Le sommet du volcan Ok et les traces de ce qui fut autrefois un glacier, en Islande, dimanche 18 août 2019. 
Le sommet du volcan Ok et les traces de ce qui fut autrefois un glacier, en Islande, dimanche 18 août 2019.  (MARIE-ADELAÏDE SCIGACZ / FRANCE INFO)

GRAND FORMAT. Au fil de l’Ok, sur la trace du premier glacier islandais victime du réchauffement climatique

Neiges éternelles. Voilà un terme qui prête à confusion. Voyez-vous, rien n'est tout à fait éternel. Pas même la neige au sommet des montagnes islandaises. Oddur Sigurðsson en sait quelque chose. En 2014, ce glaciologue a grimpé au sommet du volcan Okjökull pour effectuer de nouvelles mesures. Constatant que la glace n'y était plus assez épaisse pour avancer sous l'effet de son propre poids, il lui a retiré son statut de glacier. Ce jour-là, Okjökull (qui signifie "glacier Ok" en islandais) est redevenu Ok, un simple volcan coiffé – pour l'instant – d'une couche de neige en sursis. "Quand j'ai déclaré qu'Okjökull avait perdu son glacier, je me doutais que quelques personnes seraient attristées. Mais jamais je n'aurais imaginé que cela attirerait l'attention du monde entier", relève le scientifique, cinq ans après son terrible verdict.

Dimanche 18 août, il accompagne près d'une centaine de personnes –chercheurs américains, touristes britanniques, journalistes italiens, militants islandais et autres artistes danois – sur le premier "Non-glacier tour" : l'ascension d'un volcan jusqu'à ses neiges "éphémères", à la merci du réchauffement climatique. Une première. "Mais si rien n'est fait, certainement pas une dernière." 

Il est 14h30 quand le groupe arrive au sommet et découvre avec émotion ce qu'il reste de la caldeira enneigée. Les silhouettes fluo des randonneurs en file indienne se détachent sur le ciel gris, la roche noire et sa couverture blanche. Elles se massent autour du rocher choisi pour abriter la stèle : ci-gît le glacier Ok, à 1 141 m d'altitude. "D'après ce que nous en savons, le glacier n'est pas mort de cause naturelle, mais a été tué par l'activité humaine. Il avait 300 ans", annonce le glaciologue, solennel.

Les doigts prisonniers de gants épais, il retient tant bien que mal une feuille de papier convoitée par de puissantes rafales : "C'est une déclaration de décès", lance le scientifique, cédant exceptionnellement aux caprices de la mise en scène. "Les glaciers islandais contiennent des morceaux de notre histoire. Dans les couches de neige successives qui les composent, des millénaires sont inscrits. Selon nos estimations, ils auront fondu d'ici 200 ans. Cela signifie que, chaque année, nous perdons le récit de cinq années d'histoire." La voix masquée par le hurlement du vent dans son micro, Oddur Sigurðsson annonce le programme : "Je vais donc descendre au chevet d'Ok, voir ce qu'il en reste et tendre l'oreille. Peut-être a-t-il encore quelque chose à nous dire."

Un jeune randonneur fait une pause à quelques mètres du sommet du volcan Ok, en Islande, dimanche 18 août 2019. 
Un jeune randonneur fait une pause à quelques mètres du sommet du volcan Ok, en Islande, dimanche 18 août 2019.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

Un tas de cailloux silencieux

Même dans son pays, Ok n'a jamais été une rockstar. Modeste en taille, il s'est formé à l'ouest de Langjökull, le second glacier de l'île en superficie. De même, ce petit volcan s'élève non loin du site historique de Þingvellir, siège du tout premier Parlement islandais où, dès l'an 930 de notre ère, convergeaient les chefs de clans éparpillés sur le territoire pour se réunir en assemblée. En dépit de cet emplacement stratégique, Ok rate son entrée dans l'histoire : dans les sagas, ces récits historiques et légendaires écrits aux XIIe et XIIIe siècles afin de relater les premiers pas de la nation islandaise, il n'apparaît qu'une fois, subrepticement. Dans le chapitre X de la Saga des hommes de Holmr, on apprend qu'au Xe siècle, quand l'île n'était qu'une terre sauvage à portée de drakkar des côtes norvégiennes, un dénommé Grimkell et ses hommes "chevauchèrent par Gjabakki, puis au Kluptir et par l'Ok (...)." Voilà pour la postérité. 

