Dans les années 1960, des dizaines de femmes ont subi des avortements forcés, à la clinique Saint-Benoît sur l\'île de La Réunion.
Dans les années 1960, des dizaines de femmes ont subi des avortements forcés, à la clinique Saint-Benoît sur l'île de La Réunion. (VINCENT WINTER / FRANCEINFO)

RECIT. "On a tué l'enfant que je portais" : l'affaire oubliée des avortements et stérilisations forcés à La Réunion

Murielle* a perdu connaissance. Allongée dans son lit dans un état comateux, la Réunionnaise de 17 ans saigne abondamment. Ses parents, habitants d'un village de la commune de Trois Bassins, située à l'ouest de l'île de La Réunion, ne comprennent pas pourquoi leur fille est aussi mal en point. Désemparés, ils appellent en urgence le docteur Serveaux, le président de l'antenne locale de la Croix-Rouge. Sur place, le médecin diagnostique une hémorragie et apprend qu'elle est consécutive à un avortement et un curetage subis à la clinique orthopédique de Saint-Benoît, située à quelque 80 kilomètres de là. Les parents de Murielle sont stupéfaits. Nous sommes en 1970, cinq ans avant le vote de la loi Veil, l'avortement est interdit en France et ceux qui le pratiquent peuvent être poursuivis pour crime.

Immédiatement, le docteur Serveaux prévient la police et porte plainte contre X. L'enquête est confiée à la police judiciaire de Saint-Denis, le chef-lieu de l'île. Les premiers résultats de l'enquête confirment des rumeurs qui circulent depuis un an dans la presse et les familles : l'avortement constaté par le docteur Serveaux n'est qu'un cas parmi des milliers estimés, qui ont eu lieu à "la clinique du docteur Moreau" à Saint-Benoît, depuis le début des années 1960. David Moreau est un influent notable de l'île, proche de Michel Debré, ancien Premier ministre de Charles de Gaulle, devenu leader de la droite réunionnaise. L'histoire de Murielle va déclencher une série de scandales dans la presse locale et nationale : elle va mettre au jour un système rôdé d'abus de la part des médecins envers les femmes réunionnaises les plus pauvres et un détournement massif de la Sécurité sociale. L'affaire est suivie par la presse locale, puis nationale – Le Monde, Le Nouvel Observateur – puis reste reléguée dans les archives de l'histoire. Elle fait l'objet d'un documentaire, Les 30 courageuses, une affaire oubliée, réalisé par Jarmila Buzková et diffusé jeudi 7 mars sur France Ô.

"On m'a ouvert le ventre"

"Des avortements à la chaîne". Le 22 août 1970, le journal communiste Témoignages dénonce des "infanticides" dans la clinique Saint-Benoît et promet que le "scandale ne sera pas étouffé". Le quotidien créé par l'ancien sénateur et député communiste Paul Vergès révèle que, pour la seule année 1969, 1 018 interventions en gynécologie ont eu lieu dans ce centre, dont 844 avortements. Certaines femmes sont venues pour avorter dans le secret, d'autres se sont fait avorter et stériliser sans leur consentement.

"J'ai vu le docteur en lui disant que je souffrais du côté droit. Il ne m'a pas consultée et m'a dit de passer à la radio à Saint-Benoit, raconte en septembre 1970 "Madame G.R", dans une lettre adressée au juge Duprat, qui instruit l'enquête. "On m'a dit que j'ai été opérée de l'appendicite alors qu'en réalité, c'était la ligature des trompes et on a tué certainement l'enfant que je portais", décrit-elle.

Quatre mois plus tard, "Madame D" raconte dans le même journal avoir été envoyée par son médecin traitant vers la clinique du docteur Moreau, sans en connaître les raisons. Sur place, on l'informe qu'elle est enceinte et on lui administre une piqûre. "On a fait avec moi comme avec un animal, ce qu'on a voulu, sans me consulter et sans consulter mon mari qui, depuis cette opération, est devenu grincheux et de mauvaise humeur", écrit-elle avant d'indiquer qu'elle porte plainte pour avortement et stérilisation. "Après mon accouchement à la clinique de Saint-Benoît, on m'a ouvert le ventre. Je ne ferai plus d'enfants !" dénonce une autre femme de 24 ans au juge d'instruction.

