De gauche à droite : Gabriel Valette, Alice Lallement-Favry, Edmond Couderc, Simon Génin.
De gauche à droite : Gabriel Valette, Alice Lallement-Favry, Edmond Couderc, Simon Génin. (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

TEMOIGNAGES. "Sans cette guerre, je ne serais pas là" : comment la "der des ders" a bouleversé le destin de ces familles françaises

Des destins brisés, des vies bouleversées et des familles profondément transformées. Si l'armistice du 11 novembre 1918 a mis un terme aux combats de la Grande Guerre, c’est aussi pour beaucoup la fin d’une période où tout a basculé. Par sa violence, ses atrocités et sa longueur, le conflit a provoqué de profonds changements au sein de nombreux foyers français.

A l’occasion du centenaire de l’armistice, franceinfo a lancé un appel à témoignages. Des internautes nous ont raconté des "belles histoires de ceux qui sont pourtant revenus de l’horreur" et nous ont confié "leur émotion" à partager ces bribes de vie. Nous avons sélectionné sept récits où se mêlent les stigmates de la guerre, d’impossibles retours à la vie civile, mais aussi des rencontres amoureuses qui ont à jamais marqué le destin de nos témoins.  

Gabriel Valette et sa famille devant le château familial de Fontnoble à Biozat près de Vichy (Allier).
Gabriel Valette et sa famille devant le château familial de Fontnoble à Biozat près de Vichy (Allier). (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

"Signez là, Madame" : une famille ruinée après l'armistice

"Ma famille était très riche mais a tout perdu après la mort au combat de mon grand-oncle et de mon grand-père. Mon arrière-grand-père Gabriel Valette était un industriel propriétaire d’usines d’engrais et de colle à Nevers (Nièvre) et Lyon (Rhône). A sa mort en 1896, il a laissé un bel héritage de 13 millions or (plus de 5 milliards d’euros actuels).

Sa fille, ma grand-mère Alice, a épousé mon grand-père Honoré Mouton, officier d'active avant qu’il soit mobilisé dès 1914 comme commandant au 116e régiment d’infanterie de Vannes (Morbihan). Il a été tué en septembre 1914. Atteint d’un éclat de shrapnel [obus d'artillerie rempli de balles] à la gorge, il a succombé à ses blessures trois jours après, à l’hôpital de Villers-Cotterêts (Aisne). Mon père, Henri Mouton, avait alors 11 ans. Dans un album familial, j’ai vu une photo sur laquelle un officier à cheval se penche pour embrasser un petit garçon. Cet officier, c'était mon grand-père et le petit garçon mon père. 

Le frère de ma grand-mère, Georges Valette, qui avait 32 ans à l’époque, a lui aussi été mobilisé, mais comme lieutenant dans l’armée territoriale, déployée à l’arrière des lignes de front. Mais quand son beau-frère est mort et qu’il a vu toutes les femmes de la maison pleurer pendant plusieurs jours, il a déclaré 'je ne peux pas rester planqué' et s’est engagé comme sous-lieutenant d’infanterie d’active, alors qu'il était à la tête d'une énorme fortune.

Il est mort lors de la bataille de la Marne, à l’épisode dit "de la ferme du Luxembourg". Il a été tué d’une balle dans le front en chargeant à la tête de sa section. Son corps est resté entre les deux lignes, mais son ordonnance [officier subalterne] aimait tellement son lieutenant, qu’au péril de sa vie, la nuit, il est allé chercher son corps. C’est ainsi que nous avons pu récupérer tous les objets de valeur qu’il avait sur lui, alors que ceux de mon grand-père avaient été intégralement volés dans l’ambulance.

Mon père et ses deux sœurs se sont retrouvés orphelins. Ils avaient perdu leur père et ils étaient également très proches de leur oncle, Georges, qu'ils considéraient comme un Dieu. Cela a été une grande perte. Et ce n'était qu'un début. 

Les deux hommes de la famille ayant été tués et les femmes n’ayant pas été formées à la gestion des affaires et de la fortune familiale, elles ont été mal orientées par trois conseillers financiers qui ont eu vite fait, par spéculation, de les ruiner. 'Signez là, Madame !', ne cessaient-ils de répéter.

Jean Mouton

En confiance, mon arrière-grand-mère et ma grand-mère ont signé tous les documents qui leur étaient proposés, sans bien saisir les conséquences de leur geste. Résultat, quasiment toutes les propriétés de la famille ont été vendues. Pour subvenir à leurs besoins, elles ont dû mettre en fermage celles qui restaient. 

