ENQUÊTE FRANCEINFO. "Toute une part de ma vie s’est arrêtée" : comment les frères et sœurs d’enfants disparus grandissent dans l’ombre de l’absent

Il est vêtu d’un petit pull rouge et répond avec application aux questions du journaliste. "Y'avait un monsieur qu'était habillé tout en bleu, un casque bleu, des rayures blanches et orange. Et pis, euh, il a dit 'si tu trouves mon chien loup, je t'achèterai des bonbons.'" Il ponctue sa phrase en esquissant un sourire, comme un enfant pris en faute.

Jérôme a 7 ans et demi. Cinq jours plus tôt, il a vu son petit frère Ludovic se faire enlever sous ses yeux à Saint-Martin-d'Hères (Isère), le 17 mars 1983. Les caméras de France 3 nous emmènent chez ses parents, les Janvier. Assis à la table de la cuisine, ils lancent un appel désespéré au ravisseur. Au milieu, le petit Jérôme écoute les mains posées sur la nappe cirée, la moue et le regard inquiets.    

Sa vie n'a plus été la même depuis ce jour-là. Comme celle de tous les frères et sœurs d’enfants disparus. Pour paraphraser la célèbre phrase de James Barrie dans Peter Pan, tous les enfants de la fratrie, sauf un, grandissent. Et ils construisent, dans l'ombre de l'absent, les fondations de leur vie d’adulte sur un vide. 

Qui sont ces oubliés d’un deuil impossible ? Quel souvenir ont-ils de la disparition ? Comment ont-ils occulté leur chagrin, face à celui de leurs parents ? Et se sont-ils impliqués dans l'enquête ? Les frères et sœurs de Ludovic Janvier et ceux de trois autres mineurs disparus, Charazed Bendouiou, Cécile Vallin et Tatiana Andujar, témoignent. 

La fratrie Janvier : Ludovic à gauche (disparu en 1983), Virginie au centre et Jérôme à droite. 
La fratrie Janvier : Ludovic à gauche (disparu en 1983), Virginie au centre et Jérôme à droite.  (DR)

"Je voyais bien que Ludovic n’était plus là..."

Il est autour de 18h30 ce 17 mars 1983, à Saint-Martin-d’Hères (Isère). Un petit trio se dirige vers le bureau de tabac. Jérôme, 7 ans et demi, Ludovic, 6 ans et demi et Nicolas, 2 ans. Leur père les a envoyés chercher des cigarettes, juste avant la fermeture. Sur le chemin du retour, les trois frères s’amusent avec un Caddie qui traîne sur la place. Le petit dedans, les deux autres qui poussent. "Vous ne pouvez pas faire attention !" sermonne un homme. Puis un autre "monsieur" surgit. Casque de moto sur la tête, bleu de travail et gilet noir. Il cherche son chien-loup. Offre des bonbons si les gamins l’aident à le retrouver. "Vous deux, vous partez d’un côté, moi et ton frère de l’autre", lance-t-il à l’aîné.

On n’a pas pensé une seconde que ça allait changer notre vie.

Jérôme Janvier, 42 ans
à franceinfo

Jérôme voit Ludovic s’éloigner, le "regard apeuré". Il comprend qu’il a fait une "bêtise". "J'ai couru chez mes parents. J’ai dit : 'Y'a un monsieur qui a Ludovic'. Ils se sont mis à hurler dans la maison. Mon père est parti en trombe sur la place." Trop tard, Ludovic a disparu.

Trente-cinq ans après, Jérôme Janvier revit toujours la scène. Sa voix s’étrangle lorsqu’il la raconte pour la énième fois. "Excusez-moi, ça remonte." A 42 ans, il se refait le film, encore et encore. "Je le vois partir, je le vois me regarder. J'avais peut-être 7 ans et demi mais je me dis, si on avait tracé notre chemin…" souffle-t-il.

Les jours suivants, Jérôme participe à l’enquête comme il peut, écrasé par une culpabilité trop grande pour son âge. "Les gendarmes venaient me chercher à l’école. Je feuilletais des albums photos, j'ai fait un portrait-robot."

