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"Je ne serais pas aux Jeux aujourd'hui si..."

La route qui mène aux Jeux olympiques est rarement linéaire. Six athlètes français qui découvrent la plus belle des compétitions nous racontent l'étincelle qui les y a conduits.

L'histoire d'un athlète, ce n'est pas forcément : "il découvrit son sport à l’âge de 6 ans, s'entraîna dur, carbura chez les jeunes et se retrouva aux JO où il eut beaucoup de médailles". Ce sont des parcours moins linéaires, des hommes et des femmes parfois cabossés par leur sport, qui nous racontent le jour où ils ont trouvé l’étincelle qui les a amenés aux Jeux. Voici leurs histoires.

Propos recueillis par

  • Pierre Godon
  • Raphaël Godet

Photographies de

  • Quentin Houdas

En 2016, je me suis rendu compte que je n'en pouvais plus

Amandine Buchard     26 ans, judokate

Je ne serais pas aux Jeux aujourd'hui si j'étais restée dans ma catégorie de poids jusqu'en 2016. Je devais faire l'impossible pour rester sous les 48 kg. Des régimes qui me faisaient perdre mes cheveux, à 20 ans à peine. Ma peau pelait en permanence, comme si j'avais été brûlée. Je n'osais plus sortir de chez moi, de peur d'être tentée par de la nourriture.

C'était une souffrance. Une torture. J'avais les capacités pour combattre dans la catégorie du dessus, en moins de 52 kg, mais la Fédération française de judo ne voulait rien savoir. Leur choix était fait pour Rio. Ils ne voyaient pas mes cernes, mon mal-être. Ils voyaient juste une tête avec une médaille, pas la personne en souffrance derrière.

La veille de toute compétition, il y a toujours la pesée des athlètes. J'arrêtais de manger dix jours avant. Une demi barre de céréales le matin, puis je picorais. Comme je n'avais plus de masse graisseuse à perdre, c'était sur l'eau que ça se jouait. Je ne buvais pas, je me contentais de me rincer la bouche. C'est hyper désagréable comme sensation, la langue pâteuse en permanence. L'impression d'avoir de la farine plein la bouche.

J'arrivais à la pesée comme une zombie. Je ne ressemblais à rien. Mais je m'arrachais quand même sur le tatami, en mode "tu n'as pas fait tous ces efforts pour rien". J'ai commencé à avoir des troubles de la mémoire et de la perception. Je n'arrivais plus à distinguer ce que j'avais vécu de ce que j'avais rêvé. Un "cocktail Molotov" pour mon corps.

Le jour du tournoi de Paris de février 2016, auquel je ne prends pas part car je ne suis pas au poids, la fédération m'inscrit à un tournoi qualificatif pour les Jeux, en moins de 48 kg. J'ai pleuré quand j'ai entendu mon nom. Je me suis dit : "Le cauchemar recommence". C'est là que j'ai enfin entendu mon entourage, qui me répétait : "Les JO, tu en feras d'autres, tu es jeune. Tu feras quoi si tu pars en dialyse et qu'on t'enlève un rein ?" Je me suis rendu compte que je n'en pouvais plus. J'ai craqué. Je suis partie en Espagne, sans kimono dans la valise. Tant pis pour les Jeux. Jamais je n'ai culpabilisé de ce que j'ai fait.

Il y a 21 ans, une petite voix m'a dit : 'Un jour, ce sera peut-être toi'

Emmanuel Petit     48 ans, tireur engagé dans l'épreuve du skeet

Il s'est passé un truc quand je regardais les JO de Sydney en l'an 2000. A l'époque, je suis dans les locaux de la Compagnie républicaine de sécurité (CRS) de La Rochelle. Il fait nuit noire par la fenêtre, ce 4 août 2000. Mais à 17 000 km de là, à Sydney, c'est déjà la fin de la matinée.

Je suis dans le poste de police, tenue de CRS sur le dos, uniforme bleu marine, calot sur la tête. On est deux de faction, c'est-à-dire qu'on doit surveiller les allées et venues autour de la caserne, la barrière à l'entrée, mais je prie pour qu'il ne se passe rien. On vient de dire à la télé qu'une Française vise une médaille au tir en fosse olympique. C'est Delphine Racinet.

Impossible de me concentrer ailleurs que sur l'écran accroché sur un mur. Je le trouve pourtant minuscule, l'image n'est pas nette, le son pas dingue. C'est tellement petit que je dois rapprocher ma chaise pour regarder.

Je ne sais même pas si mon collègue regarde lui aussi. En tout cas, je l'envoie faire la ronde à ma place. Moi je suis trop concentré, je ne veux rien rater, je suis scotché. Surtout, que personne ne vienne éteindre. Ça dure 30 minutes, je prie pour qu'il n'y ait pas de coupure de courant. Delphine Racinet décroche finalement la médaille d'argent, elle est vice-championne olympique.