Auteure d'une enquête sur le sujet, publiée dans le livre Le Ventre des femmes (éd. Albin Michel, 2017), la chercheuse Françoise Vergès raconte que certaines femmes enceintes venues consulter pour un mal bénin se réveillent à la clinique avec "leur enfant retiré", les trompes ligaturées, les ovaires parfois enlevés. Le centre a acquis sur l'île une réputation d'endroit où l'on peut avorter dans le silence. A l'orée des palmiers, le bâtiment est un banal bloc de béton blanc incrusté d'une enfilade de fenêtres. "On faisait ça le week-end. Elles [les patientes] disaient aux parents qu'elles partaient chez quelqu'un et elles rentraient le dimanche soir", raconte Nicole Dorali, ancienne aide-soignante à la clinique, dans le documentaire Les 30 courageuses, une affaire oubliée.

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FRANCE O

Illégaux et clandestins, les avortements sont parfois effectués au terme des grossesses sur des femmes enceintes de six, sept ou huit mois. "On trouve dans le dossier un témoignage sur un cas difficile où le fœtus dut être découpé et extrait morceau par morceau", décrit l'ancien journaliste du Nouvel Observateur René Backmann dans son article du 30 novembre 1970, intitulé L'île du docteur Moreau. A chaque fois, le profil de ces femmes est le même : elles appartiennent aux classes les plus pauvres, sont pour la majorité noires ou malbaraises (originaires d'Inde) et, pour la plupart, déjà mères de plusieurs enfants.

On mettait une laminaire jusqu'à ce que le col soit dilaté et que l'enfant descende. Le fœtus, on l'amenait à la maternité, il y avait une incinération et on le faisait brûler. Il n'y avait plus de traces.

Nicole Dorali, ancienne aide-soignante de la clinique Saint-Benoît

Bien qu'une enquête judiciaire ait été menée, le nombre total des avortements, opérés à la clinique – volontaires ou forcés – est impossible à chiffrer. "Le registre de la clinique a disparu durant l'enquête, mais on évoquait jusqu'à 64 interventions par jour alors qu'il n'y avait que sept lits en gynécologie", reprend Françoise Vergès. A la fin de l'année 1970, de nouveaux chiffres paraissent dans la presse et estiment qu'il y aurait eu 1 300 avortements à la clinique en 1968 et 1 500 en 1969. "Plus du quart de ceux qui sont pratiqués sur l'île", rappelle le journaliste René Backmann. La situation est si dramatique que les femmes qui portent plainte subissent des pressions des employés de la clinique et de la Sécurité sociale, qui veulent leur faire retirer leur plainte. Au total, seules 36 femmes portent plainte.

Une campagne antinataliste a été mise en place à La Réunion dans les années 1960 et 1970.
Une campagne antinataliste a été mise en place à La Réunion dans les années 1960 et 1970. (AWA SANE / VINCENT WINTER / FRANCEINFO)

Assimiler, avorter, stériliser

Comment de telles pratiques ont-elles pu exister durant toutes ces années, sous le regard silencieux de l'Etat ? "A l'époque, la politique de l'Etat est pro-nataliste en France et totalement antinataliste dans les Outre-mer, surtout à La Réunion", explique la chercheuse Françoise Vergès. La France ne veut pas développer La Réunion, elle estime que si l'île est pauvre, c'est à cause des femmes qui font trop d'enfants. On disait la même chose pour expliquer la pauvreté du 'tiers-monde'."

A l'aube des années 70, la société réunionnaise est en pleine mutation : l'économie est aux mains des descendants des grandes familles de colons blancs (les "Gros-Blancs") mais fait face à l'émergence d'une classe moyenne réunionnaise constituée de fonctionnaires. Cette dernière va chercher à s'imposer en imitant le modèle de vie des "Gros-Blancs" et en soutenant le programme antinataliste de l'Etat. En bas de l'échelle, les familles des classes populaires ne parlent pas français mais le créole réunionnais, elles ont en moyenne sept enfants et subissent de plein fouet la destruction des petites industries (pêche, artisanat et petit maraîchage). 