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Pour la sœur de Jérôme, cette culpabilité s’est exprimée autrement. Gardée chez sa grand-mère, Virginie fêtait ses 5 ans ce 17 mars 1983. "Ma mère m’avait appelée pour me dire qu’elle allait m’acheter une poupée. Quelques heures plus tard, je l’ai vue à la télé en train de pleurer." Virginie demande des explications qui ne viennent pas. "J’ai compris toute seule dans les semaines qui ont suivi. Je voyais bien que Ludovic n’était plus là. Mes parents collaient des affiches partout."

Depuis, Virginie n’a plus fêté son anniversaire. A la célébration de sa naissance s’est substitué le souvenir traumatique de l’enlèvement de son petit frère. La femme qu’elle est devenue a fait une entorse à cette règle tacite pour ses 40 ans, tout récemment. "Ma fille est allée acheter des bougies et ma meilleure amie a mis 'Joyeux anniversaire' sur le gâteau."

Virginie n’en veut pas à ses parents. "Ils ont sombré tous les deux dans une forte dépression." Le couple explose quatre ans plus tard. "On perd un frère et une sœur mais aussi les parents d’avant, analyse Valérie Brüggemann, psychothérapeuthe au sein de l’association Apprivoiser l’absence, qui anime des rencontres de frères et de sœurs endeuillés.

"Mon père ne s’en est jamais remis, reprend Jérôme. Il est mort en 2007, à 51 ans, le lendemain de l’anniversaire de Ludovic." Selon ses enfants, un cocktail médicaments-alcool lui a été fatal.

En Isère, d’autres familles ont connu la même tragédie. Ludovic Janvier n’est pas le seul enfant à avoir disparu dans les années 1980. Certains de ces crimes, connus sous le nom des "disparus de l’Isère", ont été résolus, mais, des années après, d’autres restent encore sans réponse. Parmi eux, le cas de Charazed Bendouiou, une fillette de 10 ans aux boucles brunes et au sourire espiègle, qui disparaît le 8 juillet 1987 au pied de son HLM à Bourgoin-Jallieu.

C’était il y a trente ans, mais c’est comme si c’était hier.

Férouze Bendouiou
à franceinfo 

Àgée de 42 ans, Férouze Bendouiou avait 11 ans au moment de la disparition de sa petite sœur. "Elle est sortie juste après déjeuner, pour descendre les poubelles. C’était moi la plus grande, c’était à moi de le faire. Mais je voulais regarder un dessin animé à la télé. Elle y est allée à ma place, pour ensuite jouer dehors avec des amis." Un orage éclate. La mère de Férouze s’inquiète de ne pas voir Charazed remonter. "On a retrouvé le carton dans les poubelles, mais pas elle."

Tout le voisinage est passé au peigne fin. L’attente se transforme en jours, puis en mois et en années. "Comment dire ? [Férouze marque une pause] On était enfant, dans l’insouciance totale, l’innocence. Notre vie, c’était 'Candy' et 'Albator'. Au moment de la disparition, personne ne vous explique, personne ne prend le temps de venir vous voir. On nous a juste répété, en boucle : 'Ne vous inquiétez pas, on vous tiendra au courant.' Comme si c’était normal que des enfants disparaissent. Comme si un enfant pouvait se faire enlever, comme dans un conte de fées."

Sur cette photo de 1991, la fratrie Andujar : Marc à gauche, Tatiana (disparue en 1995), Julien à droite et Alex, sur les genoux de sa sœur. 
Sur cette photo de 1991, la fratrie Andujar : Marc à gauche, Tatiana (disparue en 1995), Julien à droite et Alex, sur les genoux de sa sœur.  (DR)

"Toute ma construction s’est faite avec les moqueries"

Il avait 5 ans quand c’est arrivé. Alex Andujar a mis lui aussi plusieurs jours à comprendre que sa sœur aînée était "perdue". Tatiana, qui allait sur ses 18 ans, s’est volatilisée le 24 septembre 1995, un dimanche. Cette jeune fille aux longs cheveux bruns est la première "des disparues de la gare de Perpignan". À la différence des quatre autres victimes, elle n’a jamais été retrouvée. "Je me rappelle de ma mère accrochée au téléphone, en train de pleurer." Petit dernier d’une famille de quatre enfants, Alex grandit dans l’ombre de cette absence.

J’ai compris qu’on ne savait pas où elle était et que c’était plus important que moi, que l’école, que mes copains.

Alex Andujar 
à franceinfo

Spectateur impuissant de la détresse de ses parents, Alex se fait le plus petit possible et passe de longues heures dans sa chambre. Sa scolarité en pâtit. "Le matin, il y avait des perquisitions de gendarmes dans la maison, je ne partais pas à l’école l’esprit tranquille."

