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RECIT. "Je sais pourquoi vous venez" : quatorze ans après, le quintuple infanticide de Galfingue résolu grâce à une rixe entre voisins

Carole Bélingard, Catherine Fournier le lundi 29 janvier 2018

Le secret des "bébés de Galfingue" (DR)

La cour d'assises du Haut-Rhin n'a pas retenu d'atténuation de sa responsabilité. Sylvie Horning a été condamnée, jeudi 20 juin, à vingt ans de réclusion criminelle pour avoir tué cinq de ses nouveau-nés. Le jury a suivi les réquisitions de l'avocate générale, Melody Barbuti, qui avait estimé que tous les éléments constitutifs du meurtre étaient présents dans ce dossier hors norme. En janvier 2018, franceinfo s'était penché sur cette affaire d'infanticides.


Les gendarmes se présentent au petit matin devant la maison verte à colombages de Petit-Landau. Dans ce village du Haut-Rhin, ce mardi 28 novembre 2017, ils viennent chercher Sylvie H. "Je sais pourquoi vous venez", leur lance cette femme d'une cinquantaine d'années. Son ADN correspond à celui de quatre cadavres de nouveau-nés retrouvés dans une forêt, à quarante kilomètres de là, en 2003. La justice vient de percer le mystère des "bébés de Galfingue", l’une "des plus anciennes affaires d’infanticides non résolues".

Près de quinze ans après les faits, ce "cold case" a connu un rebondissement grâce à une banale querelle de voisinage. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Une perquisition a permis de retrouver le corps d’un cinquième nouveau-né, conservé dans une glacière. C’est une autre enquête qui commence pour percer les ressorts de ce quintuple infanticide, et tenter de comprendre l’irrationnel. Un grand nombre de questions restent en suspens. Sylvie H. y répondra-t-elle ? Elle est convoquée devant le juge d’instruction lundi 29 janvier.

Une macabre découverte en forêt

Philippe Gava, agriculteur, a retrouvé, le 21 octobre 2003, trois sacs-poubelle en forêt de Galfingue (Haut-Rhin) contenant des cadavres de bébés. (PHOTO : AFP / ILLUSTRATION : AWA SANE - FRANCEINFO)

Les frênes de la forêt de Galfingue affichent des couleurs dorées et ocres. En ce début d'automne, le temps est maussade. Cela ne décourage pas Philippe Gava d’aller entretenir sa parcelle isolée, en bordure d’un chemin de halage. Le propriétaire est tranquille : les arbres font face à un champ de maïs, loin des habitations. Mais l’écobuage tourne vite court, ce mardi 21 octobre 2003. L’homme découvre trois sacs en plastique dissimulés sous des ronces.

Le propriétaire peste d'abord contre ces déchets laissés là sauvagement. "Je me suis dit que les gens ne faisaient vraiment pas attention à la forêt", confie-t-il au Parisien à l’époque. Mais quand Philippe Gava ouvre le premier sac, ce qu’il découvre n’a rien à voir avec de simples ordures.

J'ai découvert le cadavre d'un bébé dans l'un, des ossements, des sous-vêtements, une serviette et du placenta dans l'autre. Je n'ai pas ouvert le troisième.

Philippe Gava au "Parisien"

L’homme appelle aussitôt la gendarmerie. Des militaires arrivent sur place, rapidement suivis d’un médecin légiste. "Il nous dit alors qu’il y a beaucoup de choses à l’intérieur, se remémore Jean-Frédéric Sellier, alors officier commandant de la section de recherches de gendarmerie de Strasbourg. Mais comme les conditions météo sont mauvaises, on décide de déballer tout ça directement à l’institut médico-légal pour que ce soit fait dans de bonnes conditions."

Sur place, c’est la stupeur. Il n’y a pas un cadavre de bébé, mais quatre. "Ils étaient dans des états de décomposition différents puisqu’il y avait même des ossements", se souvient le militaire. Deux d’entre eux présentent des signes de strangulation. Le 28 octobre, une information judiciaire contre X pour homicides volontaires est ouverte.

La macabre découverte ébranle Galfingue. De très nombreux journalistes se pressent dans cette commune de 800 habitants. "A l’époque, il y avait encore le café, Aux deux clés, les médias venaient tous y interroger les gens", se rappelle la secrétaire de mairie. Pendant des jours, la presse régionale et nationale afflue. L’affaire fait aussi bien les gros titres de L’Est républicain ou du Monde que l’ouverture des "20 heures" de France 2 et TF1. Des journalistes allemands et suisses font également le déplacement.