L'époque moderne n'est guère plus emballée par Ok. Enorme tas de roches volcaniques difficilement praticable, il est peu prisé des randonneurs qui lui préfèrent les majestueux canyons du rift, les chutes d'eau qui alimentent la rivière Hvita et l'étendue immaculée du Langjökull. "Des cailloux, rien que des cailloux", soupire un randonneur danois au détour d'une pause "cabillaud séché". A croire que des trolls volent des pierres au pied du volcan pour les déposer au sommet. "Ce sol rocheux, c'est une particularité d'Ok ?" s'enquiert une touriste optimiste auprès d'une guide islandaise, venue accompagner les pèlerins écolos jusqu'à l'emplacement de la stèle. "Une particularité d'Ok ? répond cette dernière, surprise. Non, non, pas du tout. Rien de tout cela [elle désigne le sol d'un geste de la main] n'est particulier."

Des randonneurs grimpent les pentes du volcan Ok, en Islande, dimanche 18 août 2019. 
Des randonneurs grimpent les pentes du volcan Ok, en Islande, dimanche 18 août 2019.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

"Ok a toujours été là, dans le paysage, mais jamais cette montagne n'a inspiré de mythologie", concède Dominic Boyer, anthropologue à l'université Rice, à Houston (Texas).

C'est une montagne qui figure sur les cartes et dont les petits Islandais apprenaient encore le nom il y a quelques années. Mais personne ne la visite. Hormis peut-être les gens qui vivent à proximité, personne ne s'en souciait jusqu'alors.

Dominic Boyer, anthropologue à l'université Rice, à Houston (Texas, Etats-Unis)

Ainsi, quand la disparition du glacier est officialisée, en 2014, l’information fait l’objet d’un entrefilet dans la presse locale. L’anthropologue américaine Cymene Howe étudie alors la réaction des Islandais face à la perte progressive de leurs glaciers. Elle perçoit immédiatement la portée symbolique de cet événement, moins anecdotique qu'il n'en a l'air. Avec Dominic Boyer et une poignée d’artistes et militants locaux, elle arrache Ok à son sort de figurant. Ensemble, ils signent le documentaire Not Ok, finalisé en 2018. Biographie posthume du glacier disparu, il est projeté dans tout le pays et marque le début d’un processus de commémoration achevé aujourd’hui par l’installation du mémorial.

"J'ai été choquée de découvrir que je ne connaissais pas son histoire", constate Gunnhildur. A 17 ans, elle fait partie d’un groupe de jeunes militants écologistes qui, pancartes à la main, entreprend l'ascension d'Ok pour la première fois. "Il y a quelques semaines, des amis américains m'ont envoyé un article de presse sur la mort du glacier. Je crois bien que je n'en avais jamais entendu parler", s'étonne-t-elle encore. Elle qui a grandi dans une petite ville proche de Reykjavik, à un peu plus d’une heure et demie de route du volcan, a été touchée par son destin tragique.

L\'anthropologue américaine Cymene Howe et la militante écologiste islandaise Gunnhildur Fríða Hallgrímsdóttir, arrivent au sommet du volcan Ok, en Islande, le 18 août 2019. 
L'anthropologue américaine Cymene Howe et la militante écologiste islandaise Gunnhildur Fríða Hallgrímsdóttir, arrivent au sommet du volcan Ok, en Islande, le 18 août 2019.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

Impliquée dans le mouvement des grèves lycéennes pour le climat initiées par la Suédoise Greta Thunberg, Gunnhildur a consacré à Ok un poème dans sa langue natale. "J'y raconte que ce glacier est mort en voulant nous mettre en garde contre les effets du réchauffement climatique", confie la jeune fille. Déterminée, elle avance au pas de course sur le terrain accidenté et rattrape Cymene Howe. Le souffle court et les joues rougies par le froid, les deux femmes s'arrêtent un instant pour contempler la plaine lunaire qui s'étend au pied du volcan. "Ok n’avait pas de voix pour le défendre. Donc personne ne l'a entendu", soupire l'adolescente en se tournant vers la chercheuse, qui acquiesce. "En ce sens, Ok m’inspire."

Parce qu'il est petit et ignoré, il me rappelle la situation dans laquelle nous, les jeunes générations, nous trouvons : nous aussi, nous nous sentons petits et ignorés. Et si nous ne voulons pas disparaître nous aussi, nous n'avons pas d'autre choix que de faire entendre notre voix.

Gunnhildur, jeune militante écologiste islandaise
De jeunes militants écologistes brandissent des pancartes devant la stèle installée au sommet du volcan Ok, en mémoire du glacier disparu.  
De jeunes militants écologistes brandissent des pancartes devant la stèle installée au sommet du volcan Ok, en mémoire du glacier disparu.   (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

Un message entre générations

Si la jeunesse islandaise prête sa voix à Ok, Andri Snær Magnason lui a donné ses mots. Romancier, poète, dramaturge et ancien candidat à l'élection présidentielle de 2016 – son discours environnementaliste l'a conduit sur le podium, à la troisième place –, il est l'auteur de la Lettre aux générations futures gravée sur la stèle.