Les rapports changent au sein de la fratrie. Alex a deux grands frères, Julien, 11 ans et Marc, 14 ans. "On ne pouvait pas être dans la même pièce, l’atmosphère était très étrange", se souvient-il. Chacun a les yeux et le cœur vides. Comme Alex, Julien subit des quolibets au collège. "J’entrais à peine dans l’adolescence, toute ma construction s’est faite avec les moqueries." Il demande à changer d’établissement. Puis de ville. "C’était vital pour moi de partir de cette terre maudite, presque maléfique, comme si des sorts avaient été jetés."

D’une famille de six personnes, on est passés à cinq individus solitaires, avec une énigme.

Julien Andujar
à franceinfo

À 15 ans, Julien part dans un internat à Narbonne pour préparer un bac théâtre. Les Andujar ne sont plus que quatre à la maison. Puis trois, quand Marc part à son tour. Il lègue sa guitare à Alex, qui ne la quitte plus. "C’est devenu ma seule amie. Je n’arrivais pas à parler à des psychologues ni à ma famille, donc j’ai écrit des chansons."

Alex compose un morceau intitulé Vida de merda et le joue à sa mère. "Toute ma haine est sortie dans cette musique." Les larmes coulent et les mots sortent enfin. Une véritable libération pour l'adolescent, alors âgé de 16 ans.

Chez les Janvier, la scolarité des frères et des sœurs de Ludovic est elle aussi chaotique. "J'ai décroché à l’école primaire", regrette Jérôme. Virginie, elle, a arrêté l’école en troisième. "Je ramenais des bulletins avec des mauvaises notes mais je n’ai jamais eu de punition, mes parents s’en foutaient", lâche-t-elle. Elle le dit sans détours : "On n’a jamais exprimé notre chagrin pour ne pas leur faire voir que nous aussi, on était tristes, que ça bousillait notre vie. Mais notre enfance, elle a été pourrie."

Pour Férouze Bendouiou, c’est l’adolescence qui est difficile. Sans Charazed, sa vie n’est plus la même. Pourtant, elle ne peut pas en parler, ou si peu. "En famille, on savait que ça finirait en larmes." Même omerta au collège, puis au lycée. "Mes amis étaient au courant, mais ne voulaient pas remuer le couteau dans la plaie. Certains connaissaient Charazed et n’arrivaient pas à en parler. Très rares sont les personnes avec lesquelles j’ai pu échanger. C’était, et c’est encore, tellement douloureux." "On partage la même histoire, la même maison, les mêmes fringues, les mêmes jouets, le même climat familial. Les frères et sœurs qui restent perdent une part de leur identité. La place vide est tellement pleine de chagrin et de regrets. L’absence prend toute la place", explique la psychothérapeute Valérie Brüggemann.

La demi-sœur d’Estelle Mouzin avait le même âge quand la fillette de 9 ans a disparu, le 9 janvier 2003 à Guermantes (Seine-et-Marne). Elle porte aussi le même prénom : "J’ai toujours eu l’impression que je devais vivre pour deux, dans une sorte d’ombre qui nous suit aussi tout le temps", confie-t-elle sur France Culture, dans la série "Estelle disparue". Lestée de ce poids, elle semble être parvenue à s’appuyer dessus pour grandir : "Je le vois comme quelque chose de positif aussi, qui m’a aidée à grandir et qui me donne encore plus de force de vivre."

Julien Andujar témoigne du même élan. "On a eu le sentiment de prendre un chemin de traverse à la disparition de ma sœur, en pensant retourner sur la route." Devenu danseur et comédien, le trentenaire a fait sien ce "chemin de traverse" : "Malgré cette chose très douloureuse que je traîne, j’ai l’impression d’avoir choisi ma vie."

Depuis mes 11 ans, je me dis : ‘Ta vie peut basculer d’un coup, vas-y, fonce'. Je me sens très fort. C’est comme si rien d’autre ne pouvait m’atteindre.

Julien Andujar 
à franceinfo

Quand Julien a fêté ses 18 ans, il a eu le sentiment de "dépasser" sa grande sœur. "Tatiana est devenue ma petite sœur."

