ENQUETE FRANCEINFO. Entre "méfiance" et "humiliation", le parcours du combattant des personnes LGBTI chez le médecin

Cette enquête publiée en mars, a été récompensée, mardi 19 juin, dans la catégorie "Enquête - reportage" aux Out d'Or 2018. Ces prix, décernés par l'Association des journalistes lesbiennes, gays, bis et trans (AJLGBT), célèbrent la "visibilité" des LGBT dans la sphère publique.

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"Vous voulez paraître encore moins viril que vous ne l'êtes ?" Antoine* se fige, à moitié déshabillé, au milieu du cabinet du médecin. Face à lui, le dermatologue fixe sa poitrine épilée. Le jeune homme de 24 ans ignore la remarque. La consultation se poursuit et le diagnostic tombe : Antoine a la gale, une infection causée par un parasite. "Avez-vous des relations sexuelles avec des hommes ?", interroge le dermatologue. Oui. "Voilà ce qui se passe lorsqu'on fait n'importe quoi !" Neuf ans plus tard, Antoine n'a toujours pas oublié les remarques homophobes du praticien. "C'était un médecin, une personne que je pensais neutre et digne de confiance. C'était très violent."

Selon une étude sur la santé des lesbiennes, gays, bisexuels, trans et intersexes (LGBTI), une personne interrogée sur deux s'est déjà sentie discriminée lors d'un parcours de soin, rapportait Libération en janvier. A quoi se heurtent les patients LGBTI ? Comment améliorer les rapports entre soignants et soignés ?  Franceinfo a recueilli les témoignages de patients et de praticiens.

  
   (AWA SANE / FRANCEINFO)

"J'ai vécu une véritable humiliation"

La "méfiance" de Raphaël* envers les médecins remonte à novembre 2014. Des soupçons de méningite le conduisent au service maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Tenon, à Paris. Une première spécialiste l'interroge sur ses antécédents et ses habitudes : a-t-il des rapports sexuels avec des hommes ? Protégés ? "Elle m'a demandé si j'utilisais des préservatifs pendant les fellations", raconte Raphaël. "Non", répond-il. "Elle a tout de suite posé son diagnostic : une primo-infection du sida." La médecin lui "fait la morale", lui rappelle que "le VIH se transmet surtout entre hommes". Raphaël rumine des "idées noires", quand ses résultats d'analyses arrivent. C'est une méningite. Il n'est pas séropositif. "Cette médecin aurait tout à fait pu attendre le résultat de la prise de sang, au lieu de délivrer un faux diagnostic fondé sur un a priori", blâme Raphaël. Comme lui, de nombreux gays regrettent de voir leur santé réduite à leur sexualité, que certains praticiens présument "à risques".

J’ai un ami à qui le médecin traitant prescrivait un test VIH à chaque fois qu’il venait, même pour une gastro-entérite ou un rhume, alors qu’il n’avait pas de rapports sexuels.

Baptiste Beaulieu

Paradoxalement, pour les lesbiennes, le problème est inverse. "Une gynécologue m'a dit de revenir consulter quand j'aurais une 'vraie' vie sexuelle. J'en avais déjà une", s'agace Flora Bolter, présidente du centre LGBT de Paris. "Une autre m'a refusé un frottis : il y avait, selon elle, peu de risques que je développe un cancer du col de l'utérus car je n'avais pas de relations avec des hommes, se remémore la militante. Je venais pourtant de lui parler des antécédents de cancer chez les femmes de ma famille." Lucie* a, elle, "vécu une véritable humiliation" dans le cabinet de sa première gynécologue. Pour justifier un test de dépistage d'infections sexuellement transmissibles (IST), la spécialiste lui "demande d'expliquer [ses] relations sexuelles en détail". "Elle voulait savoir s'il s'agissait de 'pénétration avec les doigts ou avec un objet'." Lucie, bisexuelle, est aujourd'hui en couple avec un homme. "La relation avec les soignants est beaucoup plus simple, je n'ai plus besoin de me justifier en permanence", affirme-t-elle.