Après ces mauvaises affaires, ma grand-mère a voulu prendre la tête et la responsabilité de la famille. Elle s'est aussi beaucoup investie dans les œuvres pour aider les veuves de la guerre de 14-18 et les anciens combattants. Elle ne s'est jamais remariée. C'était quelqu'un de très dévoué mais très autoritaire aussi, ce qui a fait dire à mon père : "Ayant perdu mon père à la guerre et ma mère ayant voulu le remplacer, finalement je n’ai eu ni père ni mère…"

D'un seul coup, le destin de la famille s'est écroulé. Cette fortune serait aujourd'hui encore plus importante, elle aurait sans doute fructifié. Moi-même, je suis locataire dans une région où pourtant beaucoup sont propriétaires. Si cette fortune n'avait pas été dilapidée, je serais sûrement resté dans ces sphères très riches. Mais je n'aurais pas vécu le même destin, eu mes enfants et rencontré toutes ces personnes qui me sont chères, comme mon épouse, qui n'est pas du même milieu que moi, mais qui est une personne exceptionnelle.

Jean Mouton, 78 ans, Languedoc-Roussillon.

Alice Lallemant à gauche et le tombeau de Paul et Alice à Novion-Porcien dans les Ardennes.
Alice Lallemant à gauche et le tombeau de Paul et Alice à Novion-Porcien dans les Ardennes. (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

Un premier amour jamais oublié

"Pour moi, la Première Guerre mondiale fait écho à une histoire de famille toute personnelle. Une histoire d’amour perdu. Je n’étais encore qu’une enfant dans les années 1970 lorsque mes parents allaient rendre visite au parrain de ma mère, Prosper, à Provisy, dans les Ardennes. Son épouse, Alice, était tout naturellement appelée marraine et je dois dire qu’avec mon frère, elle nous faisait peur. Tout ce que nous savions d’elle est qu’elle "perdait la tête", comme disaient les adultes. Quand elle nous voyait jouer dans la cour, elle nous criait dessus. A notre âge, nous ne comprenions pas et nous nous enfuyions à chaque fois. Le parrain s’en occupera jusqu’à son décès à son domicile en 1975.

Alice n’a fait partie de ma vie qu’environ cinq ans, mais aujourd’hui, je comprends la blessure qu’elle a dû garder au fond d’elle et qui l’a rendue presque folle durant toute sa vie. Cette blessure prend racine dans les douloureux souvenirs de la guerre de 14-18. Alice vivait dans le secteur de Laon (Aisne) avant le début des hostilités en 1914. Elle avait alors 25 ans et vivait avec son mari Paul, au moment de la déclaration de guerre.

Paul sert dans un régiment de cavalerie et commence une correspondance avec Alice dans laquelle il signe systématiquement ces lettres par un 'celui qui t’aime pour la vie'. Il participe à une bataille dans la région de Dunkerque en 1914 et son cheval revient au camp seul. En fait, Paul est gravement blessé et succombe quelques jours plus tard, à l’âge de 27 ans.

Dominique Bree

Alice est veuve très jeune. Le corps de Paul est rapatrié en 1920 dans le caveau familial, à Novion-Porcien (Ardennes). En 1927, Alice rencontre Prosper. Lui-même est veuf après la mort de sa femme Léonie, qu’il considère comme l’amour de sa vie. Prosper sait très bien qu’il s’agit surtout de convenir d’un mariage qui satisfasse les deux parties. 

Lors du décès d’Alice en 1975, Prosper a fait exhumer les restes de Paul pour les réunir avec Alice dans une tombe commune à Novion-Porcien. Prosper, pour sa part, est enterré à Mohon [une ancienne commune devenue un quartier de Charleville-Mézières, dans les Ardennes] avec sa première épouse Léonie.

Ma mère a eu un lien très fort avec ce parrain et cette marraine qui lui a raconté dans le détail toute sa vie d’avant-guerre, de veuve de guerre ainsi que son amour pour les enfants, enfants qu’elle n’a jamais eus. Ses "absences", la folie dans laquelle elle a sombré, s'expliquent en grande partie par une vie très tôt brisée et certainement le souvenir d’une époque où l’horreur s’est mêlée avec la réalité et le quotidien.