Il faut trouver une explication à cette situation. L'explication, ce n'est pas qu'il y ait eu l'esclavage ou le colonialisme, c'est que les femmes font trop d'enfants.

Françoise Vergès, chercheuse et auteure de l'enquête Le Ventre des femmes

Pour réduire la population locale, qui s'élève à 400 000 personnes dans les années 1960, une campagne antinataliste publique est mise en place dans toute l'île pour encourager les femmes à faire moins d'enfants et à prendre la contraception. Des slogans comme "Un enfant ça va, deux ça va encore, trois : assez ça suffit !" sont diffusés sur des panneaux publicitaires. Un tract sur lequel figure le mot "ASSEZ" est distribué par les plannings familiaux, accompagné de l'image d'une femme enceinte entourée de huit enfants. L'adresse de la clinique Saint-Benoît y est inscrite au verso. "Le pire que j'ai vu, c'était une boîte de sardines remplie de petites têtes noires de marmaille, d'enfants qui sortent de la boîte pour dire 'trop, c'est trop'", se souvient la députée réunionnaise Huguette Bello. 

Même l'Eglise participe. L'AREP, l'Association réunionnaise d'éducation populaire, milite pour la méthode contraceptive naturelle des températures. "L'Eglise avait accepté de jouer un rôle dans le contrôle des naissances, confortée par le soutien de l'Etat", explique Françoise Vergès.

Dans certains hôpitaux réunionnais, la contraception aurait été instaurée sans ménagement. "On leur injectait du Depo provera, un produit qui empêchait l'ovulation pendant près d'un an et qui était interdit en métropole, raconte Jacqueline de Fondaumière, ancienne infirmière à l'hôpital psychiatrique de Saint-Denis. "Normalement, c'était un produit qu'on utilisait pour les animaux. Il enlaidissait les femmes, elles grossissaient, n'avaient plus leurs règles", précise-t-elle à franceinfo et dans le documentaire Les 30 courageuses.

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Cette gestion du "ventre des femmes" a-t-elle été soutenue par les autorités politiques ? Lors de leur procès en février 1971, les soignants mis en cause affirmeront tous que oui. Le principal prévenu, le docteur Ladjadj de la clinique Saint-Benoît, assurera même avoir vu une lettre du ministre des Travaux publics et des Transports, Marc Jacquet (UDR), dans laquelle il déclare : "L'avortement est la seule solution valable au problème démographique tragique dans ce département. (...) Ces femmes sont frustrées. Elles confondent hémorragie et règles normales. Pas la peine de discuter avec elles." Aujourd'hui, impossible de retrouver la trace de cette lettre.

Au-delà des discours et notes officiels, les déclarations répétées des élus sur "la surpopulation"  de l'île sont sans équivoque. En 1969, Michel Debré assure ainsi au ministre des Outre-Mer, Michel Inchauspé : "Le problème numéro 1, c'est la démographie, le grand mal de ce pays." Dans son ouvrage Une politique pour La Réunion (ed. Plon, 1974), cité par Françoise Vergès, celui qui fut député de La Réunion de 1963 à 1988, théorise ainsi sur la sexualité "tropicale débridée" et "infantile" des Réunionnaises, qu'il faut selon lui discipliner. 

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"Il y avait toute une atmosphère, un encouragement constant du pouvoir" à l'avortement, poursuit Françoise Vergès. "La Sécurité sociale, le président du Conseil général, m'ont donné le feu vert pour les stérilisations. (...) Tout le monde savait. Si j'ai agi ainsi, c'est parce que j'étais couvert", dira à nouveau le docteur Ladjadj lors de son procès en 1971. Son collègue, le docteur Lehmann, abondera en ce sens : "Certaines méthodes interdites en France sont autorisées ici."