"Il y a des préjugés, des stéréotypes et une hétéronormativité [la présomption d'hétérosexualité] du suivi du soin chez les médecins", analyse le sociologue Arnaud Alessandrin, auteur de l'étude sur la santé des LGBTI. Cela affecte particulièrement les personnes intersexes, nées avec des appareils génitaux ou une anatomie reproductive "atypiques". En France, les enfants concernés subissent très tôt des opérations chirurgicales destinées à leur "assigner un sexe". Une pratique pour laquelle la France a été condamnée à trois reprises par l'ONU, en 2016, note le Huffington Post. "Etre intersexe, ce sont des années et des années de violences médicales, assène Loé, qui a fondé le Collectif Intersexes et Allié.e.s. On opère des enfants sans leur consentement, pour une variance [une différence au niveau des organes génitaux] qui n'a pas d'impact sur leur santé. Alors que l'opération va entraîner des années de suivi médical et de traitements hormonaux."

Le corps médical nous voit comme une anomalie qu'il doit corriger.

Loé

Les personnes transgenres n'échappent pas non plus à ces préjugés. "Des médecins, notamment des psychiatres, 'mégenrent' volontairement des patients", accuse Adrian Debord, de l'association d'information sur les transidentités Chrysalide. "On ne se rend pas compte du déchirement que ressent, par exemple, une femme trans qu'on appelle 'monsieur'", se désole Baptiste Beaulieu, médecin généraliste. Adrian Debord se souvient d'un praticien, consulté afin d'obtenir l'attestation nécessaire au début d'un traitement hormonal pour entamer sa transition de femme à homme. "Il m'a dit que j'étais malade, qu'il fallait que je me fasse soigner." Un autre a qualifié sa transidentité de "n'importe quoi". "Etre en détresse et entendre un discours transphobe de la part de quelqu'un qui a un pouvoir sur la poursuite de notre transition, c'est terrible", confie Adrian Debord. "La médecine est enfermée dans une vision normalisée du corps, reconnaît Didier Sicard, professeur de médecine et président d'honneur du Comité consultatif national d'éthique (CCNE). Mais ça n'existe pas, un corps normal."

  
   (AWA SANE / FRANCEINFO)

"Je vais le moins possible chez le médecin"

Trouver un médecin bienveillant, "c'est un peu la roulette russe", soupire Adrian Debord. "On ne sait jamais quand on sera considéré comme un phénomène de foire et quand on sera traité avec respect et dignité", déplore le membre de Chrysalide. Faute de connaissances sur les transidentités et l'intersexuation, certains praticiens peuvent assaillir les patients de questions. "On nous interroge sur notre vie privée, sans rapport avec la consultation. C'est intrusif", souligne Maëlle Lamour, trésorière de l'association OUTrans. Loé, du Collectif Intersexes et Allié.e.s, dénonce même la "curiosité malsaine" de certains praticiens. "Par exemple, quand tu as 13 ans et qu'un chef de service d'un CHU fait défiler tous ses internes pour qu'ils observent tes organes génitaux."

Parfois, la curiosité vire à "la panique". "Certains médecins nous regardent comme des aliens et nous redirigent vers quelqu'un d'autre pour se débarrasser du monstre", réprouve Loé. Maëlle Lamour a, elle aussi, déjà essuyé un refus de soins. Un ophtalmologue a certifié qu'elle devait trouver un praticien "spécialisé" à cause de son traitement hormonal, sans pouvoir la rediriger vers un confrère. "Un médecin a le droit, et même le devoir, de refuser un patient s'il ne se juge pas compétent", justifie Jean-Marie Faroudja, président de la branche éthique et déontologie du Conseil national de l'Ordre des médecins. Une vision nuancée par le président d'honneur du Comité consultatif national d'éthique.

Quand un soignant doit traiter une personne transgenre pour une pneumonie ou une entorse, il n'a aucune raison d’exprimer une incompétence. Il est compétent parce qu’il se trouve face à un corps humain.

Didier Sicard

Si les refus de soins "restent très rares", selon le sociologue Arnaud Alessandrin, les personnes LGBTI se heurtent souvent au poids des normes. "Dans la plupart des cas, le médecin ne s'interroge pas sur l'orientation ou l'identité de genre de ses patients et patientes, il les classe comme hétéros, estime Baptiste Beaulieu, généraliste. C'est compréhensible. Mais cela conduit parfois à des comportements inadaptés." Par peur des remarques déplacées, 40% des personnes LGBTI choisissent d'éviter le sujet durant leur parcours de soins, indique l'étude d'Arnaud Alessandrin. "Tant que ce n'est pas nécessaire, tu triches, tu parles de 'la personne avec qui tu es', plutôt que de dire 'ma copine'", confirme Lucie.