Pour ma part, je me souviens très bien des lettres entre Alice et Paul et l’avis de décès pour une "mort devant l’ennemi" qu’Alice recevra deux mois après la mort de Paul. Je les parcourais et les dévorais chaque fois que nous allions rendre visite à ce parrain. Ce couple me laisse le souvenir d’un amour perdu trop tôt et du fait de s’accommoder d’une vie non choisie. Mais pour avoir été témoin de la façon dont il s’est occupé d’Alice jusqu’à son décès, je dirais qu’une forme d’amour avait fini par les prendre tous les deux."

Dominique Bree, 52 ans, à Saint-Georges-des-Coteaux (Charente-Maritime).

Franz avec l\'uniforme allemand pendant la guerre. 
Franz avec l'uniforme allemand pendant la guerre.  (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

Franz devient François... et français

"Je voudrais vous faire part de l’histoire de mon grand-père. Elle ressemble à celles de tous ces Alsaciens, allemands en 1914 et qui devinrent français en 1918. Imaginez le choc psychologique qu'ont dû éprouver les personnes de cette époque confrontées à de telles situations : devoir, après quatre ans de guerre, changer de nationalité, de langue administrative, de culture. Cela devait être rude pour des gens sortant tout juste de l'adolescence.

Mon grand-père maternel Franz est né en 1895 à Riedisheim, dans le Haut-Rhin. Il a été mobilisé à 19 ans en 1914. Comme tous les Alsaciens restés au pays, il a dû servir dans l'armée impériale allemande et a été envoyé sur le front de l'Est. Il en est revenu indemne en 1918, à 23 ans. Il a alors été promu sous-officier et décoré de la croix de fer, après avoir passé quatre ans en Russie, en Bulgarie et en Roumanie.

A son retour, sa famille l'attend mais le monde qu'il a connu adolescent a disparu : il devient français.

Michel Schieber

Comme les autorités imposent la francisation des prénoms, dorénavant Franz s'appelle François, prénom original pour un Français tout frais. Il doit aussi effectuer des démarches fastidieuses pour prouver que ses parents pouvaient aussi (re)devenir de bons français.

Puis, il se marie en 1923 avec ma grand-mère Caroline, née en 1896 à Riedisheim avec le prénom de Karolina. Ils ont deux enfants, ma mère née en 1924 et morte en 2010 ainsi que mon oncle né en 1929. Mon grand-père est associé dans une affaire de vente en gros de chaussures basée à Mulhouse. Il est décédé en 1951 à 56 ans. Il écrivait parfaitement le français comme l'allemand, mais n'a jamais cessé de parler l'alsacien.

Cette période a été l'occasion pour bon nombre d'Alsaciens, dont mon grand-père, de se rendre compte de la complexité de leur identité. Mais, même s'il a été rebaptisé François, dans l'intimité et au quotidien, il est resté Franz, son prénom alsacien."

Michel Schieber, 55 ans, Riedisheim (Haut-Rhin). 

Jean Fernand près de son avion et à droite et au centre Simone Génin.
Jean Fernand près de son avion et à droite et au centre Simone Génin. (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

Coup de foudre sur le front

"C’est une banale histoire d’amour, bien sûr, que je vais vous raconter, mais sans cette guerre, je ne serais pas là. Evidemment, il ne reste aujourd’hui plus que quelques souvenirs, transmis par mon père. Il aimait me raconter l’histoire de la rencontre entre son père Fernand et sa mère Simone au milieu de la Première Guerre mondiale.

Ma grand-mère est née en 1895 dans les Vosges. Une jolie rousse, aînée de cinq frères et sœurs. Au moment du divorce de ses parents, elle est adolescente et se retrouve, comme le reste de la fratrie, chez les bonnes sœurs. A 16 ans, ma grand-mère est placée dans une famille bourgeoise de l’Est de la France. Mais dès que la guerre est déclarée, elle quitte la famille pour exercer comme infirmière.

Mon grand-père, lui, est né en 1891 en Charente-Inférieure [devenue Charente-Maritime] d’une famille assez bourgeoise. Son père faisait des portraits au fusain de toute la famille et écrivait des poèmes, au lieu d’aller travailler les champs. A 14 ans, il est placé chez un maréchal-ferrant pour apprendre le métier. A 21 ans, il fait son service militaire comme hussard, mais dès sa sortie de l’armée, la guerre est déclarée. Il rejoint donc les hussards.