Et moi, je reste là à suivre la remise des médailles. Il y a beaucoup d'émotion. Dans un coin de ma tête, une petite voix semble me dire quelque chose comme : "Un jour, ce sera peut-être toi". En tout cas, je me rends compte que c'est possible.

Nous y sommes. Vingt-et-un ans après, c'est mon tour. Delphine Racinet avait 27 ans pour les Jeux de Sydney, j'en ai 49 pour ceux de Tokyo. Pas grave, je me suis habitué à être "le vieux parmi les jeunes" en compétition. Il n'y a pas d'âge pour découvrir les JO, l'émotion, l'ambiance, la tension. Cette fois, si ça se trouve, des gens se réveilleront pour moi.

Pendant deux ans, j'ai dû faire le ménage pour remplir le frigo

Samuel Kistohurry     26 ans, boxeur

Vous voyez un futur champion olympique passer l'aspirateur chez des particuliers ou dans des entreprises, de 6 heures du matin à 17 heures ? C'est ce que j'ai dû faire pendant deux ans, après l'injustice que j'ai vécue en 2016. La Fédération française de boxe avait donné l'unique ticket pour les Jeux dans ma catégorie à un boxeur qui a finalement décliné l'offre [Khedafi Djelkhir].

Derrière, on ne me l'a pas proposé. Il y a d'abord eu trois mois où j'ai déconné. J'ai rattrapé toute la jeunesse que je n'avais pas eue, à 22 ans. Je ne voyais pas le jour du vendredi au dimanche. Je ne me levais pas avant midi. L'hygiène de vie, je ne savais plus ce que c'était. Forcément, je n'avais plus d'objectif.

C'est la naissance de ma fille qui m'a remis les pieds sur terre. Il a fallu que je gagne de l'argent pour remplir le frigo. La solution la plus simple était de rejoindre l'entreprise de nettoyage de ma mère. J'ai passé l'aspi, la serpillière, j'ai fait la poussière. C'est comme si on est invisible, on n'est pas du même monde que les gens chez qui on bosse.

Une fois, je me souviens, on nettoyait la maison d'une des plus grandes fortunes de la région bordelaise. Le gars nous traite comme de la merde : "Faites les vitres, faites les rideaux, faites ceci, faites cela", du bout des lèvres, sans nous regarder. Même si je gagne des millions, jamais je ne parlerai comme ça. Question d'humilité. Hors de question d'oublier le milieu d'où je viens.

Chaque soir, je courais pour aller à la salle m'entraîner, après dix heures passées à récurer. La boxe en pro, sans le prestige d'une médaille olympique [avec le statut amateur], ça ne paye pas. Je revois encore mon premier combat pro, devant quelques centaines de personnes. 1 000 euros pour moi, en tout et pour tout, le tarif basique de ceux qui débutent.

Ce n'est pas avec ça que j'allais gagner ma vie. Depuis, je touche un peu plus, mais avec le Covid-19, les sponsors ne se bousculent pas. Mais si j'ai une médaille aux Jeux, ils viendront me chercher. Et si ma carrière ne décolle pas, je n'aurai aucun problème à reprendre le ménage.

Maintenant, je maîtrise le règlement

Boris Neveu     35 ans, kayakiste

Je me suis déjà vu aux Jeux olympiques. Trente minutes. C'était en 2012, et ça m'a servi de leçon. Je viens de terminer deuxième de ma dernière course de qualification pour les JO de Londres. C'est ce qu'il fallait que je fasse. Tout le monde se précipite, mes adversaires me félicitent, mes proches se jettent à mon cou, mon entraîneur exulte, le président du CNOSF me congratule. Je commence même à répondre aux interviews des journalistes. Une demi-heure après la fin de la course, on me glisse à l'oreille : "Le règlement des qualifications a changé, ce n'est pas toi qui ira à Londres."

On pensait le connaître, ce règlement. Quand je dis "on", j'englobe tout le monde : mes entraîneurs, mes adversaires qui ont aussi couru en fonction de ce qu'ils croyaient être les règles, certains officiels... C'est un malheureux bout de phrase qui a changé. Avant, on départageait deux kayakistes à égalité non plus sur leur moins bon résultat, mais sur la troisième et dernière course. Un détail. Quelques mots qui me privent des Jeux. Même mon adversaire qui s'est qualifié ne le savait pas. Moi, en plus, je passe pour un con.

On m'a souvent demandé : "Mais tu fais les qualifications sans connaître le règlement ?" Je me suis posé plein de questions, je ne peux pas vous dire que je n'ai pas gambergé. Quand j'ai vu revenir Tony Estanguet et Emilie Fer, deux de mes partenaires d'entraînement, avec l'or olympique à l'automne… J'ai mis six mois à refaire une nuit complète sans me réveiller en sursaut.

Et peut-être six mois plus tard, je me suis dit que je n'avais pas encore fait le tour de la question, qu'il y avait encore un avenir pour moi en kayak. La preuve, je suis là cette année. Le règlement, c'est un texte de 37 pages et je peux vous dire que cette fois, la partie sur la qualification olympique, je l'ai lue plusieurs fois.

