"Mon sponsor m'a demandé de finir dernier" : les galériens du Vendée Globe racontent leur grande traversée

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France Télévisions
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Ils savaient dès le départ qu'ils ne battraient pas le record de la course et qu'ils verraient de loin les candidats au podium. Ils racontent leur tour du monde à rallonge, qu'ils ont fini par boucler.

"Un Vendée Globe, ça se gagne ou ça se termine." La phrase est du skipper Fabrice Amedeo, et résume bien les deux courses dans la course qui se déroulent depuis le 8 novembre et le départ des Sables d'Olonne (Vendée). Dès le départ, nombre de concurrents savent qu'ils ne sont pas là pour gagner, et que les spéculations sur le record de la course, qui tombe à chaque édition, ne les concernent pas. "J'avais 5% du budget d'Armel Le Cléac'h", souligne Conrad Colman, navigateur néo-zélandais installé en Bretagne. Comme beaucoup des moins bien lotis de la flotte, il a dû batailler jusqu'au bout pour boucler son budget. "J'étais rincé avant le début de la course." 

Bien souvent, ces sans-grade du peloton n'ont pu récupérer leur bateau que quelques semaines avant le départ. Bien trop juste pour le roder et en connaître les moindres recoins. Prenez Karen Leibovici. Quand la navigatrice rochelaise obtient le feu vert de son sponsor, trois mois avant le départ, elle gît sur un lit d'hôpital après un accident de voiture assez sérieux. "Les médecins m'ont donné le choix : soit je restais six mois allongée sans bouger dans un corset, soit je prenais le risque de me faire opérer. Heureusement, j'ai eu un bon chirurgien." Forcément, la rééducation prend le pas sur la préparation du bateau. "J'ai eu la chance d'avoir un modèle d'ancienne génération, moins physique. On a fait des choix : mes voiles étaient toutes sanglées sur le ponton pour que je n'aie pas à les porter."

"Cent ans de solitude", ou à peine moins

Un bateau d'ancienne génération, dans le jargon nautique, c'est un vieux coucou au confort spartiate qui a plusieurs Vendée Globe à son actif. "J'avais une table à cartes minuscule et, pour y accéder, je devais enjamber le moteur." En plein roulis, c'est moins pratique. N'empêche, même s'ils n'ont aucune chance, le laisser-aller n'a pas sa place à bord. "On reste compétiteur dans l'âme, insiste Tanguy de Lamotte, 10e de la course en 2012-2013. Ce n'est pas parce que j'avais un vieux bateau que j'ai pris place dedans quelques minutes avant le départ, en touriste."

La navigatrice Karen Leibovici au départ du Vendée Globe 2004-05, au large des Sables d'Olonne (Vendée), le 7 novembre 2004. (CHESNOT / SIPA)

La première partie de la course, c'est le champ de tous les possibles. Ensuite… "Au début, je me battais pour garder le contact avec les autres, se souvient le marin autrichien Norbert Sedlacek. Après, je me suis battu pour finir la course." A l'arrière, on se serre les coudes par VHF ou radio interposée. "Je me souviens qu'on s'entraidait beaucoup, raconte Benoît Parnaudeau, 10e de l'édition 2004-2005. Karen [Leibovici] souffrait toujours du dos. On s'échangeait des conseils de navigation pour qu'elle évite les grains. L'idée, c'était que tout le monde puisse finir." A bord d'un Imoca, la journée type, c'est "trois ou quatre heures pour faire la météo, faire le tour du bateau pour détecter les avaries, manger, dormir… On n'a jamais beaucoup de temps. Ces bateaux sont très exigeants", raconte-t-il.

Alors, même pour ceux qui mettent un mois de plus que le vainqueur, chaque minute compte. "J'avais emporté une bouteille de rhum", confie Anne Liardet, également engagée sur cette édition 2004. Sa recette pour quelques instants de bonheur ? Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez – "je l'ai lu des dizaines de fois" –, un peu de musique, un transat improvisé sur le pont, et un verre de ti'punch. Des moments rares. "La bouteille était à peine attaquée au quart quand je suis arrivée", sourit la navigatrice. 

