"On dort à quatre dans une chambre"

#LesMalChauffés : chez Aurélie, une famille face à la précarité énergétique

La porte s'ouvre et Aurélie Duval nous accueille... en débardeur. En plein mois de janvier, pour un reportage sur la précarité énergétique. Nous voilà bien. Il fait 20 °C dans la salle à manger, où les enfants avalent des saucisses-lentilles, sous le regard de leur grand-mère. Mais la suite va nous le démontrer : les apparences sont trompeuses.

Comme Aurélie et sa famille, de nombreux Français modestes peinent à chauffer leur logement. L'an dernier, ils étaient près de 7 millions à être victimes de précarité énergétique, consacrant plus de 8% de leur budget aux factures d'énergie, selon l'Observatoire national de la précarité énergétique. Derrière ces chiffres, il y a des vies ralenties, voire brisées par le froid. Des vies souvent invisibles, que franceinfo a choisi de mettre en lumière dans l'opération #LesMalChauffés. Dans cet article, Aurélie nous emmène dans sa maison mal isolée de Berneuil-sur-Aisne (Oise) – qui devrait bientôt avoir droit à une seconde jeunesse. Voici son témoignage.

Aurélie, 29 ans, est mère au foyer. Elle cherche à se lancer dans la vente de créations à base de perles.

Aurélie a grandi dans cette maison, dont elle est propriétaire avec sa mère.

Cette maison, c'est une histoire de famille. A l'origine, c'était une baraque en bois. Ma mère y est arrivée à 7 ans, en 1970. La construction en dur a eu lieu quelques années plus tard et la maison est restée dans son jus depuis. Nous sommes trois générations à y vivre : mes parents, mon mari et moi, et nos deux enfants – sans compter nos chiens, nos chats, nos tortues et nos lapins.

Ces 110 m² sont une vraie galère à chauffer. On n'est pas loin de 4 000 euros de factures d'énergie par an, pour ne chauffer correctement qu'une partie de la maison.

On a une cuve à gaz pour le chauffage, l'eau chaude et la cuisine. Mais la chaudière n'est pas assez puissante et les radiateurs n'arrivent pas à suivre. On doit compenser avec des radiateurs électriques. Et on bricole un peu : on a bouché une aération dans la cuisine avec de l'enduit, mais le froid passe encore et ça moisit. Une autre aération est juste recouverte d'essuie-tout pendant l'hiver.

Dans la cuisine, le renouvellement de l'air est limité : les dispositifs de ventilation sont obstrués pour ne pas laisser entrer le froid.

La douche est en partie rongée par la moisissure, faute de carreaux sur l’ensemble de la surface.

Au rez-de-chaussée, la pièce la plus froide est la salle de bain. Les enfants y prennent leur douche à deux, on les mouille vite fait, on se dépêche, ils n'ont pas vraiment le temps de jouer. Et ils s'habillent dans la salle à manger, où on arrive à avoir une vingtaine de degrés.

Cassandra, 7 ans, joue dans le couloir de l'étage, au milieu du linge qui sèche. Le radiateur est trop faible pour chauffer correctement cet espace.

"La nuit, on ferme la porte pour garder la chaleur dans notre chambre."

C'est à l'étage qu'il fait le plus froid. Il n'y a pas d'isolant sous les ardoises, les Velux sont vétustes, sans joint, c'est ferraille contre ferraille... Bref, on entend le vent siffler. Le matin, il peut faire 12 °C dans le couloir malgré le chauffage. On met deux pulls aux gamins et on descend vite fait. Parfois, les enfants emportent carrément leur couette. Pour ne pas tomber avec dans les escaliers, mon aînée, Cassandra, a même sa tactique : elle la fait débouler et la récupère en bas.

Le chauffage de la chambre de Cassandra ne fonctionne plus correctement, à cause d'une vis de purge cassée. Si elle y dormait, elle serait malade tous les quatre matins.

Cet hiver, on dort à quatre dans la même chambre, sur deux matelas collés l'un à l'autre.

En plus de notre radiateur, on a ajouté un chauffage à bain d'huile dans la chambre, pour ne pas avoir froid au milieu de la nuit.

Aurélie, Loïc, Cassandra et Mathéo dorment sur des matelas posés à même le sol.

Cette situation est invivable. Mon problème n'est pas d'avoir mes enfants dans ma chambre, mais je préférerais qu'ils aient leur chambre, qu'ils jouent dedans sans être dérangés par le froid. Là, on est tous serrés, nos microbes se baladent dans la même pièce et on tombe malades.

Avec ces problèmes d'isolation, ce n'est pas forcément mieux le reste de l'année. On peut survivre en hiver, mais l'été, même avec quatre ventilateurs à l'étage, on ne vit plus. La maison devient un four. On est monté à 35 °C l'été dernier, même avec les volets fermés.

Dans la chambre de sa soeur, Mathéo, 3 ans, joue dans les bras de son père, Loïc.

"Mon fils parle peu et a du mal à s'adapter à l'école, alors il n'y reste que le matin pour l'instant", dit Aurélie.