"La pression médiatique était infernale, se souvient André Jelger, l’ancien maire de Galfingue aujourd’hui à la retraite. Le lendemain de la découverte, j’ai reçu jusqu’à 25 coups de fil de journalistes." Il se souvient notamment d’un article de Paris Match : "C’était carrément un roman, avec la forêt hantée, les maisons à colombages et, limite, les cigognes qui venaient de passer."

L’onde de choc touche aussi les communes alentour. Dans le café aux nappes fleuries de Bernwiller, l'affaire des "bébés de Galfingue" est de toutes les conversations. "On a l’autoroute juste à côté, sur le moment on s’est dit que ça devait être des gens de passage. Mais pourquoi cette forêt-là ? Ce n’est pas la seule dans le secteur", s'interroge encore aujourd'hui Christine, la patronne du troquet, les journaux du jour étalés devant elle. Les théories les plus folles circulent. On évoque l’œuvre d’une secte, la piste de prostituées venues d'Allemagne, ou encore celle d’une "faiseuse d’anges". "On a parfois regardé ces rumeurs avec amusement, mais cela ne nous a jamais détournés de notre travail", expédie Jean-Frédéric Sellier.

Le "travail de fourmi" des gendarmes

Onze enquêteurs composent la cellule "Infanticides 68", créée en 2003 et installée à Mulhouse (Haut-Rhin). (PHOTO : MAXPPP / ILLUSTRATION : AWA SANE / FRANCEINFO)

L’enquête s’annonce longue et délicate. Une cellule dédiée, appelée "Infanticides 68", est immédiatement mise sur pied. Onze gendarmes sont mobilisés à plein temps. "On partait avec pas grand-chose, se remémore Jean-Frédéric Sellier. C’était un vrai travail de fourmi." L’objectif des enquêteurs : examiner chaque piste et "fermer les portes les unes après les autres".

L’ADN de Philippe Gava, l’homme qui a découvert les sacs, est comparé à celui des bébés. Ils ne correspondent pas. La piste est écartée. Des analyses plus poussées sont menées. Elles confirment que les quatre enfants sont issus de la même mère. Et, détail aussi crucial pour les enquêteurs, les cadavres ne sont pas tous dans le même état : les accouchements ont eu lieu entre 1990 et 1995, puis au début des années 2000. Les corps ont été conservés un moment avant d’être abandonnés dans la forêt.

Pour nous, cela suggère une chronologie. La piste la plus probable est celle du contexte familial. On pense à un inceste ou à une grossesse dissimulée.

Jean-Frédéric Sellier, officier commandant, à franceinfo.

Mais pourquoi avoir gardé ces cadavres pendant des années pour finalement s’en débarrasser ? La question hante les enquêteurs. "Cela suggère qu’il y a eu un changement dans la vie de la mère, comme un déménagement ou un nouveau compagnon", précise Jean-Frédéric Sellier. Les gendarmes décident de passer au crible la situation personnelle des femmes des alentours en âge de procréer pour trouver des profils de ce type. Environ 200 tests ADN ciblés sont réalisés.

Mais les enquêteurs se heurtent à un premier écueil. Où arrêter le périmètre des recherches ? "C’était forcément arbitraire", reconnaît l’enquêteur en chef. Ils le déterminent en fonction des hypothèses étudiées. Quelques semaines après la découverte des corps, une lettre anonyme évoque la piste d'une employée d'un supermarché de la région, rappelle Le Parisien. Les gendarmes se focalisent sur cinq établissements. "Ils nous ont demandé, à moi et plusieurs collègues, si on acceptait de se faire prélever, raconte Joëlle, alors caissière dans un supermarché de Dannemarie, à 13 kilomètres de Galfingue. On a toutes dit oui. C’était juste un bâtonnet dans la bouche. Mais après, on n'a plus eu de nouvelles." Et pour cause. Aucun prélèvement n'est concluant. La cellule "Infanticides 68" envisage un temps de réaliser des relevés ADN systématiques. Mais la justice ne suit pas. Trop coûteux et trop incertain.

Les investigations s’attachent aussi à déterminer l’origine des textiles retrouvés dans les sacs, dont un pantalon. Les enquêteurs recherchent où la marque est vendue dans les magasins du secteur. En vain. "Il aurait fallu que l’acheteur ait laissé une trace de paiement, que le commerçant ait gardé des tickets", explique Jean-Frédéric Sellier. Les gendarmes, habillés en civil, se fondent dans la population. Observent, interrogent. Ils rencontrent diverses associations qui auraient pu détecter des "situations de désespoir".

Ils sont même allés voir le curé pour savoir si quelqu’un s’était confessé.

André Jelger, ancien maire de Galfingue.

