Cet article date de plus d'un an.

Pour le cinéaste dissident Kirill Serebrennikov, la Russie "s'autodétruit" avec la guerre

Pour le réalisateur russe, interrogé par l'AFP, le rideau de fer est pire qu'à l'époque soviétique. 

Article rédigé par franceinfo Culture avec AFP
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 4 min
Le cinéaste russe Kirill Serebrennikov pose devant le Deutsches Theater de Berlin (TOBIAS SCHWARZ / AFP)

"Vous pouvez choisir d'être Leni Riefenstahl ou Marlene Dietrich" : horrifié par la guerre en Ukraine, le cinéaste Kirill Serebrennikov, aujourd'hui installé à Berlin, affirme à l'AFP avoir quitté sa Russie natale pour une question de "conscience".

En faisant référence à la cinéaste phare du IIIe Reich et à l'actrice légendaire engagée contre le nazisme, celui qu'on surnomme l'enfant terrible du cinéma et théâtre russes évoque les choix, voire les dilemmes, auxquels font face les artistes en Russie aujourd'hui.

"J'ai fait mon choix"

Si les artistes "décident de vivre pour toujours à Moscou et de travailler pour le pouvoir, c'est leur choix, je ne veux pas les juger. D'autres tentent de commencer une toute nouvelle vie, (...) c'est leur choix aussi", affirme-t-il lors de l'interview menée au Deutsches Theater.

"Moi, j'ai fait mon choix. (...) Je ne peux parler que de moi-même", ajoute-t-il, affirmant ressentir "horreur, tristesse, honte et douleur" face à l'invasion russe.

D'autant plus qu'il est le fils d'une Ukrainienne. "Sur mon passeport soviétique, j'étais Ukrainien. (...) Ma mère m'avait encouragé à ne pas mettre 'juif' comme mon père, car c'était 'plus sûr'. Puis, après, tout le monde était devenu russe", dit-il.

"Nouvelle page dans ma vie"

En quittant légalement Moscou il y a un mois, après une remise de peine dans une affaire de détournement de fonds jugée politisée par ses partisans, il se dit également "privilégié", avec un appartement à Berlin et des invitations partout en Europe : il s'apprête à présenter un film au Festival de Cannes, un opéra à Amsterdam et une pièce au Festival d'Avignon. "Certains artistes (...) n'ont pas d'argent, pas de visa", souligne le cinéaste de 52 ans.

Mais il est parti aussi car il "se sentait à l'intérieur de cette guerre". "C'est une question de conscience", assure Serebrennikov qui était en plein tournage de Limonov, sur le dissident russe. Il ignore quand il reverra sa patrie ou son père de 90 ans, resté à Rostov-sur-le-Don, sa ville natale frontalière de l'Ukraine. Il ne veut pas parler d'exil mais d'une "nouvelle page dans ma vie".

Selon lui, le rideau de fer est pire qu'à l'époque soviétique. "Vers la fin de l'URSS, il y avait une odeur de pourriture, c'était clair que c'était fini. Aujourd'hui, et je ne veux pas jouer les Cassandre, ce goût de sang et de peur va faire souffrir beaucoup de gens".

"Chiens de guerre"

Pour lui, les "horribles meurtres (en Ukraine) ressemblent à de l'auto-destruction", estimant que le conflit est le résultat de "plusieurs années d'une propagande terrible". Il reste toutefois mal à l'aise avec les "injonctions" adressées aux artistes russes. "Ce n'est pas vraiment génial quand quelqu'un vous force à vous prononcer pour ou contre. Ça nous (les Russes) rappelle quelque chose". Et même si l'idée que des artistes deviennent des "chiens de guerre" le hérisse, il assure : "Vous pouvez choisir d'être Leni Riefenstahl ou Marlene Dietrich ; c'est un choix et on doit le respecter".

En Russie, "presque chaque jour, il y a des poursuites contre des gens qui ont écrit sur les réseaux sociaux et des articles ou tenant une pancarte où il est écrit Non à la guerre. (...) Vous dites quelque chose et immédiatement la police vous arrête". Il considère qu'il y a plusieurs formes de résistance. Il cite comme exemple des metteurs en scène qui ont refusé de recevoir leur prix à la prestigieuse cérémonie du Masque d'or, préférant le dédier à Dmitri Mouratov, co-lauréat du prix Nobel de la paix et rédacteur en chef du journal d'investigation Novaïa Gazeta. "On a aussi tenté de protéger une artiste (Sasha Skochilenko, ndlr) qui avait changé des étiquettes de prix dans des supermarchés par des informations sur la guerre. (...) Elle est en prison aujourd'hui". 

Connu pour ses créations audacieuses, son soutien aux personnes LGBT+, l'artiste avait été condamné en 2020 pour détournement de fonds à trois ans de prison avec sursis, avec interdiction de quitter la Russie.

"Juste être un artiste"

Est-il militant ? Dissident ? Le réalisateur de Leto et de La Fièvre de Petrov, veut "juste être artiste". Mais, nuance-t-il, "parfois, les gens qui font du théâtre ou de l'art disent : 'Je n'ai rien à voir avec la politique' mais, en général, l'art, c'est de la politique". "Je déteste jouer les victimes mais c'est clair que (le procès) était lié à mon travail", indique-t-il

Il tentera d'aller coûte que coûte à Cannes, où il présentera son film sur La Femme de Tchaïkovski, un génie dont la vie privée est "totalement ignorée par les Russes". Affirmant "comprendre" les appels d'Ukrainiens au boycott de films russes, il précise : "Ce n'est pas Tchaïkovski qui bombarde, pas plus que moi... Boycotter la culture, c'est une continuation de la guerre".

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.