Depuis huit mois, on est suivis par une éducatrice du conseil départemental de l'Oise. Elle nous a dit que la maison était insalubre et inadaptée à des enfants. Que la chambre de Cassandra était trop petite pour une fillette. Qu’il fallait une chambre pour Mathéo. Elle nous a mis la pression.

On a eu peur de perdre la garde des enfants. A ce moment-là, on a envisagé de partir, pour leur bien.

Vendre la maison ? Trouver un autre logement en meilleur état dans le village ? Moi, je voulais rester, ma mère a besoin de moi ici. Elle est invalide, elle ne peut pas faire le ménage dans une grande maison. Et puis cette maison est juste en face du cimetière où sont ma fille Luna et ma grand-mère. Je ne me vois pas partir.

La mère d’Aurélie, Marie-Noëlle, est placée sous curatelle. Handicapée, elle passe l'essentiel de ses journées et de ses nuits dans ce fauteuil.

J'ai expliqué la situation à une conseillère départementale, qui a tout fait pour nous aider. Elle m'a promis qu'on n'aurait pas à partir et qu'elle allait essayer de nous trouver des aides. C'est là qu'elle nous a mis en relation avec une association, Réseau Eco Habitat, et qu'on a repris espoir.

C’est dans la maison où ils vivent qu’Aurélie et Loïc se sont rencontrés, il y a 15 ans, lors d'une fête.

Au départ, on pensait qu'on n'avait pas droit aux aides. On n'est pas les plus pauvres : ma mère a une allocation adulte handicapé de 880 euros par mois, ainsi qu'une rente de 11 000 euros par an, liée à un accident subi quand elle était jeune. Moi, j'ai le RSA et mon mari et mon père travaillent à droite et à gauche dans le bâtiment. On n'avait jamais rien demandé.

Quand on a nous a dit qu'on était éligibles aux aides de l'Agence nationale de l'habitat, ça a été un soulagement pour nous.

"Tous les trois mois, on achète pour 500 euros de gaz. On n'a pas les moyens de faire un vrai plein, qui coûterait 1 500 euros."

Un technicien de Réseau Eco Habitat a listé les travaux dont on avait besoin. Il veut refaire le toit, l'isolation, le réseau électrique, la ventilation, des fenêtres... On aura enfin trois chambres à l'étage. Surtout, on va avoir un nouveau ballon d'eau chaude et une chaudière à granulés, au lieu de la citerne à gaz. Je ne pensais pas qu'on pourrait faire de gros travaux comme ça.

Au début, on était un peu méfiants. Quelques mois avant, on avait fait une isolation à 1 euro à la cave et à l'étage. Ça avait été mal fait.

Ça n'a pas changé grand-chose et on a perdu des espaces de rangement. Je le déconseille à tout le monde. Heureusement, là, l'association nous était conseillée par quelqu'un du conseil départemental et ce n'était pas juste du démarchage téléphonique. On est plus en confiance.

Loïc, 32 ans, entend profiter des économies générées par les travaux pour réaménager le jardin, le poulailler, la porcherie et l'enclos de la chèvre.

Le chantier va commencer l'année prochaine. Réseau Eco Habitat doit d'abord trouver le plus de financements possibles pour réduire notre reste à charge. Le montant du projet est estimé à 83 000 euros mais il ne nous restera a priori que quelques milliers d'euros à verser.

Si tout se passe bien, ces travaux vont améliorer nos conditions de vie. Et nos factures de chauffage devraient baisser de 70 à 80%.

Avec cet argent, dès 2022, on devrait pouvoir repartir en vacances. La dernière fois que ma mère et mon père ont voyagé, c'était il y a 20 ans, pour aller à Paris. Ils ont largement besoin de s'évader, de changer d'air, loin de Berneuil... Nous, on a pour projet d'aller en Normandie ou à Toulouse. On a aussi un cousin à la frontière espagnole – jusqu'ici, c'est lui qui venait nous rendre visite.

J'espère qu'un de nos amis aura bientôt la même chance que nous. Il n'a que 700 euros par mois, il est dialysé, il a une petite fille et sa femme a un cancer du poumon. Chez lui, il n'y a pas de salle de bain, pas de toilettes à l'intérieur. Je lui ai parlé de l'association mais il a sa fierté, il n'ose pas demander d'aide. Je lui ai dit : "Pourquoi nous, et pourquoi pas toi ?" Il m'a promis d'y réfléchir.

Marie-Noëlle, 56 ans, vit dans cette maison depuis 50 ans. Elle devra la quitter quelques semaines, le temps des travaux.

Vous souffrez du froid chez vous et vous cherchez de l’aide ? Un numéro de téléphone géré par le service public de la précarité énergétique, le 0 808 800 700 (prix d'un appel local), vous permet d'être conseillé en vue de l’amélioration de votre habitat. Les centres communaux d’action sociale (CCAS) sont également à votre disposition et peuvent vous aider à régler certaines factures.

Publié le 25/02/2020 à 07:00

Mise à jour le 25/02/2020 à 07:00

Crédits

Propos recueillis par Yann Thompson

Photos : Pierre Morel

Design et conception : Nadjat Ferradji, Stéphane Jeanneau, Antoine Claudé-Pénégry et Kévin Labat

Supervision : Audrey Cerdan et Christophe Rauzy