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Tour de France 2023 : avec le réchauffement climatique, la Grande Boucle pourra-t-elle encore se tenir en juillet ?

Article rédigé par Pierre Godon, Thomas Baïetto
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 9 min
Le maillot jaune du Tour Jonas Vingegaard s'arrose sur l'étape entre Saint-Léonard-de-Noblat et le puy de Dôme, le 9 juillet 2023. (MARCO BERTORELLO / AFP)
Avec les températures extrêmes à venir, organiser la course en plein cœur de l'été va être de plus en plus chaud.

Nous sommes le 24 juillet 2055. Le peloton dispute l'avant-dernière étape du Tour de France. Le jeune espoir du cyclisme français Sandy Poulhinaut devance au sprint son compagnon d'échappée Bart van Aert pour s'adjuger l'étape reine du Tour de France, sur la grand-place de Béthune (Pas-de-Calais). C'est aux dernières lueurs des rayons du soleil, à 22h45, que le coureur de la formation Parasol&Co franchit la ligne, ravissant du même coup le maillot jaune à l'Espagnol Jesus Delcambioclimatico, victime d'une chute peu après le départ de Charleroi (Belgique).

Le parcours a tenu toutes ses promesses. L'ascension de six terrils couplée à une douzaine de secteurs pavés dans une semi-obscurité – une nouveauté testée par les organisateurs pour éviter la température très élevée qui règne sur la moitié nord de l'Hexagone – a permis aux attaquants de s'exprimer dès les premiers kilomètres. Le coureur tricolore ne cachait pas sa joie : "Pour moi, c'est aussi fort qu'un succès sur les lacets de l'Alpe d'Huez ou au Ventoux, quand le Tour pouvait encore s'y rendre, dans les années 2020. J'ai vu les images d'archives. Sur le bord de la route, dans le bassin minier, la ferveur était la même !"

Vous avez dit "science-fiction" ? Rien n'est moins sûr. Selon les prévisions du Groupe d'experts intergouvernemental sur le climat (Giec), la température va augmenter de 2°C en France d'ici à 2040, et en 2055, il ne sera pas rare d'avoir des températures frôlant les 50°C sur la moitié sud de l'Hexagone, notamment autour des Pyrénées, des Alpes et en Occitanie. Autant de lieux emblématiques des parcours de la Grande Boucle depuis un siècle. La situation, déjà préoccupante, va continuer de s'aggraver.

Quand le corps est mis à rude épreuve

"On dénombre 22 vagues de chaleur depuis 2010, soit plus que durant toute la deuxième moitié du XXe siècle. Si elles ne tombent pas forcément en juillet, le Tour de France ne pourra pas être épargné", remarque Florence Clément, responsable information au sein de l'Agence de la transition écologique (Ademe). Les scientifiques s'attendent à une multiplication des phénomènes extrêmes à cause du réchauffement climatique, comme la coulée de boue qui avait interrompu la dernière étape alpine en 2019 et précipité le sacre d'Egan Bernal. "On s'en souviendra comme le premier Tour de France significativement affecté par le changement climatique", avait déclaré à l'antenne, prophétique, le commentateur britannique Gary Imlach, sur ITV. Et ce n'est sans doute pas le dernier.

Faire du vélo pendant de longues heures ne sera pas très raisonnable en été. "On va atteindre les limites de la physiologie humaine", avance le chercheur Jean-François Toussaint, directeur de l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport, qui a participé au rapport du Giec. La température idéale pour un effort long, type marathon ou course cycliste, est toujours établie par les chercheurs à 10-12°C. Quand le mercure en affichera trois à quatre fois plus, le corps humain sera dans l'incapacité de se refroidir.

La transpiration et la vasodilatation ne peuvent pas tout, insiste Gilles Roussey, auteur d'une thèse sur la relation entre l'effort sportif et la chaleur. "Quand on effectue un effort prolongé dans une température ambiante acceptable, la température du corps grimpe déjà à 37,8°C, 38°C, on est en légère hyperthermie", explique-t-il. Des données surveillées de près par les équipes : le gros du peloton est déjà équipé d'un capteur de température corporelle pour mesurer les effets de la météo sur le corps des champions.

"Un coureur de 70 kg qui se déshydrate de 700 ml de liquide va voir sa performance chuter de 10%", illustre Jean-Jacques Menuet, médecin dans le peloton depuis trois décennies. "Mais tous les coureurs ne sont pas égaux face à la chaleur. On a beau s'y préparer en installant son home-trainer dans un sauna ou un hammam, c'est votre patrimoine génétique qui déterminera votre résistance."

"Il n'existe pas de produit miracle, encore moins illicite, contre la chaleur."

Jean-Jacques Menuet, médecin du sport

à franceinfo

Une étape de montagne en plein cagnard combine tous les facteurs de risque : réverbération maximale de la chaussée (record à battre, 70°C à Carcassonne en 2022), hypoxie (un déficit d'oxygène) provoquée par l'effort, et une vitesse de pénétration dans l'air – seul facteur pour rafraîchir les coureurs – réduite au maximum par le dénivelé positif. "La capacité du corps humain à se refroidir est limitée, met en garde Gilles Roussey. Au-delà de 39°C, on entre dans une phase critique. On ne peut boire qu'1,5 à 2 litres d'eau par heure. Les nutritionnistes des équipes se retrouveraient avec des coureurs déshydratés tous les soirs, pendant trois semaines."

