Rosa Bonheur, une peintre d'animaux et une personnalité hors du commun à redécouvrir au musée des Beaux-Arts de Bordeaux

A l'occasion du bicentenaire de sa naissance, le musée des Beaux-Arts de Bordeaux (jusqu'au 18 septembre) et le musée d'Orsay (à l'automne) remettent sur le devant de la scène Rosa Bonheur, une femme singulièrement indépendante qui a révolutionné la peinture animalière.

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France Télévisions Rédaction Culture
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A gauche, Édouard-Louis Dubufe (1819-1883) et Rosa Bon-heur (1822-1899), Portrait de Rosa Bonheur, 1857 (la tête du bovin est peinte par Rosa Bonheur) - A droite, Rosa Bonheur (1822-1899), "Labourage nivernais", dit aussi "Le sombrage", 1849, Paris, musée d’Orsay (A gauche © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / photo Gérard Blot - A droite Photo © Musée d'Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt)

Rosa Bonheur, grande amie des bêtes de toutes espèces qui a révolutionné le regard du peintre sur les animaux, est née à Bordeaux le 16 mars 1822. Cette femme à la personnalité exceptionnelle était de son vivant une véritable star des deux côtés de l'Atlantique. Elle est tombée dans l'oubli après sa mort. À l'occasion du bicentenaire de sa naissance, le musée des Beaux-Arts de Bordeaux lui consacre dans sa Galerie une grande exposition, en collaboration avec le musée d'Orsay où elle sera présentée à l'automne prochain.

Deux lapins semblent frémir sur la toile. L'un renifle une carotte tandis que l'autre, déjà, nous regarde du coin de l'œil. Ce tableau, Rosa Bonheur l'a peint à 18 ans à peine. Il est remarqué en 1841 au Salon où elle participe pour la première fois.

Rosa Bonheur est née dans une famille d'artistes. Son père Raimond Bonheur lui apprend à dessiner et elle parfait cette formation des plus académiques en copiant les maîtres au Louvre. Très vite, elle s'oriente vers la peinture d'animaux. En 1848, son frère Auguste, peintre également, la représente en jeune femme à la fière allure, avec sa palette et des sculptures.

Rosa Bonheur (1822-1899), "Chat sauvage", 1850, huile sur toile. Photo Erik Cornelius, Nationalmuseum Stockholm  (domaine public.)

Une femme hors du commun

Rosa Bonheur (1822-1899) n'avait pas été exposée en France depuis la rétrospective de Bordeaux en 1997. "En 25 ans, on a découvert des œuvres et l'histoire de l'art avance. Il était temps de remettre à plat ces résultats", souligne Sophie Barthélémy, la directrice du Musée des Beaux-Arts de Bordeaux. "Nous avons voulu présenter le meilleur de Rosa Bonheur, d'une œuvre prolixe constituée de milliers d'œuvres, en proposer une nouvelle lecture. Et puis redécouvrir cette femme hors du commun qui a eu un parcours un peu romanesque. Une femme étonnamment moderne et en même temps classique."

Orpheline de mère à 11 ans, Rosa Bonheur a reçu de son père, adepte de Saint-Simon, une éducation émancipatrice. Elle ne se mariera jamais, saura mener sa vie en femme libre dans un monde où les femmes sont vouées à la vie domestique, obtenant des autorisations de port du pantalon pour son travail sur le terrain. Elle vit avec une femme, Nathalie Micas, pendant près de 40 ans, dans le château qu'elle a pu acquérir à Thomery (Seine-et-Marne) grâce à son succès commercial. Puis à la fin de sa vie avec une jeune peintre américaine Anna Klumpke.

Devenue une icône du féminisme, elle n'est pourtant pas une militante de la cause des femmes, même si elle affirme "soutenir (leur) l'indépendance". "L'œuvre et la personnalité de Rosa Bonheur résonnent aujourd'hui avec toutes les questions sociétales, notamment autour des questions du féminisme", souligne Sophie Barthélémy. Et aussi "autour de la cause animale qu'elle a défendue ardemment". Elle a été une des premiers adhérents de la SPA, créée en 1845.

Rosa Bonheur (1822-1899), Une lionne couchée et sept études de sa tête, n. d., dessin à la mine de plomb  (© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / photo Thierry Le Mage)

Les animaux au cœur de ses préoccupations

Dans la vingtaine Rosa Bonheur peint des scènes agricoles. "Rosa Bonheur change le focus, ce sont les animaux qui sont au cœur de ses préoccupations", note Leïla Jarbouai, conservatrice en chef arts graphiques et peintures au musée d'Orsay et co-commissaire de l'exposition, qui fait remarquer la "matérialité de sa peinture" de la terre. De la Fenaison en Auvergne, la version finale du tableau "est assez figée, on ne l'a pas empruntée par choix", estime Leïla Jarbouai. On verra donc une esquisse, "beaucoup plus vivante". Pour chaque tableau, l'artiste a réalisé quantités d'études dont nombre sont présentées dans l'exposition et qui montrent sa grande maîtrise du dessin. Elle y était très attachée et les a gardées toute sa vie.

Le tableau qui fait véritablement décoller la carrière de Rosa Bonheur est Le Labourage nivernais, commandé par l'État à la suite de la médaille d'or qu'elle a reçue au Salon en 1848. Une peinture monumentale où deux attelages de trois paires de bœufs montent en oblique, les pieds enfoncés dans la terre, sous la baguette de paysans. Pour la réaliser, elle est allée sur le terrain pour observer les différentes races de bovins. "Le côté photographique de l'œuvre a beaucoup frappé ses contemporains", raconte Leïla Jarbouai. On pourrait même parler de côté cinématographique, on sent le mouvement lent et l'effort des bêtes. On ressent aussi la souffrance dans l'œil effaré que nous jette le bœuf au centre de la scène. Et si les animaux sont peints en détail, les hommes qui les emmènent sont plus flous.