Je me suis déjà demandé
ce que je foutais là

Alexis Jandard     24 ans, plongeur

Mon ticket pour les Jeux, je l'ai peut-être gagné le jour où j'ai abandonné la gym pour le plongeon. Je ne saurais jamais ce qui se serait passé si j'avais persévéré dans la gym. J'avais 16 ans et dix ans de pratique quand on m'a claqué au nez les portes du pôle France de Lyon, en 2013. On m'a dit : "On t'aurait pris il y a quelques années, mais là, il y a des jeunes de 14 ans qui poussent."

J'ai décidé de passer de la gym au plongeon en moins de deux semaines. Mes amis m'ont dit : "Tu ne peux pas tout arrêter sur un coup de tête". Mais si, je peux. Mes parents m'ont soutenu sans poser de questions. Ils ne me l'ont dit qu'après coup, mais ils ont bien sûr eu des doutes. Ils étaient près de moi quand je suis resté scotché devant la cérémonie d'ouverture des JO de Pékin en 2008. J'avais 11 ans, je savais ce que je voulais faire dans la vie : les Jeux olympiques.

J'avais déjà fait du plongeon, une journée découverte en fin d'école primaire. L'entraîneur du club du coin m'avait proposé de passer faire un entraînement. J'avais répondu : "J'peux pas, j'ai gym". Dix ans plus tard, c'est moi qui le rappelle, un peu dans mes petits souliers.

Franchement, je n'ai pas vu, ou pas voulu voir, le manque de moyens, les galères pour s'entraîner à la piscine municipale, parfois avec les enfants de 6-8 ans, quand il y avait un créneau de libre. On m'aurait donné une planche en bois, j'aurais sauté quand même. Avant de m'engager, j'ai regardé des vidéos, j'ai retrouvé le côté acrobate qui me plaisait dans la gym.

Je ne sais pas si je serais arrivé aux Jeux si j'avais commencé le plongeon enfant. La gym, ça vous forge un caractère, à la dure. L'entraîneur dit de faire, tu fais, tu ne te poses pas de question. Si tu hésites, il y en a d'autres derrière toi.

Au plongeon, les coachs essaient aussi de garder leurs athlètes, donc ils sont moins durs. Il existe désormais un programme de reconversion de la gym au plongeon, mais j'ai vu plus d'un ancien gymnaste échouer dans la discipline. Je vous mentirais si je vous disais qu'il n'y a pas eu de moments où je me suis demandé ce que je foutais là. Tout s'est passé si vite quand j'ai changé de sport. Et là, je vais réaliser mon rêve !

Le premier entraînement, ça a méchamment piqué

Claire Supiot     53 ans, nageuse paralympique

"T'es cap ou t'es pas cap ?" C'est comme ça que mon frère m'a défiée, un beau jour de 2015. Il savait que si je mordais à l'hameçon, j'allais forcément finir par viser une médaille aux Jeux paralympiques. Il faut dire que j'ai un passé de nageuse de haut niveau : j'ai participé aux JO de Séoul en 1988. Mais depuis, la vie m'a rattrapée : j'ai passé la cinquantaine, j'ai eu des enfants et j'ai dû renoncer à ma carrière de maître-nageur quand on m'a diagnostiqué la maladie de Charcot-Marie-Tooth, qui entraîne une paralysie des extrémités des jambes.

Le premier entraînement, ça a méchamment piqué. Pour la première fois, je n'en menais pas large dans la piscine Jean-Bouin d'Angers, celle où je m'entraînais des années plus tôt. Le décor n'avait pas trop changé, à quelques coups de peinture près. Mes sensations, en revanche, n'avaient plus rien à voir.

A cause de mon handicap, en gros, niveau natation, tout se passe dans les bras. Je peux appuyer sur les jambes, sur 25 m. Ensuite, ça ne répond plus. Pour les virages, il ne faut pas que j'arrive trop vite au bord du bassin, sinon je me fais des entorses à la cheville. Les premières fois, je me suis explosé purement et simplement.

En plus du handicap, il y a mon âge. Mes épaules ont aussi beaucoup tourné depuis mon adolescence, c'est un peu comme une vieille voiture, il ne faut pas trop forcer, car sinon, de la fumée sort du capot. Mais fondamentalement, je sais où je vais : préparer des Jeux, que ce soit ceux de Séoul ou Tokyo, c'est grosso modo la même chose, à quelques détails près.

Le secret de mon frère, devenu mon coach, c'est de ne pas m'avoir fait forcer. Son but n'était pas de me casser en deux, contrairement à ce que font d'autres entraîneurs. Je m'entraînais avec des valides. Pour l'échauffement, j'avais beau être au taquet, je me traînais en queue de peloton. C'est agaçant de voir les jeunes progresser à vitesse grand V. En un mois, ils peuvent faire des bonds spectaculaires, alors que moi, je me bagarre pour me maintenir au niveau. N'empêche, à l'issue de ce premier entraînement, je n'avais qu'une hâte : y retourner.

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