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Tour de France 2023 : d’une victoire sur l’étape amateure du Tour à la Grande Boucle six ans plus tard… L'itinéraire atypique de Jonas Abrahamsen

Le Norvégien, qui avait remporté la cyclotouriste de l'Etape du Tour en 2017, va découvrir le Tour de France, qui s'élance samedi de Bilbao.
Article rédigé par Théo Gicquel, franceinfo: sport - De notre envoyé spécial à Bilbao
France Télévisions - Rédaction Sport
Publié
Temps de lecture : 5 min
Le coureur de la formation Uno-X Jonas Abrahamsen, le 1er mars 2023. (Instagram Jonas Abrahamsen)

Toute l’équipe scandinave Uno-X va découvrir le Tour de France, samedi 1er juin. A l’exception du vétéran Alexander Kristoff, vainqueur de quatre étapes, la formation invitée par l’organisateur ne compte que des novices sur l'épreuve. Parmi eux se trouve Jonas Abrahamsen, un Norvégien de 27 ans qui revient de loin. A 21 ans - un âge où Tadej Pogacar avait déjà un Tour de France dans sa poche -, il disputait l’Etape du Tour, la gigantesque cyclotouriste annuelle organisée par Amaury sport organisation (ASO). Depuis 1993, cette course permet aux amateurs de se frotter à une étape du Tour de France et est considérée comme l'un des plus grands rassemblements cyclistes au monde.

Cette année-là, en 2017, le tracé entre Briançon et le col de l’Izoard (17e étape), remporté par le Français Warren Barguil chez les pros quelques jours plus tard, est choisi. "J'ai été très chanceux d'être retenu parmi les deux à y aller, et courir l'une des étapes les plus dures du Tour de France 2017", se souvient Jonas Abrahamsen, déjà membre de la jeune équipe Uno-X, tout juste créée, qui évolue alors en troisième division mondiale.

Avec les cols de Vars et de l’Izoard au bout des 180 km, le morceau est colossal pour des amateurs ou semi-pros. Au total, 15 000 coureurs sont inscrits, répartis en sas au départ. "J'ai eu de la chance de partir parmi les plus proches de la ligne de départ, car il y avait énormément de monde. J'étais devant toute la journée, dans un petit groupe échappé", continue-t-il.

Jonas Abrahamsen est à l’époque un grimpeur qui cherche à se faire remarquer. "C'était une grande opportunité d'aller chercher une victoire en montagne, de voyager en France. Ça n'arrivait pas si souvent de pouvoir courir une compétition de cette envergure si loin, à cette époque pour moi." Mis (presque) dans les conditions du Tour, avec une route réservée, des ravitaillements, des voitures de dépannage et même des caméras, les amateurs se glissent alors une journée dans la peau des pros, souffrance comprise. "Il faisait très chaud ce jour-là, c'était très dur !"

Jonas Abrahamsen n’est alors pas tout à fait n’importe qui. "J'imaginais que je pouvais gagner, mais il y avait beaucoup de monde, notamment des gens qui avaient fait l'étape du Tour plusieurs fois. C'est en cours que j'ai réalisé que je pouvais vraiment gagner. A quatre kilomètres de l'arrivée, j'ai attaqué, j'ai vu que j'avais fait un trou sur le dernier coureur. C'était un grand moment pour moi, surtout que je n'avais pas vraiment gagné d'arrivée au sommet jusque-là", raconte-t-il, le sourire aux lèvres.

Un déclic à plusieurs niveaux

De quoi faire imprimer son patronyme dans la tête de 15 000 personnes, et bien plus encore. "C'était formidable, surtout avec le nombre de caméras présentes, je n'avais jamais vu ça. Quand je suis revenu chez moi, j'avais le sentiment d'être une star, c'était très spécial", avoue-t-il.

De retour à Skien, située à deux heures au sud-ouest d’Oslo, Jonas Abrahamsen, qui veut passer professionnel tout en gardant une voie de secours avec un diplôme d’électricien, se fait un nom parmi les grimpeurs. Passé pro en 2020, il sait que cette journée a été un déclic pour lui et son équipe. "Peut-être que ça m'a aidé pour trouver un contrat. Encore aujourd'hui, je pense que c'est peut-être pour ça que j'en suis là." Mais sans victoire probante par la suite, il décide alors de prendre un virage en épingle.

D’un grimpeur rachitique, il veut passer à un sprinteur imposant. "Mes muscles et mon corps étaient très maigres, mais mon corps était fait pour être plus massif. Beaucoup d'entraîneurs et de docteurs m'ont dit que je devais changer de style de coureur, car ce serait très difficile d'être un bon grimpeur ou un coureur de classement général avec ce physique. J'avais l'opportunité de me transformer en homme rapide. Je pense que c'était la bonne chose à faire car j'ai beaucoup plus de vitesse", explique celui qui va avoir pour mission d’amener son sprinteur Alexander Kristoff à la victoire sur le Tour 2023.

Interrogés à son sujet, ses patrons Jens Haugland et Kurt Asle Arvesen, présents comme lui au lancement de l’équipe, se souviennent. "Il vérifiait son poids en permanence, et d'un coup, il a réalisé : 'Pourquoi ne pas donner de l'énergie à mon corps ?' Donc il a commencé à prendre du poids", explique Arvesen, avant de couper la conversation pour demander à l’assemblée derrière lui combien Abrahamsen a pris, comme si l’information était bien connue de toute l’équipe. "20 kg ! C'est dingue", reprend-il, hilare.

Il avale sa langue lors d'une chute en janvier

Depuis janvier, Jonas Abrahamsen sait que sa formation est retenue pour le Tour de France. Il a pu se préparer en conséquence pour gagner sa place. Mais tout aurait pu s'effondrer. Lors d'un stage d'entraînement en Espagne, il chute. Ses coéquipiers le retrouvent inconscient, la langue avalée. Ils lui administrent les premiers soins avant l'arrivée du médecin, présent dans la voiture suiveuse. Il se réveille quelques heures plus tard à l'hôpital, quasiment sans séquelle : "Je m'en sors bien vu la chute. Je me souviens de rien, j'ai un trou d'une heure. Je suis tellement reconnaissant envers mes coéquipiers, je ne sais pas où je serais sans eux", expliquera-t-il ensuite.

Finalement retenu parmi les huit coureurs de la formation dano-norvégienne pour sa première Grande Boucle, il va découvrir le Tour de France, le vrai, pendant 21 étapes, six ans après avoir remporté sa petite sœur. "Il a commencé dans l'équipe en 2016. Si on avait dit aux gens, à cette époque, qu'il courrait le Tour en 2023, ils auraient rigolé. Mais quand on l'a sélectionné, tout le monde a dit que c'était tellement mérité. Ça me donne la chair de poule car il fait partie des gars avec qui nous avons lancé le projet", enchaîne son manager Jens Haugland.

"Je suis le Tour depuis que je suis petit. Quand je suis arrivé sur l'Etape du Tour, ça devenait un rêve de plus en plus fort. C'est bien d'avoir expérimenté un échantillon, un bout du rêve du Tour de France. Je n'aurais jamais pu imaginer que six ans plus tard, je serais au départ. C'est un rêve, c'est la plus grande course du monde", se réjouit-il. Il pourra désormais comparer les deux. Il rêve même d’une victoire d’étape, après une nouvelle échappée victorieuse.

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