Vers 1917, son chef part à Avord (Cher) pour faire pilote d’avion. Ni une ni deux, mon grand-père le suit et effectue près de 33 vols, avant de partir faire des reconnaissances aériennes à l’est de la France.

Après quelques vols de reconnaissance, l’avion est touché, mon grand-père est blessé et ma grand-mère le soigne. Il a 25 ans, et il tombe amoureux de cette petite rousse.

Marie-Christine Sanchez

Pendant le reste de la guerre, mon grand-père et ma grand-mère vont s’écrire des cartes postales dont j’ai héritées. Souvent ils s'écrivaient pour ne rien dire, ils parlaient très peu de la guerre. Même s'ils se trouvaient près du front. Simplement quelques remarques : "Ça a bombardé beaucoup hier, on a entendu les bombes toute la nuit", mais pas de détail.

Dès la fin de la guerre, ils se marient et ma grand-mère rejoint la Charente sans son mari, car celui-ci est encore mobilisé. Il n’est libéré qu’en 1919 et ils partent à Paris car il y est nommé inspecteur de police. Ensemble, ils ont quatre enfants. A la guerre de 1940, mon grand-père est toujours dans la police à Paris, mais il refuse d’aller à Vichy et prend sa retraite. Ils se sont finalement installés définitivement en Charente-Maritime."

Marie-Christine Sanchez, 64 ans, Gentilly (Val-de-Marne).

René avant la guerre de 14-18, entouré de sa famille. 
René avant la guerre de 14-18, entouré de sa famille.  (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

Un soldat athée "persuadé d'avoir été sauvé par la Vierge"

"Mon grand-oncle René est revenu transformé de la Grande Guerre. Cet athée acharné s’est converti au catholicisme après s'être perdu dans les tranchées. Pour resituer les choses, ce grand-oncle est le beau-frère de mon grand-père paternel. Il avait 20 ans en 1914. Lorsque j’étais enfant dans les années 1960, j’avais l’habitude de passer mon jeudi, jour sans classe à l’époque, chez mes grands-parents. L’après-midi était consacré à des parties de cartes entre retraités. Autour de la table, il y avait mon grand-père, mon arrière-grand-père, mon grand-oncle René et une voisine. J’ai gardé le souvenir de parties acharnées, à la Marcel Pagnol.

Souvent, mon grand-oncle, un grand et gros gaillard, se mettait à pleurer en évoquant ses camarades morts à la guerre. A chaque fois, tout le monde lui disait d’arrêter : "Tu nous casses les pieds, René, avec tes histoires de guerre, toujours la guerre de 14 !" Sous la pression, il finissait par se taire.

De tout ce qu’il racontait, moi, petit enfant, je n’ai retenu qu’une chose : sa conversion après avoir failli perdre la vie. Avant-guerre, cet horticulteur était profondément athée. Mais un jour, ou plutôt une nuit, on lui a demandé d'aller porter, depuis sa tranchée, une missive à une autre tranchée. Des obus éclatent de toutes parts, le contraignant à plonger au sol pour se protéger. Une fois relevé, il est désorienté, sans boussole, il ne sait plus où aller et risque de se retrouver dans une tranchée allemande.

C'est là, nous a-t-il toujours dit, qu'il a levé les yeux et aperçu dans la nuit une 'dame lumineuse' qui tendait le bras pour lui montrer le chemin. Il nous a raconté maintes fois l'avoir suivie et avoir ainsi retrouvé son chemin ! Quoi qu'il en soit, il a eu la vie sauve.

Claude Richard

Persuadé d’avoir été sauvé par la Vierge Marie, il s'est mis à croire. Mais attention, pas à Dieu, juste à la Vierge. A son retour du front, il s'est marié à une fervente catholique, directrice d’école. C'est là qu'il a changé de métier.  Horticulteur, à l’époque, c'était considéré comme un métier déshonorant pour le mari d’une directrice d’école… Il s'est alors fait embaucher à la Compagnie des chemins de fer du Nord, qui deviendra ensuite la SNCF.

Mon grand-oncle René a toujours pesté contre l’injustice de la guerre qui avait tué ses camarades. Il accusait les dirigeants politiques qui les avaient encouragés à se battre pour "la der des ders". Et voilà, il y a ensuite eu la Seconde Guerre mondiale et ses atrocités. La preuve qu'on leur avait menti : ce n’était pas la peine de se sacrifier dans les tranchées. Alors, à ce titre, malgré sa vision d’une femme dans le ciel lui montrant le chemin, il s’est rapidement tourné vers le communisme, en dépit des suppliques de sa femme.

