Grand format

GRAND FORMAT. Cris, postillons, sourires forcés... Je me suis glissé dans la peau du père Noël (et ce n'est pas un cadeau)

Raphaël Godet le samedi 23 décembre 2017

Raphaël Godet, journaliste à franceinfo, enfile le costume de père Noël sur un marché parisien, le 20 novembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

Raclement de gorge. Face au miroir de ma salle de bain, je m’entraîne. "Oh, oh, oh, c’est le père Noël !" Peut-être un poil plus grave : je retente, re-re-retente. Cette fois, je crois que je le tiens. Mon heure approche, j’ai rendez-vous mercredi 20 décembre sur le marché des Abbesses, dans le 18e arrondissement de Paris. Oui, pour le travail, j’ai accepté d’enfiler le costume rouge pour me glisser dans la peau de l’homme le plus sollicité du moment.

Des bonbons dans la hotte

Des touristes abordent le père Noël dans les rues du 18e arrondissement de Paris, le 20 novembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

Il est 14 heures. Quelques gouttes de pluie tombent sur le marché des Abbesses. C’est là, entre Montmartre et Pigalle, dans l'un des quartiers les plus touristiques de Paris, que mon recruteur m’attend. Sam Harfouche semble content de me voir. "On a prévenu les gens du quartier et les touristes que vous veniez aujourd’hui", me lance, ravi, le responsable animation du quartier.

Etait-ce vraiment la peine ? Habituellement, à ma place, c’est un commerçant qui se dévoue pour jouer le père Noël. "Un coup le charcutier, un coup le boulanger." Ces bénévoles sont rémunérés en liquide, à coup de verres de vin chaud. La mission est claire : "Je ne vais pas te faire de dessin, tu es ici pour donner du bonheur aux gens", résume Sam Harfouche. Rien que ça.

Le père Noël est un petit plus pour les commerçants. Si les clients sont contents, ils peuvent acheter. N'hésite pas à rentrer dans les boutiques.

Sam Harfouche

Il me tend une housse noire. A l’intérieur, le fameux costume rouge. Je jette un œil : un manteau rouge, une houppelande bordée d’hermine, une besace, une barbe et une perruque blanches, des gants et un kilo de bonbons. Il n’y a évidemment pas de vestiaire. C’est donc à l’arrière du camion du stand de pêche à la ligne de Nathalie que je file me changer. Dix minutes plus tard, tadam ! La transformation est terminée. Trop tard pour reculer, j'ai l'impression d'être attendu comme un chanteur avant de monter sur scène. Je me rappelle les mots de Geoffrey, comédien et ancien père Noël, qui a gentiment accepté de me coacher.

Moi, j'ai fait trois prestations de père Noël. Avant de commencer, j’avais regardé plusieurs clips de Noël pour m’imprégner du personnage. J’avais repéré quelques mimiques à faire avec la voix et la bouche. Mais je te préviens, tu vas finir sur les rotules.

Geoffrey

Jérôme ne m'a pas plus rassuré. Lui a enfilé le costume rouge dans un centre commercial d’Angers, dans le Maine-et-Loire, l’an dernier pour "gagner un peu de sous" – une centaine d'euros la journée. "L'un de mes collègues s’était barré du magasin parce qu’il n’arrivait pas à gérer la foule", se souvient cet étudiant en histoire. OK.

Moi, je ne me sentais pas très bien lorsque j'avais plus de cinq enfants à côté de moi. Ils te parlent tous en même temps, ils peuvent te crier dessus. Mais peut-être que toi ça se passera bien !

Jérôme

Je cherche une sortie de secours au cas où, mais c'est un peu tard... Trois petits m’attendent – déjà ? – au pied du stand de Nathalie. Inspiration, expiration, voix grave, grand sourire, main tendue. Je me lance : "Ohhhh, bonjour les enfants ! Comment vous appelez-vous ?" Ouf ! Emilie a des étoiles plein les yeux. Je dois être plutôt crédible. Hop, une papillote pour elle. J’en tends une deuxième à Tariq. Aïe, il me la rend : "J’aime pas ça !", me lance-t-il en boudant. Ça commence...

Le manège (dés)enchanté

Raphaël Godet, père Noël d'un jour, pose avec une famille à la sortie du métro Abbesses, à Paris, le 20 décembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

L'heure tourne. 15h02, je prends confiance et me dirige vers le manège en faisant des signes de la main façon Miss France (ou reine d’Angleterre, c'est selon). Je n’aurais peut-être pas dû. Le petit Léonard veut faire un tour avec moi. Sa mère insiste. Je suis piégé, je craque : voilà comment on se retrouve sur un cheval en plastique en tenue de père Noël un 20 décembre en plein Paris.

