Le président de l\'Olympique de Marseille assiste au match OM/VA à Valenciennes,  le 20 mai 1993.
Le président de l'Olympique de Marseille assiste au match OM/VA à Valenciennes,  le 20 mai 1993. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

RECIT. "Ils veulent qu'on laisse filer le match" : le 20 mai 1993, le jour où l'OM de Bernard Tapie a truqué le match contre Valenciennes

Sur le papier, il n'y a pas photo entre l'Olympique de Marseille et le Petit Poucet nordiste. Sans surprise, le jeudi 20 mai 1993, le club phocéen présidé par Bernard Tapie remporte à Valenciennes ce match (0-1), à une semaine de la finale de la Coupe d'Europe de football et à dix jours de l'ultime rencontre du championnat de France contre le PSG. Mais le soir même, une ombre ternit cette victoire sans étincelles. Un des joueurs valenciennois, Jacques Glassmann, affirme avoir été approché par un dirigeant de l'OM pour "lever le pied", contre de l'argent en liquide.

Prises avec des pincettes, ces révélations allaient déboucher sur le plus retentissant scandale de corruption du foot français et marquer à jamais la carrière de Bernard Tapie. Vingt-cinq ans plus tard, retour sur une journée toute en hors-jeu.

Le  joueur de l\'US Valenciennes Jacques Glassmann participe le 8 juillet 1993 à Marly (Nord) à une séance d\'entraînement de son club.
Le  joueur de l'US Valenciennes Jacques Glassmann participe le 8 juillet 1993 à Marly (Nord) à une séance d'entraînement de son club. (SEBASTIEN VERDIERE / AFP)

"Tu préfères perdre avec 20 boulettes en poche ou avec zéro franc ?"

L'affaire se noue la veille du match, mercredi 19 mai 1993, dans une chambre d'hôtel. Dans la matinée, les joueurs valenciennois sont partis se mettre au vert à l'hôtel du Lac de Condé-sur-l'Escaut (Nord), près de Valenciennes. Avant de monter dans le bus, l'attaquant Christophe Robert de VA glisse une confidence à son coéquipier Jacques Glassmann : l'OM propose "un arrangement. Ils veulent qu'on lève le pied et laisse filer le match", rapporte le défenseur dans son autobiographie, Foot et moi, la paix. Dans la foulée, Robert lui fixe rendez-vous le soir dans sa chambre d'hôtel. Le milieu offensif de Valenciennes, l'Argentin Jorge Burruchaga, complète le trio.

Vers 21 heures : le téléphone sonne. Au bout du fil, courtois et chaleureux, un copain de Christophe Robert, le milieu phocéen Jean-Jacques Eydelie. Il ne sert que d'intermédiaire et leur passe Jean-Pierre Bernès, nettement plus sec. Le directeur général de l'Olympique de Marseille, assure Glassmann, se montre "méprisant, désagréable, déterminé à tout pour arriver à ses fins".

"Demain, vous avez quoi ? Une chance sur dix de gagner ?, martèle le bras droit de Bernard Tapie. Alors, tu préfères perdre avec 20 boulettes en poche ou avec zéro franc ?" "Vingt boulettes", soit 200 000 francs (30 000 euros environ), le tarif fixé à chaque joueur pour "ne pas jouer sur sa valeur". Glassmann manifeste sa surprise et son désaccord, tandis que les deux autres mettent au point les derniers détails. Ils exigent du directeur de l'OM le versement immédiat de la moitié de la somme. Une avance en liquide que l'épouse de Christophe Robert ira chercher le soir-même sur le parking de l'hôtel. Abasourdi et en plein désarroi, Glassmann appelle à 22 heures sa compagne Audrey, rapporte L'Express.

C'est une histoire de dingues ! Je ne sais plus quoi faire. Si je ne parle pas, je vais me maudire. Si je parle, personne ne me croira.

Jacques Glassmann (cité par L'Express)

Audrey le conforte dans son sentiment : il faut "révéler la magouille". "C’est elle l'héroïne de cette histoire. C'est elle qui a joué le plus grand rôle dans un moment où Glassmann pouvait hésiter", affirme le journaliste de France 2 Alain Vernon, qui a suivi l'affaire à l'époque.

Le joueur de Valenciennes Christophe Robert, lors du match Valenciennes-OM, le 20 mai 1993.
Le joueur de Valenciennes Christophe Robert, lors du match Valenciennes-OM, le 20 mai 1993. (CANAL+)

"Mentalement, j'étais faible"

Après une nuit passée à griller cigarette sur cigarette, Glassmann se décide. Passé l'entraînement de la matinée, il se confie à l'entraîneur de Valenciennes, Boro Primorac. Dans sa chambre d'hôtel, le technicien bosnien l'écoute, puis l'interroge : ne faut-il pas y voir juste une "intox" ? Une "manœuvre de déstabilisation" ? Primorac prévient néanmoins ses dirigeants, notamment le président du club, Michel Coencas. Un personnage haut en couleur au "casier judiciaire long comme le bras", persifle un ancien protagoniste de l'affaire, qui préfère se faire oublier. 