Le docteur Moreau était le responsable de la clinique Saint-Benoît à La Réunion dans les années 1960.
Le docteur Moreau était le responsable de la clinique Saint-Benoît à La Réunion dans les années 1960. (AWA SANE / FRANCEINFO)

Des millions de francs détournés à la Sécurité sociale

Le scandale ne se limite pas aux avortements et stérilisations. Très vite, l'enquête met au jour l'existence d'un détournement massif de la Sécurité sociale. "Il y avait toute une chaîne de responsabilités et de complicité. De nombreux médecins servaient de rabatteurs et envoyaient des femmes à la clinique du docteur Moreau. Ils étaient rétribués ensuite en commission", décrypte l'historien réunionnais Raoul Lucas à franceinfo. 

"On délivrait aux Réunionnais les plus pauvres des 'bons roses' [les bons de l'Assistance médicale gratuite, l'AMG]. Ils permettaient aux patients de se faire soigner gratuitement, et aux médecins d'être remboursés par la Sécurité sociale", reprend Raoul Lucas. Ce procédé a ainsi permis aux soignants de détourner des millions de francs. En 1969, la Sécurité sociale verse en remboursements des bons AMG, 406 millions de francs CFA aux 86 généralistes et 49 spécialistes de l'île, et 708 millions aux 50 pharmacies, pointe Françoise Vergès dans Le Ventre des femmes. Un quart de ces remboursements sont alloués à la clinique Saint-Benoît, pour 2 962 hospitalisations dont 1 018 en gynécologie, un rythme effréné pour un centre qui ne compte que 79 lits au total. 

Coupures du journal \"Témoignages\" dans les années 1960.
Coupures du journal "Témoignages" dans les années 1960. (FRANCOISE VERGES)

"A cette cadence, certains médecins ne devaient pas avoir de mal à payer leurs villas, leurs yachts et leurs voyages", commente le journaliste René Backmann dans Le Nouvel Observateur. Pour se faire rembourser les avortements illégaux, les soignants enregistraient ces actes sous d'autres noms, notamment la myomectomie, l'ablation d'une tumeur utérine. 

Ces détournements étaient connus mais il y avait bien trop d'intérêts en jeu pour les dénoncer.

Raoul Lucas, historien

Au total, six soignants de la clinique Saint-Benoît sont soupçonnés de s'être massivement enrichis grâce à ce système : les docteurs Ladjadj, Levy, Valentini, Leproux et Lehmann, et l'infirmier Covindin. Ils affirment avoir été encouragés directement par leur hiérarchie à pratiquer ces avortements illégaux ; par David Moreau précisément, propriétaire de 32% des parts de la clinique... et proche de Michel Debré.

A Saint-Benoît, le médecin, qui avait 44 ans en 1969, a l'aura d'un messie. C'est un soignant doux et paternaliste, dont le cabinet libéral ne désemplit jamais. Il a accédé très jeune au cercle très fermé des "Gros-Blancs" en épousant la fille du PDG des Sucreries de Bourbon. Conseiller général et président du syndicat des médecins, il est l'un des plus gros propriétaires de terrains et d'immeubles de Saint-Denis et promoteur de la chaîne de magasins Juste Prix. "C'était un personnage en vue, très connu, très humain, qui aidait les gens énormément. Il n'avait peut-être pas le temps de s'occuper de près de sa clinique, c'est le seul reproche qu’on peut lui faire", défend René Kichenin, avocat des parties civiles lors du procès de 1971, interviewé dans le film Les 30 courageuses. 

Capture écran des journaux \"Témoignages\".
Capture écran des journaux "Témoignages". (FRANCOISE VERGES)

Dans la presse, le journal Témoignages goûte toutefois peu au paternalisme de celui que beaucoup surnomment  "David ti baba" ("bébé" en créole réunionnais) ou "David l'AMG". Le quotidien accuse le médecin-maire de Saint-Benoît d'être le "gestionnaire, organisateur et bénéficiaire de l'affaire" et cite une note des renseignements généraux datée de 1957 dans laquelle les pratiques du célèbre docteur sont qualifiée de "médecine commerciale". A plusieurs reprises lors de sa déposition et de l'enquête, le docteur jure n'avoir été au courant de rien. 