Un tour, puis deux, trois, quatre. C’est insupportable : je n'en peux déjà plus de manger mes poils de (fausse) barbe, ça me gratte et ma perruque me cache la vue au moins de moitié. Martin, 4 ans, vient me voir : "Moi aussi je veux faire père Noël comme métier plus tard." Eh bien je souhaite beaucoup de courage à la conseillère d’orientation qui croisera son chemin.

Des enfants face au père Noël, le 20 décembre 2017, dans le 18e arrondissement de Paris. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

Surtout que les critères de sélection sont stricts, à en croire Isabelle Raillard, la directrice de production du Groupe LPMS, une agence spécialisée dans l’événementiel.

Nous, on ne prend pas de jeunes. Faire père Noël, c’est une histoire, une réputation, une crédibilité.

Isabelle Raillard

En clair, mon option théâtre au collège avec Monsieur Turpaud n’aurait pas suffi. "Je recherche surtout des retraités, des intermittents du spectacle, des animateurs de supermarchés qui font habituellement vivre les promotions dans les rayons", continue Isabelle Raillard.

L’idéal, c’est une personne bedonnante, un peu ridée, souriante, et grisonnante.

Isabelle Raillard

Autant dire que du haut de mes 32 ans et à peine 70 kg tout mouillé, je n'ai pas franchement le profil. Les vrais candidats passent un entretien pendant une trentaine de minutes. Puis arrive l'épreuve pratique : la recruteuse leur demande de jouer le père Noël. "En quelques secondes, je sais si c'est bon ou pas."

Elle dispose d’un vivier d’une dizaine de pères Noël potentiels, payés en moyenne 120 euros net par jour (auxquels s’ajoutent un forfait pour les repas et une prime de déplacement). Parmi ses clients, des centres commerciaux et des comités d’entreprise d'Ile-de-France. Les premières demandes arrivent sur son bureau dès le mois d’avril. Le tarif : entre 450 et 500 euros hors taxe la journée. A ce prix-là, la prestation comprend, en plus du père Noël, un décor et un photographe.

Quelle barbe !

Raphaël Godet, journaliste à franceinfo, se dirige vers le Sacré-Cœur, à Paris, dans son costume de père Noël, le 20 novembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

Malgré mon profil pas tout à fait adapté, je pense tenir quelque chose aux Abbesses. A 15h33, je décide de m'envoler (sans traîneau) vers le Sacré-Cœur. "Tu peux aller où tu veux, fais-toi plaisir !" m'avait lancé Sam Harfouche avant de partir. Mais je n’aurais peut-être pas dû. Une fois à proximité du monument, une dame m’interpelle en anglais : "Il est tout maigre, cette année le père Noël !" Ça se voit donc tant que ça que je flotte dans mon costume ? Cinq mètres plus loin, rebelote, encore une critique : "On voit vos cheveux noirs, monsieur !" Allons bon.

Alors que je commence à douter, je croise par hasard Marthe Villalonga dans un escalier de la butte Montmartre. Oui Marthe Villalonga. L'actrice. L'inoubliable Rose, la femme de ménage dans la série MaguyElle me regarde faire. Puis me rassure : "Franchement, ce n’est pas si mal, vous êtes souriant, vous êtes gentil !" Je rougis. "En revanche, il y a un problème avec votre barbe, elle est complètement de travers", me fait remarquer la comédienne de 85 ans. Ni une, ni deux, elle m'empoigne le visage et remet tout en place.

Raphaël Godet, journaliste à franceinfo et père Noël d'un jour, rencontre la comédienne Marthe Villalonga dans les rues du 18e arrondissement de Paris, le 20 décembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

Je continue l'ascension jusqu'à la basilique, mais le blouson pèse aussi lourd qu'un âne mort. "Au moins, il tient chaud", m'avait prévenu Sam Harfouche. C'est déjà ça... Surtout qu'il commence à tomber quelques gouttes. Mais je suis face à un dilemme : mettre ma capuche, être protégé de la pluie mais ne pas voir à plus de deux mètres ; ou ne pas la mettre et finir trempé.

Mais face aux enfants, je dois montrer que le père Noël est au-dessus de tout ça. Qu'il pleuve, qu'il neige... Ou que je me prenne un vent monumental, comme vient de m'infliger Axel, 5 ans :

"Est-ce que tu veux une photo avec moi ?

– Non.

– Est-ce que tu aimes le père Noël ?

– Non."

