Des danseuses de l\'Opéra de Paris s\'entraînent dans le David H. Koch Theater, à New York (Etats-Unis), le 11 juillet 2012.
Des danseuses de l'Opéra de Paris s'entraînent dans le David H. Koch Theater, à New York (Etats-Unis), le 11 juillet 2012. (TIMOTHY A. CLARY / AFP)

ENQUETE FRANCEINFO. "Je suis partie en larmes, vidée, épuisée" : des danseurs racontent la tension dans les coulisses de l’Opéra de Paris

"C'est important que le grand public connaisse l'envers du décor." Marie* a fait toute sa carrière en tant que danseuse dans le ballet de l'Opéra de Paris. Un milieu très prestigieux mais entaché, début avril, par la divulgation dans la presse des résultats d’un sondage interne sur la frustration des danseurs. "Réflexions difficiles", "absence criante d'accompagnement", "refus d'écouter les aspirations de beaucoup de danseurs" : de nombreux membres du corps de ballet y décrivent des situations très douloureuses. "On parle de harcèlement, c'est très grave ! Terrifiant. Ça fait beaucoup trop longtemps qu'il y a des choses qui se passent en interne qui ne devraient pas exister", défend Marie.

Si les problèmes pointés ne sont pas nouveaux, ce sondage interne pointe le management actuel, avec des mots durs à l'égard d'Aurélie Dupont, ex-étoile devenue directrice de la danse. Pour en savoir plus, nous avons contacté des dizaines de danseurs de l'Opéra de Paris, passés ou présents. Beaucoup ont refusé de nous parler dans le cadre de cette enquête : le sujet est "tabou" au sein de l'institution, nous ont répondu certains. Ceux qui, comme Marie, ont accepté de témoigner, ne l'ont fait qu'à la condition d'être anonymes. Ils confirment de sérieux problèmes, ancrés depuis des années dans ce milieu très fermé.

Des danseuses s\'exercent le 21 mars 2013 à Nanterre (Hauts-de-Seine).
Des danseuses s'exercent le 21 mars 2013 à Nanterre (Hauts-de-Seine). (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

"T'as pas fait ci, t'as pas fait ça !"

Dans les studios, la séance commence. Les danseurs sont en place. Comme chaque après-midi, la compagnie du ballet de l’Opéra de Paris s’entraîne, sous l'œil du répétiteur, pour les spectacles présentés le soir sur les scènes du palais Garnier ou de l’opéra Bastille. Au programme : grâce, souplesse et douceur. L'exact contraire de l’ambiance des entraînements, d'après Jules*, un danseur de la jeune génération. Dans ces murs, la méthode d'enseignement est "old school" : "Avec certains professeurs du ballet, maîtres ou répétiteurs, il y a ce côté maître et son élève, celui qui détient le pouvoir et celui qui doit obéir, affirme-t-il à franceinfo. C'est clair qu'ils n'emploient pas la méthode douce." Il assure avoir assisté à des scènes d'"acharnement" sur certains de ses camarades. "C'est brimant, humiliant !"

Un témoignage similaire à celui de Marie. La danseuse énumère d’une voix forte quelques-unes des remarques lancées "lors de chaque répétition et parfois pendant plusieurs semaines".

Attention, ton bras ! T'es pas en ligne. Qu'est-ce que tu fais ? C'est pas bien ! T'écoutes rien ! Je viens de te le dire... Tu te prends pour qui ? Tu fais perdre du temps à tout le monde !

Marie

Des remarques sur les performances des artistes, mais aussi parfois sur leur physique. Pour son livre Entrer dans la danse. L'envers du Ballet de l'Opéra de Paris (2017, éditions CNRS), le sociologue Joël Laillier a recueilli pendant plusieurs années les témoignages de danseurs. "Une fois, il y a une répétitrice qui est venue me voir, elle m'a pris le bras et m'a dit : 'Dis donc, on mange bien, hein ?' On est trop grosse !, raconte Claire, 36 ans, dans l'ouvrage. Ça, c'est un truc qui toute la vie nous tourne dans la tête." "J'ai commencé à me transformer physiquement, explique Karine au sociologue. Je n'arrivais pas à être la petite fille que j'ai été jusqu'à 17 ans. La directrice m'a convoquée à trois reprises : 'Il faut faire attention.' Je faisais attention, mais c'était hormonal en fait." "On peut être pris à part pour nous signifier qu'on a 500 grammes de trop, abonde Marie. Alors que tous les danseurs ont un physique ir-ré-pro-chable."