Cécile Vallin, disparue en 1997, aux côtés de sa demi-soeur Chloé Oliver.
Cécile Vallin, disparue en 1997, aux côtés de sa demi-soeur Chloé Oliver. (DR)

"Je n’ai pas fondé de famille"

"Toute une part de ma vie s’est arrêtée quand Cécile a disparu. J’étais en permanence entre la vie et la mort." Chloé Oliver avait 23 ans quand sa sœur, cinq ans de moins, s’est volatilisée. Cécile Vallin a été vue pour la dernière fois le 8 juin 1997 à 18 heures, le long d’une route départementale à la sortie de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie), en direction de Chambéry. L’adolescente de 17 ans devait passer l’épreuve de philosophie du baccalauréat le lendemain. Depuis, Cécile est introuvable, malgré les fouilles, les affiches placardées et les appels à témoins.

"Je n’ai jamais vécu avec Cécile, car nous avons le même papa mais pas la même mère. Mes parents se sont séparés lorsque j’avais 2 ans et demi. Je la voyais tous les quinze jours et pendant les vacances scolaires. Mais on était proches toutes les deux", explique Chloé. En 1997, elle réside alors à Paris, où elle suit des études d’infirmière.

Officiellement, c’était une demi-sœur, mais c’était une vraie sœur quand même. Je n’ai pas eu de demi-peine, de demi-angoisse, de demi-douleur.

Chloé Oliver
à franceinfo

"Le réconfort, c’était de manger. J’ai pris entre 25 et 30 kg…" témoigne la quadragénaire. "C’était très compliqué de me réaliser pleinement, de créer. En permanence, je me disais : 'Je me lance, je fais ça, j’en ai envie'. L’énergie était là. Mais dès que je commençais, ça retombait. Je n’arrivais pas à m’engager. D’ailleurs je n’ai pas fondé de famille", confie Chloé. "Comme je ne vivais pas avec Cécile, je ne réalisais qu’à certains moments. C’est comme un choc qui se renouvelle. On passe par ces vagues, qui montent et qui descendent. Heureusement, ça finit par se calmer." Ce n’est qu’en 2013, soit seize ans après la disparition de Cécile, que Chloé sort la tête de l’eau.

Je suis partie à l’autre bout de la planète. Entre la vie et la mort, j’ai choisi la vie.

Chloé Oliver
à franceinfo

Chloé cesse de s’impliquer dans les recherches, la médiatisation et l’association créée après la disparition de sa sœur. Elle se débarrasse des photos où elle apparaît avec Cécile et du dossier sur sa disparition. "Mes notes, mes questions, les flyers, les affiches en espagnol, français et italien… J’ai tout brûlé. Après cette libération, j’ai pu me réaliser." Elle avait déjà lâché sa carrière d’infirmière pour le chant et la comédie. En 2013, elle devient thérapeute par le chant intuitif.

Pour y parvenir, Chloé Oliver a trouvé de l’aide auprès de professionnels. Elle a poursuivi le "travail personnel" entamé avant la disparition de sa sœur. "J’ai cheminé, vu des praticiens." Longtemps, elle consulte une kinésiologue à Paris. Mais c’est une "séance de constellation familiale", menée par une psychologue clinicienne à Caen (Calvados), près de chez son père, qui l’a particulièrement marquée. Cette méthode se pratique en groupe. Elle consiste à choisir, au hasard, parmi les participants à la séance, ceux qui vont représenter les membres de la famille, afin de résoudre un conflit. "Une femme a représenté ma sœur. J’ai pu la prendre physiquement dans mes bras. Ça a été un moment très fort. J’ai pu la sentir comme si je sentais ma sœur à nouveau, j’ai pu lui dire au revoir", souffle Chloé.

Ce travail psychologique, certains le redoutent. Jérôme Janvier, pourtant très éprouvé et culpabilisé par l’enlèvement de son petit frère Ludovic, n’a jamais bénéficié d’une prise en charge. "J’y pense mais je repousse à chaque fois. Je me suis créé une carapace et j’ai peur de tomber dans la dépression en voulant la fendre", confie-t-il. Sa sœur Virginie a le même mouvement de recul, même si elle a tenté l’expérience : "J’ai vu une psy, elle m’a dit que je portais des casseroles sur mon dos et que cela faisait partie de la vie de mes parents. Elle a raison, je mets ma vie entre parenthèses. Mais je préfère garder mes casseroles."