J’ai envie de m’énerver, mais ma fonction me l’interdit. Là encore, j’étais averti : "Tu vas certainement te faire chahuter, notamment par les adolescents qui connaissent la vérité sur le père Noël, m’avait glissé Geoffrey. Ils vont vouloir te tirer la barbe." Jérôme m’avait aussi mis en garde.

Surtout, garde ton calme, encaisse, souris et continue de jouer ton rôle. J’aurais bien mis quelques claques, mais je ne pouvais pas.

Jérôme

Pas le choix donc, je reste pro-fes-sion-nel en toutes circonstances. Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque de dire ce que je pense au petit Paul qui vient de me jeter son papier de bonbon à la figure. Non, le père Noël n’est pas une (benne à) ordure. Mais là encore, je souris bêtement, je lui dis "joyeux Noël", puis je passe mon chemin.

Pour être tout à fait honnête, je commets aussi quelques boulettes. Comme lorsque j’oublie de prendre ma voix de père Noël face à Lucie (qui me fait les gros yeux). Comme lorsque je me penche trop sur la poussette d’un bébé (qui a pleuré). Comme lorsque je confonds une maman avec une nounou (qui fait la tête). Jérôme ne peut pas vraiment se moquer : des mamans l'avaient obligé à chanter Petit papa Noël de Tino Rossi.

Plein les bottes

Raphaël Godet, journaliste à franceinfo et père Noël d'un jour, patiente sur un banc dans le 18e arrondissement de Paris, le 20 décembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

On ne dirait pas mais le père Noël sert à tout. Même de GPS quand des touristes se retrouvent égarés. Mauvais réflexe : je sors mon portable pour leur montrer. Manque de chance, une dame passe au même moment : "Tiens, il a le téléphone le père Noël ?" Je barbouille quelque chose comme : "Il est moderne !" Niveau de crédibilité sur ce coup : zéro.

Je me rassure en enchaînant les selfies. Clic-clac, c’est dans la boîte. Je suis pris en photo par des gens que je ne connais pas et que je ne reverrai jamais. J'imagine déjà ma bobine dans des albums, dans des cadres, sur des pages Facebook, sur Twitter... Des Australiens, des Chinois, des Israéliens, des Costaricains, un Algérien, des Brésiliens, des Grecs, des Roumains, des Italiens… Le monde entier est à mes bottes. Je parle anglais, espagnol, italien. J’apprends même à dire "père Noël" en langue étrangère. En allemand, c'est "Weihnachtsmann".

Un touriste pose avec le père Noël, dans le 18e arrondissement de Paris, le 20 décembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

Au coin de la rue Chappe, une bande de Hongrois passablement éméchés veut m'offrir de la bière. Je leur propose plutôt une photo. Au bout, je fais connaissance avec Ricard et Ramsès, deux chevaux de la Garde Républicaine. Il est 16h03. A peine deux heures de déambulation pour moi, mais je commence sérieusement à manquer d'inspiration. Notamment lorsque le petit Martin, 4 ans, me reproche de ne pas lui avoir (encore) répondu à sa lettre. Est-ce par vengeance qu’il me postillonne dessus ? Je sèche ma joue comme si de rien n'était, et lui réponds que c’est en cours d’envoi. Mais au fond de moi, j’ai honte : c’est un pur mensonge.

Le père Noël rencontre la Garde républicaine, dans les rues du 18e arrondissement de Paris, le 20 novembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

Père Noël, on se voit dans combien de dodos ?

Martin

Heureusement, je vois la fin de la mission arriver. Ne me reste plus que (encore ?) quatre papillotes à distribuer. Fatigué, je suis moins regardant sur l’âge des heureux élus. "Qui veut des bonbons ?" J'ai l'impression d'être devenu un animateur de marché.

De retour au stand de Nathalie, bilan des courses : j'ai avalé vingt poils de barbe, j'ai prononcé une cinquantaine de fois "tu as été sage ?", autant de "Oh, oh, oh, c'est le père Noël !", j'ai cru perdre dix fois mon pantalon, mais j'ai été sincèrement touché par toutes ces paires d'yeux heureuses de me voir en vrai. Jérôme n'est pas surpris.

Au-delà des galères que tu as pu parfois vivre dans le rôle de père Noël, tu as participé à la magie du truc, tu as ravi des gamins et donc des parents. Et ça, tu t'en souviendras.

Jérôme

Sam Harfouche est déjà prêt à me réembaucher : "Du coup, je vous dis à l’année prochaine ?" Je vais quand même réfléchir.

Raphaël Godet, journaliste à franceinfo, grimé en père Noël, dans les rues du 18e arrondissement de Paris, le 20 novembre 2017. (ELODIE DROUARD / FRANCEINFO)

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