Une enquête sur les fraudes à la Sécurité sociale est finalement menée en 1971 par l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Ces investigations, toujours confidentielles, font état de détournements massifs mais aucune suite judiciaire n'est donnée, faute de plainte. Le président du Conseil d'administration de la Caisse de Sécurité sociale s'était pourtant engagé à le faire, mais son employeur est un proche de la famille Moreau. Finalement, une plainte est déposée au nom de deux syndicalistes de la Caisse de la sécurité sociale. Elle est déclarée non recevable. Seuls les avortements et stérilisations illégales pourront être jugés. Le 3 février 1971, lors du procès en première instance, cinq soignants sont condamnés à des peines allant jusqu'à deux ans de prison ferme. Tous font appel.

Le procès en appel des femmes ayant subi un avortement forcé à la clinique Saint-Benoît s\'est ouvert le 23 février 1971.
Le procès en appel des femmes ayant subi un avortement forcé à la clinique Saint-Benoît s'est ouvert le 23 février 1971. (VINCENT WINTER / FRANCEINFO)

"A aucun moment, je ne me suis senti coupable"

Le procès en appel des trente "courageuses" s'ouvre le 23 février 1971, dans le tribunal correctionnel de Saint-Denis, plein à craquer. "C'est la première fois dans l'histoire de La Réunion que des femmes pauvres osent porter plainte contre des hommes puissants", résume la documentariste Jarmila Buzková. De nombreux médias réunionnais et métropolitains – Politique Hebdo, Le Monde – ont fait le déplacement, car le scandale a eu un large écho dans toute la France. "Fait notable, car le déplacement de journalistes métropolitains à La Réunion était rare à cette époque", reprend la réalisatrice Jarmila Buzkova. Le contexte politique est explosif : les partis et mouvements PCF et PSU ont tous deux condamné le colonialisme exprimé dans l'affaire.

L'historien Raoul Lucas assiste à la totalité de l'audience. Lycéen de 17 ans, il profite des grandes vacances d'été pour quitter la maison et assister à son premier procès. "Ce qui était frappant, c'était la foule considérable. Il y avait des mouvements de foule pour pouvoir entrer. Il y avait quelque chose d'écrasant, tout ce formalisme, des codes qu'on découvrait."

Cinq hommes sont assis sur le banc des prévenus : les médecins Ladjadj, Moreau, Levy, Valentini, Leproux, et l'infirmier Covindin. Tous sont jugés pour avortements illégaux, sauf le docteur Moreau, poursuivi en tant que représentant de la clinique Saint-Benoît. Certains de leurs avocats sont venus de métropole, comme Me Naud, qui défend le médecin Ladjadj. "Tous les avocats des médecins faisaient preuve d'un lyrisme assez insupportable, ils disaient que toute l'île nous enviait ces soignants et insistaient sur leurs compétences", dépeint Raoul Lucas. 

On se serait cru dans un mauvais théâtre. L'avocat qui défendait le docteur Ladjadj n'arrêtait pas de dire que 'la fine fleur de l'anesthésie française', n'avait rien à faire dans un tribunal.

Raoul Lucas, historien

Dans la salle d'audience étouffée par la chaleur de l'été, les plaignantes assises aux premiers rangs "étaient complètement écrasées par le décorum, la douleur. Elles devaient répondre à des questions très personnelles. En 1970, et encore aujourd'hui, il y avait une très grande pudeur sur le sujet", décrit Raoul Lucas.

Journaliste pour Politique Hebdo, Claude Angeli assiste au procès et raconte une ambiance "odieuse" et partiale. "C'est aussi un procès 'blanc' que le Palais de justice a couvert de ses faux marbres. Les juges, les substituts, la plupart des avocats et quatre des cinq accusés étaient des visages pâles. Un procès mâle enfin." Durant toute l'audience, les hommes, magistrats, avocats, évoquent l'affaire avec ironie, légèreté. Ils parlent du corps de ces femmes "avec ironie, maladresse, lourdeur et imbécillité", décrit le journaliste. 