Traumatisé par une première mauvaise expérience, Raphaël a préféré taire son orientation sexuelle lorsqu'il a été admis aux urgences pour des douleurs dans la région anale. "Je voulais éviter que les médecins ne fassent des raccourcis, explique-t-il à franceinfo. Je n'avais pas eu de relations sexuelles depuis des mois et j'étais à jour dans mes tests sérologiques." Les seniors aussi choisissent souvent le silence. "La sexualité des vieux est déjà difficilement évoquée, mais tout ce qui concerne les pratiques minoritaires est totalement inconnu", témoigne Francis Carrier, 63 ans et membre de l'association Grey Pride.

Les personnes âgées ont caché toute leur vie leur orientation sexuelle, c’est inscrit dans leur ADN. Ce n’est pas en vieillissant qu’elles vont se mettre à en parler à leur médecin.

Francis Carrier

Certains patients LGBTI développent presque une phobie du cabinet médical. "Je vais le moins possible chez le médecin et je me soigne de manière naturelle, avec des plantes", indique Loé, qui change régulièrement de généraliste pour éviter de révéler son intersexuation. "J'ai beaucoup de chance parce que j'habite à Paris et qu'il y a beaucoup de praticiens, mais c'est usant. Je repousse le plus possible le moment d'en parler, à chaque fois cela réactive le trauma." Les relations des personnes LGBTI avec le corps médical oscillent donc parfois entre deux extrêmes : soit leur orientation sexuelle ou leur identité de genre devient la seule préoccupation des soignants, soit ce sujet est passé sous silence.

  
   (AWA SANE / FRANCEINFO)

"Ce silence entraîne un risque sanitaire"

Le difficile coming out médical peut représenter un risque pour la santé des patients. "Il n'y a pas d'obligation de parler de sa vie sexuelle à son médecin, mais on doit pouvoir le faire en cas de besoin", note Flora Bolter, du centre LGBT Paris. "Vous n'avez évidemment pas à révéler votre orientation pour obtenir un certificat médical pour le sport, mais si vous souffrez de douleurs au pelvis, cela peut être important pour le diagnostic", met en garde Baptiste Beaulieu. Le généraliste "se désole" de voir des patients "développer des pathologies plus graves parce qu'ils n'ont pas osé parler à leur médecin tout de suite". "Cette loi du silence entraîne un risque sanitaire", s'alarme également Joël Deumier, président de SOS homophobie.

Certaines maladies sont plus courantes chez les hétéros, d'autres chez les homos, et il ne devrait pas y avoir de honte à en parler.

Baptiste Beaulieu

Les idées reçues des soignants peuvent également être un obstacle au bon suivi médical. "Seulement 7,3% des femmes et 23,6% des hommes déclarent avoir reçu, de la part d'un médecin généraliste, des informations jugées adaptées, utiles ou intéressantes sur la prévention des infections sexuellement transmissibles (IST) ou la sexualité", selon une thèse citée par Le Monde. Certains praticiens minimisent ainsi les risques d'infections chez les lesbiennes. "On observe pourtant une surreprésentation de certaines IST, notamment la chlamydia, dans cette population", relève Flora Bolter. Lorsque Lucie a souffert de cette infection, sa gynécologue a rédigé des ordonnances pour ses anciens partenaires masculins, par précaution. "Elle a refusé de m'en écrire une pour mon ex, Julie*, poursuit-elle. C'était à moi, la patiente, de l'informer du risque de transmission."

Parce qu'elles sont souvent considérées comme "asexuelles" par les soignants, les lesbiennes ont également un moins bon suivi gynécologique. Il "en découle notamment (...) une surmortalité liée à certains cancers, diagnostiqués trop tardivement", selon une tribune du comité scientifique et éthique du colloque sur la santé des personnes LGBTI, publiée en mars 2017 dans Libération. "Il y a très peu de données épidémiologiques sur les femmes lesbiennes et bisexuelles, poursuit Flora Bolter. Résultat, les campagnes de prévention ne sont pas adaptées. Et cela ne concerne pas uniquement ces femmes : en dehors du VIH, les problématiques de santé spécifiques aux LGBTI ne sont pas prises en compte par le corps médical."

La médecine est encore largement marquée par le patriarcat et l’homophobie. Il faut déconstruire ces stéréotypes, car ils entravent la bonne prise en charge des patients LGBTI.