Ok est le premier glacier islandais à perdre son statut de glacier. Dans les 200 prochaines années, tous nos glaciers devraient suivre le même chemin. Ce monument est la preuve que nous savons ce qui est en train d’arriver et ce qui doit être fait. Vous seuls savez si cela a été réalisé.

Texte d'Andri Snær Magnason, écrivain islandais, sur la stèle en mémoire du glacier Ok.

Ces quelques lignes lui ont donné du fil à retordre. S'adresser aux générations futures, "c'est un procédé à la limite du kitsch, très sincère, très premier degré, admet-il en souriant. J’ai tenté de passer par la poésie, en rédigeant des textes plus abstraits et métaphoriques. Et puis finalement, je me suis dit qu’il fallait être clair et direct. Ce qui est important ici, ce n'est pas tant Ok lui-même, c’est le message qu'il transmet aux gens qui liront la plaque. Et, plus que jamais, nous avons besoin de rendre concret le danger qui nous guette." 

Au cours de sa carrière, Andri Snær Magnason n'a cessé d'explorer le rapport destructeur de l'homme à son environnement dans des récits à la frontière du conte absurde et de la science-fiction. Désormais, il ambitionne à travers ses écrits de rapprocher le futur de nos préoccupations. "Quand on dit qu'il n'y aura plus de glaciers en Islande en 2200, on est tenté de se dire que c'est loin, mais ce n'est pas le cas. Admettons que j'aie des petits-enfants qui vivent aussi longtemps que ma grand-mère. Ils seront encore sur cette terre en 2130, calcule le quadragénaire, venu en famille assister à la cérémonie. Il ne faut pas penser que nous ne serons plus là, mais se dire au contraire qu'il y aura encore des gens que nous aimons sur cette terre pour assister à ce futur." Le romancier appelle cette notion "le temps intime".

Le romancier islandais Andri Snær Magnason a rédigé le texte inscrit en islandais et en anglais sur la stèle à la mémoire de Ok. 
Le romancier islandais Andri Snær Magnason a rédigé le texte inscrit en islandais et en anglais sur la stèle à la mémoire de Ok.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

Une notion d'autant plus pertinente que le monde avance aussi vite que les glaciers reculent. Dans les années 1950, les grands-parents d'Andri Snær Magnason ont contribué à la création de la Société islandaise de recherche glaciaire, qui documente l'évolution des quelque 269 glaciers de l'île. A l'époque, le glacier du volcan Ok s'étendait sur 7 km2 – déjà près de 10 km2 de moins que son étendue maximum, atteinte à la fin du XIXe siècle. En l'an 2000, il ne mesurait plus que 3,4 km2. Puis 700 m2 en 2012, deux ans avant que ne soit prononcée sa disparition. La grand-mère de l’écrivain, elle, est toujours de ce monde. 

Le glacier Ok, en lslande en septembre 1986 et en août 2014
Le glacier Ok, en lslande en septembre 1986 et en août 2014 (AP / SIPA)

Au-delà de la mort d'un glacier, l'auteur compare cette disparition à des récits que l’on ne peut plus transmettre. "Quand j'étais à l'école, mes parents m'ont dit que je pouvais devenir qui je voulais, que tout était possible, que le monde m'appartenait. Aujourd'hui, je ne peux pas en dire autant à ma fille, constate le romancier. Cette génération est investie d'une mission. Elle se trouve à un croisement existentiel. Elle doit sauver le monde. C'est difficile à entendre, mais cela n'est pas forcément un fardeau : elle peut réécrire le monde comme elle l'entend, en faire ce qu'elle veut."

Pour cette raison, Cymene Howes et Dominic Boyer ont demandé aux randonneurs les plus jeunes de fixer la plaque dans son rocher. Ce geste illustre le passage de relais entre une génération qui a échoué et une autre, porteuse d'espoir. Ainsi, pour le chercheur, l'installation de cette plaque commémorative ne marque pas la fin d'un cycle. "Avec ce projet, nous avons rassemblé ici une communauté de gens qui se préoccupent du sort de la planète", se félicite-t-il, tout sourire sous son bonnet noir, sa parka jaune remontée jusqu’aux oreilles. "Cette cérémonie était très émouvante, mais pas juste triste et déprimante. Ce n'est qu'un début." 