Des coureurs qui déraillent

A moins que la technologie des vêtements réfrigérants, à l'image de la veste de glace que les coureurs utilisent déjà avant et après les étapes, fasse des bonds de géants. "On peut penser à certains textiles intelligents utilisés en fonderie, ou d'autres qui se liquéfient en cas de forte chaleur pour restituer de la fraîcheur", avance Gilles Roussey. La formation Israel-Premier Tech, qui réalise une première partie de Tour très convaincante, dispose de maillots thermorégulés en utilisant les propriétés du graphène. Selon ses concepteurs, cette technologie permet de réguler la hausse de la température corporelle pendant l'effort.

Le coureur de l'équipe Arkea Hugo Hofstetter applique un pain de glace sur sa nuque avant la 15e étape du Tour de France entre Rodez et Carcassonne, le 17 juillet 2022. (TIM DE WAELE / VELO / GETTY IMAGES)

Cette année, même en organisant les championnats de France à Cassel, dans le nord du département du Nord, de nombreux coureurs ont été victimes de coups de chaud, à l'image de Julian Alaphilippe, qui faisait partie des favoris. Romain Bardet a connu pareille mésaventure lors de la montée de l'Alpe d'Huez sur la Grande Boucle en 2022. "J'ai vraiment senti la chaleur qui m'envahissait. Quand j'ai commencé à avoir les frissons, le pouls qui tapait dans les tempes, je me suis dit qu'il fallait que je prenne mon rythme."

Exemple extrême : lors des championnats du monde à Doha, au Qatar, en 2016, la Néerlandaise Anouska Koster avait perdu connaissance sur le contre-la-montre par équipes, disputé par 40°C, et avait foncé tête la première dans les balustrades. "C'était comme dans un sauna, a pesté sa coéquipière Roxane Knetemann, citée par le Guardian. Si l'UCI nous envoie courir dans une chaleur pareille, qu'ils installent une dizaine d'ambulances le long du parcours !"

L'UCI a précisément mis en place un protocole en cas de températures extrêmes. Les parcours d'une course peuvent ainsi être modulés en cas de conditions météo défavorables, une plus grande souplesse peut être accordée au niveau des ravitaillements et des délais peuvent être allongés pour ne pas mettre tout le peloton hors-délais. Le destin des coureurs en temps de canicule est aussi entre les mains des préfectures, comme celle du Tarn qui avait obligé un rabotage en règle d'une étape du Tour d'Occitanie 2022, passée de 154 à 36 km d'un trait de plume. Sauf si le corps médical s'en mêle : "Une année, au Tour du Limousin, qui se dispute dans l'intérieur des terres, il fait une chaleur épouvantable, pas un souffle de vent, et le peloton refuse de prendre le départ, se souvient Jean-Jacques Menuet. Les médecins de toutes les équipes se sont enfermés dans un bus avec la direction de course, et nous avons négocié de raccourcir l'étape de deux heures."

Les organisateurs forcés de rétropédaler ?

Le genre de scène qu'on doit se préparer à revoir sur la Grande Boucle ? "Ce réchauffement va peut-être nous contraindre à faire des choix à l'avenir qu'on n'a pas envie de faire", soupire le leader de l'équipe Cofidis, Guillaume Martin, à France Télévisions. Déplacer le centre de gravité de la Grande Boucle vers le nord du pays année après année ? "On pourrait tout à fait imaginer un Tour concentré dans la partie septentrionale du pays, et conserver des étapes de montagne dans le Massif central", estime Jean-François Toussaint. D'ici à ce que le maillot à pois du meilleur grimpeur se joue vraiment sur les terrils du Nord-Pas-de-Calais, il y a encore une marge. Mais pour combien de temps ?

"Il va être de plus en plus difficile pour les coureurs de courir en plein mois de juillet avec ces niveaux de température de plus en plus élevés, avec des chaleurs qui commenceront très tôt dans la journée et se termineront tard, avec des nuits qui resteront extrêmement chaudes."

Mathieu Sorel, climatologue chez Météo France

à franceinfo

Reste l'option d'un décalage du Tour au printemps, fin avril-début mai, au risque de froisser les organisateurs des classiques, comme Paris-Roubaix. Romain Bardet n'y est pas prêt, et il n'est pas le seul : "Le vrai enjeu, c'est d'arriver à garder ce patrimoine-là qui fait la richesse et la beauté de notre été et une certaine fierté nationale, avec le fait que nos enfants et petits-enfants puissent voir le Tour de France dans les mêmes conditions dans 50 ans."

Un vœu pieux, pour Jean-François Toussaint : "Il faudra voir si les villes se portent encore candidates, vu qu'elles auront déjà à gérer le risque caniculaire pour leur propre population." On s'en est brutalement souvenu lors du Tour de France 2020 décalé à septembre pour cause de pandémie de Covid-19 : la magie du Tour, c'est aussi la haie de spectateurs qui se dresse tout au long du parcours.

"Ne serait-ce qu'assister à une étape du Tour va devenir dangereux pour la population. Attendre des heures au bord d'une route surchauffée présente des facteurs de risque."

Florence Clément, responsable information à l'Ademe

à franceinfo

Interrogés ces dernières années, ni ASO, ni l'UCI n'envisagent une remise à plat de leur calendrier à court terme. Tout juste l'UCI concède-t-elle plancher sur un renforcement des formations médicales pour les médecins des équipes pour mieux faire face aux effets de la chaleur sur les coureurs. "Le déni du changement climatique ne se limite pas qu'au seul Tour de France, on le trouve dans l'ensemble de la société", déplore Jean-François Toussaint. Faudra-t-il un "Tom Simpson climatique", du nom du coureur britannique mort sur les pentes du Ventoux en 1967, pour que les choses évoluent ? "Les travaux des sociologues ont montré qu'arriver à une phase d'acceptation, c'est toujours compliqué, appuie Florence Clément. Même auprès de populations informées, il faut un choc, un événement déclencheur."

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