Avant de se lancer dans le foot, ce "ferrailleur de haut vol", rappelle Libération, avait fait fortune en rachetant des fonderies en difficulté, drivé par l'avocat d'affaires "Jean-Louis Borloo, qui a flairé le juteux business des faillites". C'est à la demande de ce dernier, devenu maire de Valenciennes, que Michel Coencas préside le club de la ville.

Le "roi de la ferraille" questionne Christophe Robert, menaces à l'appui, selon L'Express : "Si tu me baratines, je te tire une balle dans le genou..." Après cette entrevue musclée, la décision du club est prise : Jorge Buchuragga et Christophe Robert sont alignés sur le terrain. Les supporters du club nordiste, qui craignent de voir leur équipe descendre en deuxième division, n'en attendent pas moins : les deux joueurs sont des vedettes du club. Le premier a fait partie de l'équipe d'Argentine championne du monde au Mexique en 1986. 

Visage rond et mèches châtains, Christophe Robert, lui, a été recruté l'année précédente à l'AS Monaco, après dix ans passés au FC Nantes. Aux abords de la trentaine, il se sent sur la pente descendante dans ce club du Nord, où ce natif du Sud-Ouest n'a pas d'attaches. "Je n’aurais jamais dû signer là-bas", confiera Christophe Robert au Monde en 2005.

Je jouais au foot pour ne pas descendre [en D2], alors que j’avais toujours joué pour gagner. Mentalement, j’étais faible.

Christophe Robert (au Monde)

En face, l'OM dispose de l'une des plus belles équipes d'Europe avec Marcel Desailly, Fabien Barthez, Didier Deschamps... Les futurs piliers de l'équipe de France championne du monde en 1998. 

Le milieu de l\'OM Abedi Pelé évite un tacle du Valenciennois Philippe Gaillot, le 20 mai 1993.
Le milieu de l'OM Abedi Pelé évite un tacle du Valenciennois Philippe Gaillot, le 20 mai 1993. (JACQUES DEMARTHON / AFP)

"Il fallait être certains d'avoir tous nos titulaires intacts"

Du côté de l'OM, ce match n'est pas aussi anodin qu'il n'y paraît. "Au contraire ! Si l’OM perdait contre Valenciennes, il mettait en jeu son titre de champion de France contre le PSG quelques jours plus tard", précise Alain Vernon. Une victoire à Valenciennes lui offrirait, au contraire, une confortable avance sur son challenger. "Nous étions à une semaine de la finale contre le Milan AC. Il fallait être certains d'avoir tous nos titulaires intacts, reconnaît Bernard Tapie quatre ans plus tard lors de son procès pour corruption. Nous ne pouvions pas nous permettre de répéter l'erreur de la finale de Bari [perdue aux tirs aux buts en 1991 face à l'Etoile rouge de Belgrade] où deux joueurs étaient absents."

Comme toujours, le patron de l'OM est dans le stade pour soutenir son équipe. Il prend même le temps de tailler un bout de gras avec son ami Jean-Louis Borloo, maire de Valenciennes, avant le coup d'envoi. Au menu de leur discussion ? Probablement du foot, sûrement aussi un peu de politique.

S'il n'est plus ministre de la Ville depuis la déroute, deux mois plus tôt, du Parti socialiste aux législatives, Tapie a néanmoins réussi à se faire élire député des Bouches-du-Rhône avec la bénédiction de François Mitterrand. Et on lui prête des vues sur la mairie de Marseille. Mais ce 20 mai, c'est le foot qui reste sa priorité. En veste sombre et chemise rayée, il vient serrer les boulons à une semaine de la finale de la Coupe d'Europe dont il rêve pour l'OM. A Marseille, il est devenu une idole après avoir fait du club, racheté pour un franc symbolique en 1986, une des meilleures équipes d'Europe.

Quand Tapie est arrivé dans le foot, les Marseillais étaient contents, car il amenait avec lui son pognon et sa belle gueule. Mais on s’est vite aperçu de ses méthodes.

Alain Vernon, journaliste de France 2 

Car les rumeurs d'achats de matchs de championnat de France ou de Coupe d'Europe truqués circulent déjà, avant cette rencontre face à Valenciennes, qui deviendra emblématique. 

Didier Deschamps à la mi-temps du match Valenciennes-OM, le 20 mai 1993.
Didier Deschamps à la mi-temps du match Valenciennes-OM, le 20 mai 1993. (CANAL+)

"Et à la fin, Glassmann lâche sa bombe"

Quelques minutes avant le début du match, l’arbitre, Jean-Marie Véniel, croise le patron de l’OM. "Je lui demande : 'Votre souci ce soir, c’est de ne pas avoir de blessés avant la Coupe d’Europe ?', se souvient-il. Tapie me répond : 'Non, non, on vient gagner.'"  Le ton le surprend, sans qu'il sache pourquoi.