Le frère et la sœur ont investi leur vie sentimentale et professionnelle pour s’en sortir. "De voir mes parents tout arrêter a été un contre-exemple, je ne voulais surtout pas abandonner", explique Jérôme. Il entre à l’usine comme peintre industriel, gravit petit à petit les échelons pour devenir responsable d’atelier et ouvrier qualifié. "Je ne m'en sors pas trop mal", dit-il pudiquement. Sur le plan personnel, il rencontre sa future femme à l’âge de 18 ans et "l’emmène dans ses valises" pour vivre dans la Sarthe. Ils ont quatre filles aujourd’hui, âgées de 4 à 20 ans.

J'ai été un peu autoritaire avec mes enfants. J’avais du mal à les laisser sortir, je leur ai toujours dit de se méfier de tout le monde.

Jérôme Janvier
à franceinfo 

Sa sœur Virginie, partie du foyer à l’âge de 14 ans, est aussi mère de quatre enfants. "J’ai commencé à leur parler de la disparition de Ludovic quand ils sont entrés en primaire, en leur disant de ne suivre personne." Il a fallu anticiper pour la petite dernière : "Elle m’a vue pleurer dans une émission à la télé." Après avoir enchaîné les petits boulots en intérim et travaillé avec les personnes âgées, Virginie a trouvé sa voie dans la petite enfance, comme assistante maternelle. "Avec les enfants, je me sens bien. Peut-être que je les surprotège un peu, mais je sais faire la part des choses."

Pour Férouze Bendouiou, la disparition de sa sœur est une "casserole" dans le domaine professionnel. Elle travaille dans le médico-social, mais refuse de divulguer le nom du métier qu’elle exerce. "Sinon, les gens cherchent mon nom sur Google et savent." Arthur, le frère d'Estelle Mouzin, a confié le même vécu à France Culture : "La plupart des gens savent parce qu’ils tapent notre nom sur internet. J’arrive dans un nouveau boulot, tout le monde est au courant, sait qui je suis. Ça fait partie de moi, de mon histoire." Une histoire qui colle à la peau. "C’est tellement douloureux que lorsque j’ai consulté un psychologue, il s’est mis à pleurer en m’écoutant. Personne ne nous soulage. On se débrouille, on devient forts avec le temps", estime Férouze.

Férouze et Charazed Bendouiou, avant la disparition de cette dernière en 1987, à l\'âge de 10 ans.
Férouze et Charazed Bendouiou, avant la disparition de cette dernière en 1987, à l'âge de 10 ans. (DR)

"Je ne serai pas tranquille tant que je ne saurai pas qui a fait ça"

Parallèlement à ce cheminement personnel et professionnel, Férouze Bendouiou s’investit à corps perdu dans l’enquête sur la disparition de sa sœur. Dans la famille, c’est elle qui porte le dossier. Elle qui parle aux journalistes, qui supervise les démarches administratives pour la justice. C’est le moyen qu’elle a trouvé pour se reconstruire et continuer à vivre. "Je me mets à nu dans les médias, ça me coûte énormément. C’est un sacrifice. Mais qu’est-ce que je ne ferais pas pour elle…" La quadragénaire explique qu’elle a endossé ce rôle naturellement. "J’ai appris à m’organiser pour éviter le burn-out. Je fais en sorte de bien séparer ma vie professionnelle et ma vie personnelle. J’ai deux priorités dans la vie : mes enfants et l’affaire de ma sœur." Ses parents ne savent ni lire ni écrire. Quant à ses autres frères et sœurs, "chacun le vit à sa manière".

Férouze Bendouiou tombe des nues en 2003 lorsqu’elle apprend que le dossier de sa sœur est clos depuis 1989, à la suite d’un non-lieu. "Jusqu’à cette année-là, j’avais une confiance aveugle en la justice. Je pensais qu’à chaque disparition d’enfant, les informations étaient recoupées avec le dossier de ma sœur." Alors elle prend l’initiative de frapper à la porte des familles des "disparus de l’Isère". "Je leur ai dit : ‘On cherche notre sœur. Est-ce que je pourrais voir votre dossier ?'" En 2007, elle crée l’association N’oubliez pas, pour continuer les recherches. Un diplôme universitaire en psycho-criminologie, obtenu en parallèle de son travail, lui permet de consolider ses compétences.