"Ces problèmes, on en discutait entre nous, pendant les pauses dans les studios ou à la cafet'. J'ai l'impression qu'on en parlait beaucoup, mais que rien ne se passait", déplore Jules. En début d’année, la commission d'expression artistique (CEA), un organisme interne élu par les danseurs, décide de lancer un questionnaire auquel il participe, ainsi que ses 153 collègues. "C'était un besoin que j'avais de répondre, explique Jules. Parce que le harcèlement, j'en suis témoin depuis l'école de danse." Une centaine de danseurs participent, de manière anonyme. Plus de trois sur quatre déclare "avoir été victime de harcèlement moral ou avoir assisté à des scènes de harcèlement moral", dévoilent notamment Le Figaro ou l'AFP, qui ont pu consulter le rapport.

À Paris, "le travail du corps de ballet s'inscrit dans un rapport autoritaire", analyse Joël Laillier. Dans son ouvrage, il cite Karine, danseuse de 32 ans : "J'imagine que dans tous les métiers, il faut que le patron donne un bon coup pour avoir du résultat. Parce qu'une fois que tu l'as dit 15 fois gentiment, il y a un moment donné, si ça ne vient pas, il faut quand même gueuler. Sauf que pour nous, on gueule d'abord." "Les rapports sont fondamentalement violents", poursuit l'auteur auprès de franceinfo. Marie évoque notamment des entretiens houleux avec sa hiérarchie : "Je me rappelle partir en larmes, vidée, épuisée moralement, n'ayant plus confiance."

La pointe d\'une danseuse est poussée lors d\'une répétition, le 8 avril 2013 à Nanterre (Hauts-de-Seine).
La pointe d'une danseuse est poussée lors d'une répétition, le 8 avril 2013 à Nanterre (Hauts-de-Seine). (MAXPPP)

La pression est tout aussi intense le soir, lors du spectacle. "Entre deux passages sur scène, les répétiteurs sont en coulisses et nous disent : 'T'as pas fait ci, t'as pas fait ça ! T'as rien écouté.' On peut être déstabilisés par un regard. C'est l'aboutissement d'heures de travail, il faudrait prendre du plaisir à raconter une histoire, se laisser aller, lâcher prise, mais on a toujours ce regard plein de critique et de jugement", regrette Marie.

Lorsque les spectateurs quittent le palais Garnier ou l'opéra Bastille, les danseurs, eux, restent sur scène. "Les répétiteurs nous font une liste de tout ce qui n'a pas été, déplore Marie. On ne nous dit jamais : 'Ça a été une belle représentation ce soir, bravo.' Rien." La danseuse est persuadée que les représentations seraient de bien meilleure qualité si l'ambiance était davantage "bienveillante" : "On dit que la danse est le reflet de l'âme, je le pense sincèrement."

Contacté par franceinfo pour réagir à ces différents témoignages, l'Opéra de Paris nous a renvoyé aux précédentes déclarations de ses dirigeants sur la question. En avril, le directeur général de l’Opéra, Stéphane Lissner, s’était notamment justifié auprès de l'AFP, après la divulgation des résultats des sondages internes. Pour lui, le caractère difficile des relations humaines a toujours caractérisé le monde du ballet en général, pas seulement à Paris.

Dans ce métier de la danse, il y a parfois des réflexions difficiles, sur l'aspect physique d'une danseuse, sur le fait qu'elle ait mal dansé.

Stéphane Lissner, à l'AFP, en avril

"Cela n'occulte pas la nécessité de tenir compte [du sondage] pour essayer de mieux comprendre, précisait-il. Quand on parle de relations tendues, de harcèlement moral, on touche à des choses où les frontières sont proches."

\"L\'Opéra\" de Jean-Stéphane Bron.
"L'Opéra" de Jean-Stéphane Bron. (LES FILMS DU LOSANGE)

"Les blessures, c'est notre quotidien"

Chaque interprète dispose d'un casier personnel. Il y garde quelques affaires, de quoi se changer, mais surtout, "une énorme pharmacie", explique Marie. Dans la sienne : une pommade anti-inflammatoire, de quoi glacer ses articulations et quelques médicaments. "On se fait tous nos cocktails d'antalgiques ou d'anti-inflammatoires. Rien de très fort, mais pris trois ou quatre fois par jour, pour arriver à supporter ou masquer la douleur", affirme-t-elle. Sollicitée par franceinfo, la direction de l'Opéra ne nous a pas fourni de statistiques officielles, mais "les blessures se multiplient dans la compagnie", assurait France Culture dans une enquête diffusée en avril : "Sur 154 danseurs environ, 50 ont été gravement blessés et ne peuvent plus assurer toutes les productions", affirmait la radio. De son côté, Europe 1 comptabilisait, en 2015, "plus de 100 accidents du travail chaque année".