Les gendarmes piétinent. En mars 2005, la cellule "Infanticides 68" est dissoute. Seuls deux enquêteurs restent en veille sur l’affaire. "On continue à produire des actes pour repousser la prescription", précise Jean-Frédéric Sellier. En clair, dès que les gendarmes effectuent une simple recherche, cela leur permet de remettre à zéro le compteur de la prescription, qui est encore à cette époque de dix ans pour un crime. Le 4 février 2009, faute d’éléments nouveaux, et malgré un dossier de 5 200 pages, l’enquête est close. Un non-lieu est prononcé.

C’est compter sans la détermination d’Enfance majuscule, une association de protection de l’enfance, partie civile dans cette affaire. "Je n’ai jamais lâché", affirme son avocat, Thierry Moser. En 2013, il saisit à nouveau le parquet. En mettant en avant les progrès des fichiers génétiques, il finit par obtenir la réouverture d’une information judiciaire en 2016. Un juge d’instruction est saisi. Les enquêteurs espèrent que l’ADN de l’un des deux parents a depuis été relevé dans une autre affaire.

La clé de l'énigme révélée par une rixe entre voisins

Sylvie H. a été interpellée à son domicile de Petit-Landau (Haut-Rhin), le 28 novembre 2017, quatorze ans après la découverte des cadavres de bébés. (PHOTO : MAXPPP / ILLUSTRATION : AWA SANE / FRANCEINFO)

Armand Le Gac est devant sa télé, ce dimanche 4 septembre 2016, quand le téléphone sonne. Des habitants de sa commune, Petit-Landau, sont en train d’en venir aux mains. Le maire délaisse son documentaire sur Johnny Hallyday, Jacques Dutronc et Eddy Mitchell pour se rendre sur les lieux. "Quand je suis arrivé, les chiens aboyaient, les gens criaient mais c’était quasiment terminé, les gendarmes avaient séparé tout le monde", raconte-t-il.

Il s’agit d’un banal conflit de voisinage au sujet de nuisances sonores. L’une des deux familles impliquées est "locataire à Petit-Landau depuis une dizaine d’années" : une femme, son compagnon et l’un de leurs trois enfants, le fils aîné âgé de 31 ans. Armand Le Gac ne les connaît pas particulièrement. "Maintenant, les nouveaux arrivants n’ont plus l’obligation de se déclarer en mairie. Et puis, ils ne faisaient pas partie du tissu associatif", justifie celui qui administre le village depuis 2001.

Comme le veut la loi dans le cas des infractions de violences volontaires, l’ADN des personnes impliquées dans la rixe est prélevé. En avril 2017, les empreintes génétiques sont transmises au fichier national (Fnaeg) et comparées automatiquement aux traces inconnues. Le résultat tombe durant l'été : un profil correspond aux prélèvements effectués fin 2003 dans les sacs-poubelle de Galfingue. Celui de Sylvie H., 54 ans. Le procureur de la République de Mulhouse, Dominique Alzeari, en est avisé fin août. De nouvelles expertises génétiques sont menées. Elles confirment que cette femme est bien la mère tant recherchée des quatre nouveau-nés découverts quatorze ans plus tôt.

Poursuivie avec son compagnon et son fils dans le cadre de la rixe, Sylvie H. est condamnée en octobre 2017 à deux mois de prison avec sursis et 700 euros d'amende. La famille fait appel. Pendant ce temps, les enquêteurs préparent l'interpellation de la quinquagénaire dans l'affaire des "bébés de Galfingue". Lorsque les gendarmes sonnent à sa porte, le 28 novembre, son compagnon tombe des nues. Mais elle n’est pas surprise.

Une longue perquisition permet de retrouver le corps d’un cinquième nouveau-né, conservé dans une glacière, entreposée dans un meuble de la cave. "Une pièce à conviction terrible", commente le procureur. L'audition de cette mère de trois enfants, déjà grand-mère, est "éprouvante". Aussi bien pour cette femme qui a "porté ce secret pendant quatorze ans" que pour les enquêteurs, selon le colonel François Despres, commandant de la section de recherches de Strasbourg.

C’était presque comme une délivrance.

Dominique Alzeari, procureur de la République de Mulhouse, lors d’une conférence de presse

La machine médiatique se remet en branle. Dès le lendemain, les titres régionaux révèlent l’interpellation. L'AFP relaie l’information et les médias nationaux emboîtent le pas. Le procureur organise une conférence de presse le 30 novembre, au cours de laquelle il présente l'affaire comme l’une "des plus anciennes affaires d’infanticides non résolues". Il indique que Sylvie H. reconnaît "l’intégralité des faits d’homicides sur ses enfants qui venaient de naître" et se félicite du "travail forcément discret mais obstiné des gendarmes qui n’ont jamais lâché". Même près de quinze ans plus tard.

