depuis cent cinquante ans sans attirer l'attention.

La Famillede Suzanne Privat, publié aux éditions Les Avrils le 14 avril 2021 (256 pages, 20€).  

Couverture de "La famille", de Suzanne Privat (@ Editions Les Avrils)

Extrait :
   
Anna me sert un verre et attaque bille en tête.
   "Alors cette Famille ? Tu as avancé dans tes petites recherches ?"
   Résistant à l'impulsion de lui dire que "petites", c'est de moins en moins approprié au vu du temps que cette histoire commence à occuper dans mon quotidien, je me lance dans un résumé grossier de mes avancées : Antoine Dréau retrouvé, les archives privées, la pièce miraculeuse, la généalogie, et bien sûr l'oncle Auguste, ma nouvelle passion. 
   "Tu te souviens quand le gars parlait de fermeture sur France Culture ? Eh bien, ça vient de lui. Depuis, ils vivent comme dans un bocal, avec tout un tas d'interdits. Quant à l'endogamie, elle est radicale : ça fait cent trente ans qu'ils font des bébés uniquement entre cousins."
   Anna me regarde avec un air grave qui ne lui est pas coutumier. 
   "Il doit y avoir un sacré niveau de consanguinité là-dedans... Pauvres gosses. J'ai du mal à imaginer ce que ça peut vouloir dire. Au fait, dans le reportage de France Culture quelqu'un parlait de joues rouges... Tu sais ce que c'est ?"
   Avec toute la délicatesse qui fait le charme de ses dix-sept printemps, la fille de Charlotte ne me laisse pas le temps de dire que non, pas encore, c'est trop vague, rien trouvé d'intéressant. 
   "Mais ça vous dérange pas de les juger ? Ça veut dire quoi de les traiter de consanguins ?"
   Un peu moins bouillonnante, mais soucieuse de témoigner de sa solidarité générationnelle, Carmen apporte sa contribution. 
   "Moi mes potes ils sont normaux, hein. Et si c'était pas le cas, en quoi ça te regarde, maman ? Tu crois que je t'ai pas vue, tout ce temps que tu passes à stalker sur Insta... Tu trouves pas ça glauque ?"

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