La danse classique pousse le corps à l'extrême, dans la souplesse, la violence des sauts, des réceptions. C'est extrêmement violent, anti-naturel. Les blessures, c'est notre quotidien.

Marie

Car le rythme du ballet est effréné. "On a un cours à 10 heures, une courte pause pour avaler un plat de pâtes pour tenir la journée, ensuite, on a cinq heures de répétitions jusqu'à 19h30. Et le soir, c'est les représentations", décrit à toute vitesse Marie. La compagnie rentre chez elle aux alentours de minuit. "Et on doit être de nouveau à la barre à 10 heures le lendemain." Le programme, que l’émission "Tout le sport" a pu suivre en 2016, laisse peu de temps au corps pour récupérer.

Résultat, la liste des blessures potentielles est longue : ligaments croisés, déchirures, tendinites, fractures ou autres entorses. Des difficultés physiques que les danseurs disent savoir surmonter, mais auxquelles ils font face seuls, sans aide de la direction. Lorsqu'il était directeur de la danse, Benjamin Millepied avait chargé la physiologiste Michelle Rodriguez d'un audit sur la question. "Il est choquant de constater un tel manque de suivi dans une compagnie de ce talent", confirmait en 2014 la spécialiste, interrogée dans La Croix. "À l'Opéra de Paris, c'est zéro", ajoutait à l’époque l'étoile Dorothée Gilbert.

Lors de mes blessures, personne ne m'a aidée au sein de l'Opéra. Pas un coup de téléphone. Personne ne prend de vos nouvelles. Peu importe la gravité de votre blessure. On vous demande simplement d'envoyer vos papiers d'arrêt maladie.

Marie

Marie affirme avoir assisté, lors d'une répétition, "à la blessure grave d'une très jeune danseuse", tout juste entrée dans le corps de ballet. "Je l'ai retrouvée en larmes dans un couloir, par terre, toute seule. Elle me disait : 'Je ne sais pas quoi faire.'" Devant l'air déboussolée de sa jeune collègue, elle dit avoir pris les choses en main pour lui appeler un taxi, prendre un rendez-vous pour une IRM en urgence, alerter ses parents… "L'Opéra aurait dû faire tout ça, déclare-t-elle aujourd'hui. Mais non. Le kiné nous prête une paire de béquilles et bonne journée, au revoir. On repart toute seule avec notre sac à dos, avec notre déchirure, et on se débrouille."

Depuis quelques années, la situation a tout de même évolué. "Maintenant, on considère enfin les danseurs comme des sportifs de haut niveau. Ce n'était pas du tout le cas avant", explique Amélie Bertrand, fondatrice du site spécialisé Danse avec la plume, à franceinfo. En plus d'avoir lancé un audit, Benjamin Millepied a mis en place une unité médicale au Palais Garnier, rappelle France Musique. Ce pôle santé est "pour le moment assez petit", tempère Victor Tribot Laspière, journaliste pour la station, mais "ils [l'Opéra] espèrent pouvoir faire doubler la surface." En plus d'un médecin du sport, deux kinésithérapeutes et un ostéopathe sont désormais chargés de veiller à l'intégrité physique des danseurs.

Deux membres du corps de ballet de l\'Opéra de Paris participent à un spectacle à Pékin (Chine), le 13 janvier 2017.
Deux membres du corps de ballet de l'Opéra de Paris participent à un spectacle à Pékin (Chine), le 13 janvier 2017. (JIN LIANGKUAI / XINHUA / AFP)

Une organisation "quasi-militaire"

Sous le plafond – signé Chagall – du palais Garnier, chaque danseuse, chaque danseur connaît sa place. On entre quadrille, on évolue coryphée, pour ensuite devenir sujet, puis premier danseur et enfin, le Graal, la distinction d’étoile. "L'organisation du ballet est quasi militaire", décrivent deux anciens membres de la direction, Jean-Philippe Saint-Geours et Christophe Tardieu, dans L'Opéra de Paris, coulisses et secrets du palais Garnier (2015, Plon). "C'est un espace social très hiérarchisé", complète Joël Laillier. Il le compare à une bureaucratie "stricte", "contrôlée, routinisée et réglementée". Pour passer les échelons, un seul moyen : le concours de promotion, organisé chaque fin d’année, où des dizaines de danseurs se succèdent sur les planches, face à un jury. Pour candidater, ces derniers doivent présenter deux œuvres : une imposée et une libre.