Une "bonne mère", "banalement normale"

Sylvie H., mise en examen pour homicides volontaires, est incarcérée à la maison d'arrêt de Mulhouse (Haut-Rhin). (PHOTO : MAXPPP / ILLUSTRATION : AWA SANE / FRANCEINFO)

Si l’affaire des "bébés de Galfingue" semble avoir trouvé un épilogue, l’enquête sur les ressorts de ces infanticides, qui n’est pas sans rappeler l’affaire Véronique Courjault, s’annonce longue et complexe. Tout l’enjeu va être de comprendre la personnalité de Sylvie H., cette femme de petite taille, aux cheveux châtains, décrite par son avocat comme "banalement normale".

Devant les enquêteurs, elle dessine l’ébauche d’un scénario : à chaque fois, elle dissimule sa grossesse, accouche seule puis "supprime" le bébé, selon les termes de Dominique Alzeari. Pourquoi ? "Elle n’a rien à en dire", souligne son conseil, Roland Moeglen. "Très clairement, elle ne fournit pas d’explications structurées, construites ou vérifiables sur ses agissements", confirme le procureur lors de sa conférence de presse.

Elle explique que ces enfants, elle n’en voulait pas, elle ne vivait pas ses maternités, elle ne les a pas investies.

Dominique Alzeari, procureur de la République de Mulhouse, lors d’une conférence de presse

A son avocat, elle parle de "corps étrangers". Sommes-nous face à un déni de grossesse ? Comme l’expliquait récemment le professeur Israël Nisand, saisi dans ce dossier, il s'agit de la traduction physique de l'absence de "grossesse psychique". "Quand il n'y a pas de grossesse dans la tête, il n'y a pas de grossesse du tout", résume le chef du service de gynécologie-obstétrique du CHU de Strasbourg. Sylvie H., de corpulence classique, "ouvrait juste un bouton de son pantalon en fin de grossesse", assure son avocat. Le procureur est plus prudent. "Ce serait un peu simple de vous dire" qu’il s’agit de cela, tempère le magistrat, estimant que Sylvie H. "s’est arrogée le droit de vie et de mort" sur ses enfants.

Ce serait bien à la faveur d’un déménagement que Sylvie H., qui habitait à l’époque à une trentaine de kilomètres, à Wittelsheim, a transporté les bébés dans le bois de Galfingue. "Elle a fait quelques kilomètres et les a déposés, au petit bonheur la chance", précise Roland Moeglen. Quant au cinquième nouveau-né découvert à Petit-Landau, "elle affirme que cela remonte à au moins dix ans".

Selon plusieurs sources, la grossesse de sa dernière fille, aujourd’hui âgée de 18 ans, avait elle aussi été dissimulée, avant d’être révélée au dernier moment. Un "cercle infernal" dont le père ignorait, a priori, tout. La décrivant comme une "bonne mère", il assure n’avoir jamais rien vu. Les analyses confirment qu'il est bien le père de tous les bébés. Placé en garde à vue, cet artisan qui travaille en Suisse a été relâché. Visiblement très éprouvé, il refuse aujourd'hui de répondre aux questions des journalistes.

On est des victimes dans cette affaire, laissez-nous tranquilles !

Le compagnon de Sylvie H. à franceinfo

Issue d’une fratrie de sept enfants, Sylvie H. travaillait depuis 2012 comme technicienne dans une entreprise spécialisée dans l’ingénierie à Mulhouse, pour "1 400 euros" par mois, selon son avocat. "On a tous été surpris par cette affaire. Jusque-là, rien ne laissait entrevoir quoi que ce soit, confie son chef de service à franceinfo. C’était une employée comme une autre, elle était appréciée par certains de ses collègues."

On nage dans l’irrationnel, le stupéfiant. On n’est pas dans du Zola. C’était une dame insérée dans la vie professionnelle. Mon objectif n’est pas de l’accabler, mais de comprendre.

Thierry Moser, avocat de l’association Enfance majuscule, à franceinfo

Mise en examen pour homicides volontaires sur mineurs de 15 ans commis sur descendants et placée en détention provisoire, Sylvie H. accepte le fait d’être en prison. Son compagnon, dont elle partage la vie depuis une trentaine d'années, n’a pas encore de permis de visite. Mais il lui envoie de l’argent pour acheter des cigarettes et l’appelle le week-end.

La mère de famille doit être entendue par le juge d’instruction lundi 29 janvier. "Elle part du principe qu’elle en a pour plusieurs années", indique Roland Moeglen, qui déposera peut-être une demande de remise en liberté après avoir consulté l’ensemble des expertises psychiatriques et psychologiques. Ces rapports, qui doivent être versés au dossier au plus tard mi-mars, éclaireront peut-être d’un jour nouveau le mystère des "bébés de Galfingue".

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