Il était un peu à part dans notre famille, personne ne le comprenait. On lui demandait de se taire, avec sa guerre de 14 et son communisme. Ce n’était pas le style de la famille sur aucun des deux sujets. Quant à sa croyance, même les plus bigotes de la famille riaient sous cape en le prenant pour un fou. Ma mère s’inquiétait de savoir s'il était invité lors des repas de famille, dans l'espoir de pouvoir l'éviter. Il faut dire qu’avec lui il n'y avait que deux sujets : 14-18 et les Russes. Il était intarissable, mais il pleurait beaucoup."

Claude Richard, 70 ans, Thiais (Val-de-Marne).

Edmond photographié après son retour de la guerre. 
Edmond photographié après son retour de la guerre.  (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

La violence en héritage

"La Grande Guerre est un carrefour, dans l'histoire des vies et des femmes de notre famille. Tout d’abord, il y a Marie, une jeune fille de "bonne famille". Tendre et douce. Avec la naïveté des jeunes filles d'alors. Sans envie particulière ou simplement l'envie d'être heureuse avec son amoureux, un jeune officier. Mais il est mort pendant le conflit, emportant avec lui l'espoir, l'amour, les rêves et l'avenir d'une jeune fille.

Edmond, lui, est boulanger dans la commune de La Roche-Posay (Vienne). Il est grand, il est beau et il a 20 ans. Il n'a pas choisi son destin. A cette époque de sa vie, il est juste bon pour le service. Il est "nettoyeur de tranchée"... Tout est dit dans ces mots. Il veut tellement fuir cet enfer, qu'il essaie de se blesser. Il se fait arracher toutes les dents, dans le fol espoir d'être retiré des lignes de front, sans succès. Il commence à boire, cela donne du courage, mais cela ne sera pas sans conséquences ensuite, dans sa vie d'homme et de famille. Au final, Edmond a combattu jusqu'au bout, sans une blessure physique. Mais la guerre, il l'a vomie. Il a eu peur. Il a passé quatre ans dans la boue, la vermine, la faim, la merde, les rats, les corps morts, la puanteur...

Au retour du front, ces hommes qui ont vécu l'horreur ne sont pas forcément accueillis en héros. Pas de cellule psychologique, rien pour les terreurs nocturnes, les cauchemars.

Isabelle Moreau

Revenu dans son village, il a repris sa place de boulanger et a rencontré Marie. Les deux se sont mariés. Sans amour et pour de mauvaises raisons. Pourtant, ils ont une fille.

En livrant le pain, Edmond trompe Marie. Il boit, plus que de raison. Certains matins, ma grand-mère n'a pas besoin de maquillage... Les coups de la nuit déposent du bleu sur ses paupières. Un soir, ivre mort, il est rentré chez lui après une de ses virées mémorables. Marie l'attendait, furieuse. Elle venait d'apprendre qu'il avait fait un enfant à la bonne. La dispute a alors éclaté,  Marie a bien tenté de trouver refuge chez des cousines, mais elles l'ont renvoyée chez elle. Pour lui faire payer son départ, les coups ont plu. Et Edmond a violé Marie. Mais il ne peut y avoir de viol entre mari et femme ? A l'époque, c'est tellement commun.

Hubert, mon père, est né neuf mois plus tard, en 1925. Symbole de la honte, de la violence, il a été confié, quelques heures après sa naissance, à la bonne du curé et ensuite à des tiers. Mais à 11 ans, il est revenu vivre chez ses parents, pour devenir 'apprenti' car la boulangerie familiale a besoin de bras. Marie lui confie même la surveillance d'Edmond lors des tournées en campagne. Bonjour le conflit de loyauté. Et pour lui aussi, les coups pleuvent. Il vit dans l'indifférence et le mépris.  

Adulte, mon père a coupé les ponts pendant de longues années. Je n'ai vraiment connu ma grand-mère qu'à l'âge de 11 ans. C'est ensuite une histoire familiale en dents de scie. Nous disparaissions, revenions, avec des coupures, des colères, des déchirements plus ou moins longs. Mon père est mort en 1987, sans avoir fait la paix avec sa famille. La colère ne l'a jamais quitté.

J'ai grandi dans la violence verbale, mon père avait en lui une colère sourde. Il nous a transmis le rejet de sa famille. Mais j'ai mis des années à comprendre pourquoi. Avec ma cousine, nous avons décidé de faire un travail de mémoire. Cela fait dix ans qu'on gratte et ce n'est pas fini. Cela n'est pas facile car des documents et des photos ont été détruits.