Les enjeux sont de taille. "Une fois recruté, un danseur ou une danseuse quadrille a une chance sur huit de devenir premier danseur ou première danseuse et une chance sur 14 de devenir étoile", détaille le livre de Joël Laillier. Mais cette organisation donne la sensation à certains danseurs d'être des "pions" qu'on déplace sur un jeu d'échec. "Ça nous remet sans cesse en cause. C'est très infantilisant", affirme Jules. Réussir le concours, c'est entrer dans le moule, correspondre à la demande. "Ça broie les individualités de chacun, les personnalités", déplore Jules. Marie est du même avis : "On gomme les personnalités, on veut avoir des clones. On est l'un des meilleurs corps de ballet au monde, la danse est impeccable, parfaite. Mais on nous empêche de nous libérer, d'être nous-même."

Et puis, c'est très injuste. On est jugés sur une minute trente de chorégraphie. C'est relativement court. Il suffit que ce jour-là, on ne soit pas au meilleur de nous-même.

Marie

Un dispositif censé donner au concours de promotion l'apparence d'une sélection objective. Joël Laillier n'y croit pas : "La direction a la possibilité de retirer un poste après le concours et ainsi bloquer une nomination. C'est très violent, c'est vécu comme une sanction." Les personnes interrogées dans le cadre de cette enquête ont toutes des exemples à donner. "Cette année, pendant le concours, un poste était proposé chez les sujets femmes, mais personne n'a été promue. C'est très regrettable. Une dizaine de danseuses ont bossé d'arrache-pied pendant un mois pour réussir et, au final, aucune d'elle n'a le poste", raconte Jules. "Je ne sais pas ce qui est pire, entre ne pas être promue car on n'arrive pas premier au concours, ou parce que personne ne l'est. Il fallait leur dire avant qu'elles travaillent autant !", continue-t-il, choqué.

J'ai la sensation qu'avant même le concours, tout est déjà joué d'avance.

Marie

Seules les étoiles, grandes stars de l'Opéra, échappent à l'épreuve pour grimper sur la plus haute marche. Mais, nommées par la direction, elles ne sont pas épargnées par les désillusions. Un nom revient dans toutes les bouches : François Alu. Aujourd'hui premier danseur, "c'est un artiste incroyable, doué, talentueux", décrivent ses collègues. "Il est évident qu'il a le niveau d'être étoile". Dans un entretien accordé à l’AFP, le principal intéressé affirme d’ailleurs qu’il "serait ravi" d'être nommé. "Il a un côté un peu trop indiscipliné peut-être", commentent ses partenaires. "Il a une personnalité très forte, il peut déranger", imagine une danseuse. Sur internet, ses fans réclament sa promotion, avec le hashtag #Aluétoile accompagné parfois de #lapatronne, pique adressée à Aurélie Dupont, la seule en mesure de prendre la décision.

Pourrait-il en être autrement ? Cette organisation est "une spécificité de l'Opéra de Paris", explique Jules : "Il n'y a que nous qui passons ce concours, avec ces grades." Ailleurs, en effet, seuls existent le corps de ballet et les solistes, qui sont nommés par la direction. Benjamin Millepied a tenté de faire bouger les choses "On n'est plus en 1830, il y a des choses qui datent de cette époque comme la hiérarchie, le concours de promotion, qui permet aux danseurs de monter en grade", affirmait-il à l'AFP pour l'annonce de sa première saison en février 2014. Mais à l’heure actuelle, une réorganisation n’est pas au programme. "La hiérarchie est une protection pour les danseurs", plaidait Aurélie Dupont peu après sa nomination à la tête de la compagnie. "La hiérarchie, c'est apprendre, insistait-elle dans un entretien à L’Express. On grimpe quand on a engrangé une technique plus solide et fréquenté d'autres chorégraphes. Aucun danseur de 16 ans n'a envie d'un premier rôle."

Aurélie Dupont est dans les coulisses du Palais Garnier (Paris), le 23 septembre 2017.
Aurélie Dupont est dans les coulisses du Palais Garnier (Paris), le 23 septembre 2017. (ZIHNIOGLU KAMIL / LE MONDE / SIPA)

Une directrice inaccessible ?