Au-delà de son cas personnel, Férouze Bendouiou milite pour la création en France d’un pôle qui regrouperait les affaires criminelles d’enfants disparus. "Aujourd’hui, chaque affaire a son propre juge d’instruction. On passe à côté de choses. Comment ça se fait qu’en trente ans ça n’a pas évolué ? Qu’en France, on en est toujours au même point quand on cherche un enfant ?" Le ton monte. "Ce n’est pas de la colère, je suis bien au-dessus de tout ça", précise Férouze. Aujourd’hui, elle ne veut plus qu’une seule chose : "Son corps. Je veux qu’on me rende ma sœur. Au fond de mon cœur, je sais et je sens qu’elle est morte. Ça me rassure de le penser, plutôt que de l’imaginer enfermée depuis trente ans, à subir des sévices." Férouze veut connaître la vérité, à tout prix. "Je ne serai pas tranquille tant que je ne saurai pas qui a commis l’acte."

Cette détermination à connaître la vérité est la même au sein de la fratrie Janvier. "La seule chose qui nous aiderait, c’est de savoir où est Ludovic et ce qu’ils lui ont fait", martèle Virginie, qui a repris le dossier à ses 18 ans. "Je me suis inscrite à l’Apev, l’association d’aide aux parents d'enfants victimes. Je montais souvent à Paris, j’ai pris sur mon temps professionnel et personnel." Tous les ans, elle renouvelle la pochette qui rassemble toutes les démarches liées à l’enquête. Sa mère et ses deux autres frères font de même.

Chacun a un dossier Ludovic dans sa maison, on garde tout car si on est amenés à le retrouver, on veut qu’il voie tout ce qu’on a fait.

Virginie Janvier
à franceinfo

Jérôme a aussi l’espoir de revoir un jour son petit frère. "Vu qu'on n’était pas très loin de l'Italie, j'ai toujours pensé qu'on l'avait emmené là-bas. Je l'imagine grand avec des enfants, la vie que j'ai aujourd'hui. Je n’arrive pas à m'imaginer qu'on lui ait fait du mal."

Du côté des frères Andujar, l’espoir de revoir Tatiana vivante s’est tari. Quand il faisait encore de la musique, Alex souhaitait que son nom de famille apparaisse sur les compiles catalanes et les concerts auxquels il participait. Avec "l’espoir de la voir un jour dans la salle". Il n’y "croit plus depuis quatre ans environ". L’arrestation de Jacques Rançon dans l’affaire des disparues de la gare de Perpignan y est pour beaucoup. Même si la responsabilité du tueur a été écartée dans la disparition de Tatiana, le sort de ses autres victimes a matérialisé une possible issue tragique pour la jeune femme de 17 ans. "On a parlé d’obsèques, d’une cérémonie, c’était la première fois", souligne Julien. La famille n’a pas pour autant renoncé à savoir ce qu’il est advenu de Tatiana, cette "fleur en pleine éclosion".

Mais quand la disparition s’installe dans la durée, difficile de rester mobilisé au quotidien. Comment y parvenir ? Chloé Oliver a ressenti un soulagement quand elle s’est constituée partie civile, dix ans après la disparition de sa sœur. Elle a pu accéder au dossier et se sentir "représentée". "En tant que frère ou sœur, on n’a pas de place. Les autorités ou les journalistes ne s’adressent qu’aux parents." Virginie et Jérôme Janvier déplorent également de n’avoir été reçus qu’une fois, en trente-cinq ans, par le juge d’instruction. "Cela fait plusieurs années que je demande à être entendu sous hypnose, mais ce n’est toujours pas fait", s’insurge Jérôme, qui désespère de pouvoir se souvenir d’un détail qui aiderait les enquêteurs à mettre la main sur le ravisseur de Ludovic.

Vivre sans savoir est un calvaire, mais la perspective de mourir dans l’ignorance est encore pire. "C’est ce qui est arrivé à ma grand-mère et à mon père. Ma mère, il va falloir qu’elle ait sa vérité avant de partir", s’inquiète Virginie. Si les frères et sœurs ont pris le relais de leurs parents dans cette quête de vérité, ils comptent sur la génération d’après pour poursuivre le combat. "Ma fille a créé une page Facebook pour la disparition de Ludovic, elle essaie de m’aider", s’attendrit Jérôme. Idem du côté de Virginie : "On n’arrêtera jamais. Nos trois filles aînées vont prendre le relais. On ne pourra pas en démordre."