Joël Deumier

"Il y a autant d’homophobes dans le corps médical que dans toute la société, tempère le militant. Mais les médecins sont censés aider des personnes déjà vulnérables, qui ont besoin de pouvoir leur faire confiance." Le bon accueil est d’autant plus important que les médecins font "souvent du soutien psychologique", rappelle Baptiste Beaulieu. "Lorsque l’on traite un gay tabassé parce qu’il tenait la main de son compagnon dans la rue, il faut savoir l’accompagner, insiste le généraliste. Le soignant doit être en capacité de s’adapter à son patient."

  
   (AWA SANE / FRANCEINFO)

"Comment mieux accueillir ces patients ?"

Discriminations, culpabilisation, méconnaissance… Pour s'épargner les mauvaises expériences, beaucoup se tournent vers les praticiens qualifiés de "LGBTI-friendly". Lucie a trouvé sa gynécologue grâce "aux recommandations d'une amie". Maëlle Lamour a, elle aussi, recours au bouche-à-oreille. "Je suis prête à traverser la ville pour aller voir un généraliste trans-friendly, même pour un rhume", confie-t-elle. Sur internet, patientes et patients croisent leurs expériences pour partager les coordonnées de médecins jugés bienveillants. Les principaux critères sont "l'absence de refus de soins, une certaine discrétion vis-à-vis de leur vie privée, et qu'ils soient correctement genrés tout au long de la consultation", développe Arnaud Alessandrin.

Plusieurs médecins se sont insurgés contre l'existence de ces listes "communautaires". "J'espère qu'un jour elles ne seront plus nécessaires, mais il me semble normal que les patients cherchent des praticiens de confiance", tranche Baptiste Beaulieu. Le généraliste appelle ses confrères à "se remettre en question" pour "comprendre comment mieux accueillir les patients". "Toute la médecine s'apprend sous forme de stéréotypes, car il y a une quantité énorme d'informations à intégrer, admet-il. Le seul moment où l'on parle des LGBTI durant ces études, c'est pour enseigner que lorsqu'on a un patient gay, il faut penser au dépistage du VIH et des IST." Baptiste Beaulieu ne réfute pas "la prévalence plus élevée du sida chez les hommes homosexuels". "Mais peut-être qu'on peut essayer d'en parler autrement qu'en présentant les gays comme des personnes ayant une sexualité 'à risques', s'insurge le généraliste. Les étudiants ne reçoivent par ailleurs aucune sensibilisation à l'accueil des minorités sexuelles."

La médecine ne s’intéresse qu’à l’hétérosexuel blanc, alors qu’on est amenés à s’occuper de toute la population.

Baptiste Beaulieu

"Les professionnels de santé ne sont pas informés des problématiques spécifiques aux personnes LGBTI", qu'elles soient intercommunautaires ou qu'elles concernent uniquement les lesbiennes, les gays, les trans ou les intersexes, renchérit Joël Deumier, président de SOS homophobie. "On ne peut pas demander aux études de médecine d'aller au fond de toutes les situations possibles", objecte Jean-Marie Faroudja, du Conseil national de l'Ordre des médecins. Il rappelle qu'une partie des connaissances des praticiens vient "avec la pratique".

Pour aider aussi les soignants, SOS homophobie et d'autres associations publient des guides de bonnes pratiques : "Tomber la culotte", sur la santé des lesbiennes et bisexuelles, un fascicule sur la prise en charge des patients gays, ou encore un guide pour l'accueil des personnes trans, réalisé par Chrysalide. "Il est essentiel que l'on puisse aller voir son médecin de campagne et bénéficier d'un accueil et d'un suivi de santé adaptés, martèle Flora Bolter, présidente du centre LGBT de Paris. La bonne nouvelle, c'est que de nombreux soignants sont demandeurs de ce type d'informations."

Les associations et soignants interrogés par franceinfo plaident également pour une évolution de la formation initiale. L'objectif n'est pas d'ignorer l'orientation ou l'identité de genre des patients, mais d'adapter la manière dont les soignants abordent le sujet. "Il faut sensibiliser les futurs médecins à l'existence même des LGBTI, affirme Joël Deumier. Adapter les questions que l'on pose au patient, de façon à ne pas présumer de son hétérosexualité ou de son identité de genre, permet déjà d'améliorer l'accueil." Didier Sicard s'étonne également qu'aucun cours ne permette aujourd'hui aux étudiants de "s'affranchir de leurs idées reçues". "Il reste beaucoup de progrès à faire dans le domaine de la pédagogie d'accueil des patients, conclut le président d'honneur du CCNE. Il est inacceptable qu'une personne en souffrance n'ait pas accès à la médecine."

* Les prénoms ont été modifiés.