Via les chutes d\'eau de Hraunfossar, en Islande, l\'eau des glaciers alentours se jettent dans la rivière Hvítá.
Via les chutes d'eau de Hraunfossar, en Islande, l'eau des glaciers alentours se jettent dans la rivière Hvítá. (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

Un souvenir liquide

Ok a perdu son glacier, mais il héberge désormais le lac le plus haut d’Islande. Aussi, sur sa face autrefois recouverte par la glace, "l'eau s’accroche à la roche et, en gelant, forme des millions de petits cristaux", s’émerveille Cymene Howe. "J'aimerais y voir une métaphore, explique l’anthropologue. Y voir que de belles choses sont possibles."

Au moment de la cérémonie, en plein mois d’aôut, il faut traverser un champ de paillettes avant d'atteindre la surface immaculée du sommet. Si les neiges hivernales ne suffisent plus à compenser la fonte estivale, la caldeira reste couverte par ce que les spécialistes appellent de la "neige morte". Elle ne se déplace plus et fond sur place, laissant son eau s’écouler en petits ruisseaux parmi les cailloux. Ils dévalent les pentes d'Ok, surgissent sous une pierre avant de disparaître à nouveau et enfin, 1 000 mètres plus bas, rejoignent les cours d'eau qui irriguent les plaines et contribuent, via un système de barrages, à produire une partie de l’énergie des Islandais.

A l\'approche du sommet de Ok, les roches autrefois recouvertes par le glacier se couvrent de cristaux de glace.  
A l'approche du sommet de Ok, les roches autrefois recouvertes par le glacier se couvrent de cristaux de glace.   (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

"Cette eau a 300 ans. Jamais vous ne boirez une eau plus pure que celle-là", promet Olafur Eliasson en s'acroupissant prudemment sur les pierres mouillées. A l'approche du sommet, il a ôté ses gants et plongé ses mains jointes dans l'eau glaciale. "C'est de la neige pure. De la neige tombée ici à une époque où la pollution n'existait pas", poursuit-il à l'intention du petit groupe qui s'est formé autour de lui. "Il n'y a pas beaucoup d'endroit dans le monde où on peut s'offrir ça, donc si j'étais vous, j'en profiterais." S'il s'agit de sa première excursion sur Ok, Olafur Eliasson s'y connaît en fonte des glaces.

Artiste plasticien islando-danois installé à Berlin, il a fait acheminer depuis le Groenland des morceaux d'icebergs, exposés à Paris à l'occasion de la COP21. Ils ont fondu face à d'illustres tombeaux, sur la place du Panthéon. A l'instar d'Andri Snær Magnason et de sa plaque visant à rapprocher le présent du futur, lui est convaincu de pouvoir apporter le changement climatique à la porte de ceux qui s'en pensent encore protégés. "L'art peut jouer un rôle dans la lutte contre le réchauffement climatique", plaide-t-il.

L\'artiste dano-islandais Olafur Eliasson sur les pentes du volcan Ok, dimanche 18 août 2019. 
L'artiste dano-islandais Olafur Eliasson sur les pentes du volcan Ok, dimanche 18 août 2019.  (MARIE-ADELAIDE SCIGACZ / FRANCEINFO)

Il n'est pas seul à le penser. A 180 kilomètres des pentes d'Ok, dans la petite ville portuaire de Stykkisholmur, l'artiste américaine Roni Horn a fait le même constat. En 2007, elle a créé une "Librairie de l'eau" (lien en anglais). Ce lieu abrite une collection de 24 tubes transparents, contenant chacun l'eau d'un glacier islandais. "Ici, c'est Ok", explique Þorgeir, en pointant du doigt un des tubes traversant la pièce du sol au plafond. Quand la neige morte du volcan aura dévalé ses pentes et se sera déversée dans la Hvita et les rivières alentour, voilà tout ce qu'il restera de ces neiges centenaires.

Employé pour l'été dans ce musée, qui fait également office de résidence d'écrivain, le jeune homme slalome en chaussons entre les œuvres. Elles illustrent le destin similaire de ces glaciers pourtant si différents les uns des autres : "Ici, vous avez l'eau du Þórisjökull, du Geitlandsjökull, et le Snæfellsjökull, qui se trouve ici, sur cette péninsule. Il fond rapidement, comme tous les autres. On estime qu'il aura disparu d'ici 20 ou 30 ans."

Du temps où les glaciers islandais étaient à leur maximum, à la toute fin du XIXe siècle, le dernier cité a inspiré Jules Verne : c’est par le Snæfells que le professeur Otto Lidenbrock et son équipe entament leur célèbre Voyage au centre de la Terre. Des histoires, des sagas et une mise en garde, gravée dans une plaque de cuivre, à 1 141 m d’altitude… D’ici 200 ans, c’est peut-être tout ce qu’il restera de ces mastodontes de glace.