Rosa Bonheur (1822-1899), "Le Marché aux chevaux", 1855, huile sur toile  (© The National Gallery, Londres.)

Les chevaux en rébellion

Rosa Bonheur se lance ensuite dans le projet d'un tableau sur un marché aux chevaux qui aura un succès phénoménal. Pour cette peinture "qu'elle envisage comme son grand chef-d'œuvre", raconte la commissaire, elle va encore sur le terrain et elle réalise des centaines d'études dessinées et peintes. La version finale, qui mesure 5 m sur 2,4 m, conservée au Metropolitan Museum of Art de New York, n'a pas fait le voyage. Mais on verra une réduction qu'elle a réalisée pour une gravure. Et puis une rareté, découverte il y a quelques mois, roulée serré, dans le grenier du château de By où l'artiste a vécu 40 ans. C'est le dessin réalisé sur la toile qui devait disparaître sous la peinture (l'artiste a modifié son projet et donc changé de toile). "Pas du tout un dessin de détail, un destin fait pour travailler le mouvement et sa décomposition, un dessin dynamique, synthétique, un peu abstrait", note Leïla Jarbouai.

"Avec ce tableau, Rosa Bonheur montre une ambition immense, donnant à un sujet banal la puissance et la fougue d'une scène de bataille. On a l'impression que les chevaux sont en rébellion, que le pouvoir de l'homme est dans un très fragile équilibre", commente Sandra Buratti-Hasan, directrice adjointe du musée des Beaux-Arts de Bordeaux et co-commissaire de l'exposition.

Rosa Bonheur (1822-1899), "Barbaro après la chasse", ca. 1858, huile sur toile  (© Philadelphia Museum of Art, États-Unis)

L'oeil des bêtes

Si Rosa Bonheur est restée dans les mémoires comme une peintre de bœufs et de moutons, elle s'est aussi intéressée aux fauves. Les animaux qu'elle a représentés, elle les a côtoyés au quotidien. Sur le terrain de son château de By acheté en 1860 elle accueille une véritable ménagerie, des chiens, des moutons et des fauves de passages. On peut la voir sur une photo allongée dans le jardin à côté de sa lionne Fatma.

De tous ses animaux, elle fait de véritables portraits où ce qui frappe toujours, c'est l'œil qui nous regarde. On en découvre à Bordeaux qui n'ont jamais été montrés en France car Rosa Bonheur, forte du succès de son Marché aux chevaux, reçoit désormais des commandes de l'étranger. On est frappé par ses lions, un grand cerf ou une magnifique série de portraits d'un chien au pastel dans différentes attitudes. Le regard désespéré d'un chien de chasse attaché très court est d'une tristesse infinie.

Il y a dans ces tableaux "un côté très photographique et en même temps idéalisé, c'est photographique et ça ne l'est pas du tout. Il y a une forme de symbolisme", souligne Sandra Buratti-Hasan. Une famille de lions où le mâle est couché à côté de la femelle et des petits est complètement irréaliste. Un étonnant aigle, figé en vol, réalisé en 1870 en pleine guerre franco-prussienne, semble évoquer la blessure française.

Rosa Bonheur (1822-1899), Sans titre, ca. 1892, dessin sur cyanotype  (© Château de Rosa Bonheur, By, Thomery)

De nombreuses recherches encore à mener

Rosa Bonheur pratiquait elle-même la photographie et avait installé un laboratoire chez elle. À la fin de sa vie, elle expérimentait toujours, comme le montrent des cyanotypes (procédé photographique ancien aux tirages bleus) repris au crayon, à l'aquarelle et à la gouache.

L'exposition évoque encore ses voyages dans les Pyrénées ou en Ecosse, et sa passion pour les chevaux, les bisons et les autochtones de l'Ouest américain, qu'elle a pu rencontrer au moment du passage à l'exposition universelle de 1898 de Buffalo Bill avec son Wild West Show.

"Contrairement à beaucoup d'expositions, celle-ci n'est pas un aboutissement d'années de recherches, c'est plutôt un lancement. Quand on a débuté notre travail, il n'y avait quasiment rien en France sur Rosa Bonheur. Il y a des études outre-Atlantique, le château de By travaille sur ses archives, on essaie de donner envie à des étudiants de faire des thèses sur l'artiste. Il y a encore énormément de choses à creuser," promet Leïla Jarbouai, qui évoque les sujets de la photographie, ou du travail que l'artiste a pu réaliser en collaboration avec son frère, Nathalie Micas ou d'autres.

Rosa Bonheur, galerie du musée des Beaux-Arts de Bordeaux et l'exposition se prolonge au Musée des Beaux-Arts de BordeauxJardin de la mairie, 20 cours d'Albret, et Place du Colonel Raynal, 33000 Bordeaux. Tous les jours sauf les mardis et certains jours fériés (ouverts les 14 juillet et 15 août), 11h-18h. Tarifs (expositions temporaires + collections permanentes) : 7 € / 4 €
Du 18 mai au 18 septembre 2022

L'exposition sera à Paris au musée d'Orsay du 18 octobre 2022 au 15 janvier 2023.

Rosa Bonheur, le catalogue de l'exposition, co-édité par Flammarion et le musée d'Orsay, présente des textes de Sophie Barthélémy, Leïla Jarbouai, Sandra Buratti-Hasan et de nombreux autres spécialistes, 288 pages 211 x 287 mm, 45 €

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