Je pourrais encore noircir des pages sur les conséquences de cette violence, qui est entrée dans nos vies pendant plusieurs générations. L'inceste et les viols sont nombreux – à chaque génération – "sur" cette branche familiale, jusqu'à nous. La guerre laisse des traces, pas seulement pour ses conséquences physiques, mais pour toutes ces blessures psychologiques."

Isabelle Moreau, 57 ans, à Nantes (Loire-Atlantique).

Dessin au fusain de François Bourneuf, réalisé par son camarade de régiment René Rezé. 
Dessin au fusain de François Bourneuf, réalisé par son camarade de régiment René Rezé.  (FRANCEINFO / BATISTE POULIN / DR)

Après la guerre, le néant

"Avec la Grande Guerre, mon grand-père a tout perdu : sa femme et son entreprise. A son retour en Anjou, il a dû repartir de zéro. Au moment de la déclaration de guerre, mon grand-père François Bourneuf était marié avec Marie-Louise. Ils ont eu deux enfants, une fille née en 1907 et mon père, Jacques, né le 25 juillet 1914.

Mobilisé, il est envoyé dans l’est de la France au fort de Charlemont, à Givet (Ardennes). Il y est fait prisonnier avec son camarade René Rezé, le 1er septembre 1914, après un siège d’une extrême violence, du 29 au 31 août.

Les deux amis sont envoyés en captivité dans le camp de Wahn, en Allemagne, puis mon grand-père est transféré par la Croix-Rouge en Suisse pour des raisons de santé.

C’est en Suisse que Francois apprend une triste nouvelle : sa femme Marie-Louise a eu une liaison à partir de 1915 avec un jeune homme, ils ont eu deux enfants illégitimes ensemble.

Marie-Odile Bourneuf

La dernière année de la guerre a été moralement dramatique et très éprouvante pour lui. Prisonnier, il n’a bien évidemment jamais pu revoir sa famille durant le conflit.

A son retour, sous l’influence de sa famille, François demande le divorce, malgré l’envie de rester avec sa femme qu’il aimait toujours et de prendre en charge les deux enfants nés hors mariage. Le tribunal a condamné ma grand-mère, et le divorce a été prononcé le 17 mars 1919. Ma grand-mère a eu tous les torts dans ce jugement, et François la possibilité de garder ses deux enfants. En 1921, ma grand-mère s'est remariée avec le père des deux enfants nés pendant la guerre, qui seront reconnus par le nouvel époux au moment du mariage.

Mais en retrouvant le village de la Pointe, à Bouchemaine, en Anjou, mon grand-père n'a pas seulement perdu son foyer, il a aussi perdu son entreprise de taille de pierres et de maçonnerie. Tous les biens immobiliers et financiers ont disparu en raison de son absence et de sa situation familiale. Je vous laisse imaginer son désarroi. C'est le néant. C’est son camarade de captivité, René Rezé, qui lui a tendu la main et lui a proposé de venir le rejoindre dans son entreprise de maçonnerie à Tiercé (Maine-et-Loire), à 30 kilomètres de son village natal. Son fils Jacques, mon père, est venu le rejoindre pour travailler avec lui, et par une sorte de curieux mimétisme, ce dernier connaîtra lui aussi cinq ans de captivité en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale.

François décède en 1944 et à son retour de captivité en 1945, Jacques se marie dans ce village d’adoption, où il fera souche.

Longtemps, cette histoire est restée un secret de famille. Mon père n'en parlait jamais et toutes les traces de cet épisode étaient cachées ou détruites. Je me souviens ainsi que pour ma collection de timbres, toutes les lettres de l'époque avaient été découpées pour ne pas que je puisse en lire le contenu. Si moi, mes sœurs et mon frère avions conscience de l'existence de cette branche de la famille avec les quelques bribes d'informations que nous avions, c’est en me lançant dans des recherches généalogiques que j'ai enfin compris. J'ai découvert cette histoire avec compassion. J’imagine la souffrance qu’a dû ressentir mon grand-père. En regardant les photos d’avant et après-guerre, je m’aperçois du changement de sa silhouette et de son visage qui porte les stigmates du poids de ces évènements."

Marie-Odile Bourneuf, 71 ans, Briollay (Maine-et-Loire).