L'Opéra de Paris est une véritable "nef des fous", et ce depuis longtemps, affirmaient Jean-Philippe Saint-Geours et Christophe Tardieu, en poste dans les années 1980 pour le premier, 2010 pour le second. Mais alors pourquoi de tels témoignages sortent aujourd’hui ? Le sondage apporte une réponse : 89,8% des artistes estiment qu'ils ne "font pas l'objet d'un management de bonne qualité". "La directrice actuelle [Aurélie Dupont, arrivée en 2016] ne semble avoir aucune compétence en management, et aucun désir d'acquérir une telle compétence", affirme par exemple un danseur dans le questionnaire. "C'est impossible de lui parler. Elle refuse tout entretien. Elle s'est barricadée dans son bureau", regrette Marie, qui évoque de rares échanges, mais "violents", "rabaissants" et "secs""Je n'ai pas l'impression qu'on soit dans un rapport d'humain à humain, d'adulte à adulte avec nos supérieurs hiérarchiques", évoque pour sa part Jules, sans donner de noms.

Rien à voir avec l'ambiance décrite sous la direction de Brigitte Lefèvre, de 1995 à 2014. "Son bureau était toujours ouvert. Tout comme celui de Benjamin Millepied. J'ai déjà eu un long entretien avec lui, il a pris le temps de me recevoir une heure alors qu'il était extrêmement occupé", salue Marie. "Brigitte Lefèvre a duré vingt ans et n'a été contestée que lors de ses dernières années de direction. C'est quelqu'un qui était à l'écoute, et qui a assuré un certain calme au sein de la compagnie, une vraie cohésion, abonde Amélie Bertrand. Benjamin Millepied avait la réputation de ne pas être souvent là, mais d’être ouvert au dialogue et aux besoins des danseurs." 

Stéphane Lissner, Aurélie Dupont et Benjamin Millepied donnent une conférence de presse au Palais Garnier (Paris), le 4 février 2016, pour annoncer le changement à la tête du ballet.
Stéphane Lissner, Aurélie Dupont et Benjamin Millepied donnent une conférence de presse au Palais Garnier (Paris), le 4 février 2016, pour annoncer le changement à la tête du ballet. (CHRISTOPHE BONNET / CROWDSPARK / AFP)

Les conclusions du sondage interne n'ont pas arrangé la situation. Elles ont même créé une nouvelle "crise", souffle Jules : "C'est un peu tendu ici." "Le CEA a fait ce questionnaire car les choses n'allaient pas bien, c'était une mesure pour améliorer la situation, explique Amélie Bertrand. C'est courant dans les entreprises. Les membres sont allés voir les ressources humaines de l'Opéra." Mais, selon la journaliste, ils ont été reçus avec "beaucoup de mépris""comme si ce travail fait ne servait à rien". Une fois les résultats divulgués dans la presse, Aurélie Dupont a fini par prendre la parole publiquement.

Je suis exigeante, mais pas cassante. 

Aurélie Dupont, le 30 juin, dans le JDD.

Elle en profite pour annoncer la mise en place de réunions collectives régulières et un rendez-vous individuel chaque année avec les danseurs en fin de saison, dès mars 2019, ainsi qu'un audit demandé à un cabinet extérieur pour savoir "ce qui fonctionne bien et les domaines où [la compagnie] peut progresser" et qui se déroulera sur plusieurs mois à partir de septembre prochain. "Cela n'a jamais été fait", a affirmé la directrice. Des mesures pour "calmer le jeu médiatiquement", analyse Amélie Bertrand. "Des réunions individuelles ? C'est étonnant que ce ne soit pas déjà le cas. Et pourquoi attendre l'année prochaine ? C'est dès maintenant qu'ils en ont besoin."

C'est une réflexion sur tout le fonctionnement de l'Opéra de Paris qu'il faut engager.

Amélie Bertrand, journaliste à "Danses avec la plume"

Jules, de son côté, a bon espoir que l’institution réagisse. "On a eu une réunion. Aurélie [Dupont] nous a parlé à tous. Ça faisait du bien de voir que le dialogue était de nouveau ouvert", raconte-t-il. Certains points du questionnaire ont été abordés. Le débat est lancé en interne, mais est complètement verrouillé à l'extérieur. "Le sujet est encore tabou", explique à franceinfo une danseuse. "La situation est trop délicate" pour parler, complète un autre. "Je pense que nous avons tout simplement besoin de nous reconstruire", conclut une étoile.

Mais les évolutions sont lentes pour cette prestigieuse structure dont les prémices remontent à l'Ancien Régime. "L'Opéra, c'est une vieille institution qui a du mal à changer", décrit Joël Laillier. Marie pousse la comparaison en riant : "C'est une mamie, il ne faut pas la brusquer."

Enquête : Camille Adaoust

* Les prénoms ont été modifiés, à la demande des personnes interrogées.