Après les derniers étirements des joueurs, le match, diffusé en crypté sur Canal+, débute comme prévu à 20h30. Sur la pelouse, rien d'anormal jusqu'à la 23e minute : touché par un tacle du défenseur olympien Eric Di Meco, Christophe Robert s'effondre avant d'être remplacé. L’arbitre s’étonne encore de cette "sortie sur blessure" de Christophe Robert, "alors qu’il n’y avait pas eu contact" : "Je me dis : 'Tiens, c’est bizarre.'" Il garde en mémoire une seconde "bizarrerie".

D'habitude, Jorge Burruchaga contestait tout. Or ce soir-là, non seulement, il ne conteste rien, mais il demande aux autres de se taire. A l'inverse, Jacques Glassmann, lui, court partout comme s’il essayait de prouver quelque chose.

L'arbitre du match VA-OM, Jean-Marie Véniel

Après la pause, alors que Marseille mène 0-1 depuis un but de Boksic à la 21e minute, "au moment où je vais donner un coup de sifflet, Jacques Glassmann vient déposer une réclamation, rembobine Jean-Marie Véniel. J'appelle le capitaine de l’OM, Didier Deschamps, le délégué de la Ligue de football et le juge de touche pour qu’ils l’entendent et j’inscris cette réclamation sur la feuille de match." 

Jacques Glassmann confie ce qu'il a sur le cœur, mais ne dépose pas de réserves au sens technique du terme : "Je m'étais renseigné, précise-t-il. Je savais que ce n'était pas à moi de les émettre, mais au capitaine. En l'occurrence, Burruchaga, qui ne l'a pas fait pour des raisons évidentes." Interloqués, les autres joueurs assistent la scène sans comprendre. "Quelque chose se passe, mais impossible de savoir quoi", souligne l’ancien joueur valenciennois Wilfried Gohel.  

"Vu des tribunes, tout semble normal jusqu’à la fin, certifie le journaliste sportif Jean-François Pérès, qui couvre l'événement pour Europe 1. La  victoire de l’OM est logique, VA fait son boulot, ni plus ni moins. Les Valenciennois sont évidemment nombreux dans le stade Nungesser, mais font preuve d'un respect palpable pour la grande équipe qu’est l’OM. Et à la fin du match, Glassmann lâche sa bombe devant les médias cette fois. C’est la stupéfaction."

Sans livrer de noms, le joueur révèle en effet à la presse la tentative de corruption. Et Wilfried Gohel saisit alors, "pourquoi Robert a voulu sortir, alors qu'il n'avait rien. Il n’avait pas réussi à assumer." Sans tarder, la police débarque le soir-même dans les vestiaires "pour questionner des personnes bien ciblées. Nous sommes restés bloqués sans pouvoir bouger", relate un autre ancien joueur de Valenciennes, Jérôme Foulon, 22 ans à l’époque. La grenade est dégoupillée, mais va mettre du temps à exploser.

Bernard Tapie devant le tribunal de Valenciennes le 13 mars 1995.
Bernard Tapie devant le tribunal de Valenciennes le 13 mars 1995. (THOMAS COEX / AFP)

"Ça me fait penser à Al Capone qui tombe pour un délit fiscal"

Certes, L'Equipe rapporte l'incident dans son édition du lendemain, mais le quotidien sportif retient surtout que Marseille "repart avec ce qu'il était venu chercher", sans avoir "trop à forcer". Autour de l'OM, c'est l'union sacrée : attaquer les Phocéens avant leur finale de coupe d'Europe à Munich contre le Milan AC tient quasiment du sacrilège.

Le 26 mai 1993, après le but marqué par Basile Boli face aux Italiens, l'OM est sacré champion d'Europe. Cette Coupe, qui a enflammé la Canebière et le Vieux-Port, va très vite, selon l'élégante expression de Bernard Tapie, "être remplie de merde". Le 8 juin 1993, la Ligue nationale de football dépose plainte contre X auprès du procureur de la République de Valenciennes, Eric de Montgolfier. Le duel, par caméras interposées, entre l'austère procureur et le flamboyant patron de l'OM fera les délices des journaux télévisés tout l'été.

Le verbe haut, Bernard Tapie balaie les attaques au "20 Heures" de TF1. Les yeux plantés dans l'objectif de la caméra, il lance au spectateur :

Qui peut croire, mais qui peut croire qu'à l'Olympique de Marseille, des gens ont si peu confiance dans leur équipe qu'il faille acheter les joueurs de Valenciennes pour gagner ? (...) Je n'ai que mon cœur pour dire : je n'y crois pas."

Bernard Tapie

Son cœur ne suffira pas à convaincre la justice. Au procès qui se tient à Valenciennes, en mars 1995, les différents comparses avouent. Jean-Pierre Bernes charge Bernard Tapie, qui sera le seul condamné à de la prison ferme : un an en première instance, huit mois en appel. Epilogue : "Ça me fait penser à Al Capone qui tombe pour un délit fiscal, rigole notre un protagoniste de l'affaire qui tient à garder l'anonymat. Nanar, qui avait les meilleurs joueurs, le meilleur public, sur quoi il est tombé ? Là-dessus, sur VA-OM, un match mineur."