Le docteur Alain Ladjadj sort du tribunal de Saint-Denis à La Réunion, le 5 mars 1971.
Le docteur Alain Ladjadj sort du tribunal de Saint-Denis à La Réunion, le 5 mars 1971. (YVES RAMBEAU / AFP)

Un médecin attire particulièrement l'attention du journaliste du Monde : le médecin Ladjadj. C'est le seul prévenu qui n'est pas "zorey" (métropolitain). Dans son compte-rendu, l'envoyé spécial Michel Legris écrit :"Etrange personnalité que celle de ce médecin d'origine marocaine. (...) Il semble que le docteur Ladjadj ait été pris d'une véritable frénésie antinataliste".  Avant le procès, le soignant avait effectué plusieurs grèves de la faim et tenté de fuir l'île. A plusieurs reprises, il répète avoir agi sur ordre : "Je répète que j'ai eu le feu vert, à aucun moment, je ne me suis senti coupable."

Il y a à La Réunion une atmosphère prédisposant à l'avortement, et la publicité antinataliste, orchestrée aussi bien par la radio que la Sécurité sociale et dans les centres de planning, qui a contribué à me faire prendre mes responsabilités.

Le docteur Alain Ladjadj

Il assure avoir reçu des instructions officielles, dont l'origine est impossible à retrouver. "On m'a dit qu'un décret d'application existe... Il m'a été demandé d'interrompre les grossesses." A ses côtés, l'anesthésiste Valentini explique qu'il n'a jamais eu connaissance des avortements, mais que la promesse d'un salaire d'un million de francs par mois l'a attiré. Silencieux, le docteur Moreau "a joué l'ignorance et l'étonnement constamment. Il concédait juste qu'il aurait pu se préoccuper un peu plus de ce qu'il se passait" dans sa clinique, souligne Raoul Lucas.

Le 5 mars 1971, la cour d'appel rend son jugement : le médecin Ladjadj est condamné à trois ans de prison dont 18 mois avec sursis et 3,6 millions de francs d'amende. Il lui est interdit d'exercer sa profession pendant cinq ans. L'infirmier Covindin est condamné à un an de prison dont six mois avec sursis et 150 000 francs d'amende et ne peut plus exercer pendant cinq ans. Les autres docteurs sont relaxés au bénéfice du doute. David Moreau est jugé civilement responsable mais n'est condamné à aucune peine. En revanche, toutes les plaignantes sont déboutées et doivent payer leurs frais de justice. Seuls deux maris obtiennent quelques dommages et intérêts. "On a estimé que ces avortements portaient atteinte aux hommes, aux maris, propriétaires du fœtus que portaient les femmes", commente dans le documentaire Me Henri Leclerc, associé de l'avocat d'un des médecins à l'époque. 

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En métropole, le jugement intervient quelques semaines après la publication du "Manifeste des 343" dans Le Nouvel Observateur, qui appelle à la légalisation de l'IVG en France. La décision de justice est reçue dans l'indifférence des féministes françaises, notamment le MLF (Mouvement de libération des femmes). "Les féministes françaises étaient celles qui, d'une certaine manière, étaient les moins ouvertes à la question coloniale et raciale quand cela concernait leur propre pays", affirme Françoise Vergès. "Elles soutenaient le mouvement Black Panther aux Etats-Unis, s'opposaient à la guerre au Vietnam, mais la question coloniale en France était évacuée."

Pendant des décennies, l'affaire restera officiellement dans les cartons. Il faut attendre décembre 2018 pour qu'une trentaine de députés demandent la création d'une commission d'enquête, un an après la parution de l'ouvrage de Françoise Vergès. "Une société a besoin de faire son deuil pour aller de l'avant, confie le député LFI réunionnais Jean-Hugues Ratenon à franceinfo. Il faut se replonger dans l'histoire et briser ses nœuds." Si l'affaire s'était déroulée en métropole, aurait-elle connu le même silence ? Pour la députée réunionnaise Huguette Bello, il est désormais temps de redonner une place à ces femmes – à qui "on a ravagé la tête et le cœur" – dans l'histoire.

                                       Texte : Elise Lambert

                                       Illustrations : Awa Sane et Vincent Winter

* Le prénom a été modifié.