La navigatrice Anne Liardet à bord de son monocoque "Roxy", lors du Vendée Globe 2004-05. (MAISONNEUVE / SIPA)

Pour soutenir le moral des troupes, il reste la nourriture. Tout comme la météo, c'est affaire de stratégie, surtout quand on va manger lyophilisé pendant quatre mois. L'idéal, c'est le doudou gastronomique, dont vous ne vous lassez jamais. Norbert Sedlacek avait ainsi embarqué 40 kg de nouilles chinoises, un tiers de son stock de nourriture. "J'adore ça, reconnaît le navigateur autrichien. Ça tient chaud, ça refait le plein de calories, on peut les accommoder avec du poisson séché, des fruits secs, des épices…" Un tel enthousiasme ferait presque envie. Bien organisé, Norbert Sedlacek avait même établi un planning des repas, pour varier les plaisirs. Enfin, l'accompagnement des nouilles. Une idée dont aurait dû s'inspirer Benoît Parnaudeau : "J'avais commis l'erreur de garder les pires trucs pour la fin."

Marin (rêvant) d'eau douce

Ce fumeur invétéré avait aussi emporté "dix jours de clopes" pour tenter de se sevrer sur le bateau. Ses amis avaient bien caché quelques paquets dans sa cabine, "de peur que le manque [le] fasse abandonner". Ça n'a pas suffi. Il a dû se sevrer six semaines. Ce n'est pas le manque de nicotine qui l'a fait douter, mais la solitude. "J'étais au large de Salvador de Bahia, et je me suis dit : 'J'arrête le moteur, je rejoins les copains là-bas et on rentre aux Sables.'" Une envie de contact humain douchée illico par Anne Liardet, compagne d'infortune, à la radio. "Je lui ai dit d'arrêter ses conneries !" Plus tard, au beau milieu de l'océan Pacifique, Benoît Parnaudeau gamberge de nouveau : "J'ai regardé ma position par rapport à la terre. J'étais loin de tout, des autres concurrents, de la première terre habitée. Un point au milieu de l'immensité. Et là, je me suis repris : 'Ben, tu te concentres sur ce que tu as à faire.' C'est très facile de se laisser aller. Sur l'océan, on devient très émotif, ça prend beaucoup d'ampleur." 

Après les fêtes, place à la remontée de l'Atlantique. Après les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants, l'ennemi, c'est toujours l'eau, mais sous une autre forme. Vous vous souvenez des conditions chaotiques du départ de Karen Leibovici, à peine sortie de l'hôpital ? Dans la précipitation ambiante, elle n'a pas vérifié ses réserves d'eau. Et c'est sous le cagnard de l'équateur que son désalinisateur a décidé de rendre l'âme. "Je le mettais en mode manuel, je pompais, mais ça nécessitait tellement d'énergie que je me déshydratais plus que je ne récupérais d'eau potable." Dans ces cas-là, on oublie la météo, la trajectoire idéale, et on fait cap vers le premier nuage qui passe. "Dès la première goutte, j'ai affalé la grand-voile pour m'en servir comme d'un réservoir. Et ensuite, j'ai tout transvasé dans les bidons." 

Un cas isolé ? Pas vraiment. Une bactérie s'est glissée dans le désalinisateur de Raphaël Dinelli alors qu'il bricolait son bateau aux Malouines pendant la remontée de l'Atlantique, en 2009. "Mon eau s'est mise à avoir un goût de chiottes. J'avais dû zapper de changer le filtre de la cartouche. J'essayais d'aromatiser mon eau au maximum. Je buvais du thé, du café, je mettais du citron, mais ça a tenu trois semaines." Aux abords de l'équateur, ce sont 4 à 6 litres d'eau dont les skippers ont besoin quotidiennement. "Je n'en pouvais plus. J'ai fini par obtenir l'autorisation d'ouvrir les 30 à 60 litres qui sont scellés, en cas d'urgence. Je me suis goulûment tapé 3 à 4 litres d'eau d'un coup. Et j'ai été bon pour 24 heures de spasmes." Faire une overdose d'eau douce au milieu de l'océan, c'est possible.

Du linge sale comme planche de salut

La meilleure façon de ne pas flancher demeure de se fixer un objectif. L'un veut battre le temps du précédent skipper à avoir fait le tour du monde sur son bateau, d'autres se mesurent à des légendes, comme Titouan Lamazou, vainqueur du premier Vendée Globe en 109 jours, un temps qui lui aurait valu la 15e place de l'édition 2016. "Je me comparais aux bateaux de l'édition 2000, explique ainsi Tanguy de Lamotte, qui concourait en 2012 sur un bateau de quatorze ans d'âge. J'étais dans les temps d'Ellen MacArthur [deuxième en 94 jours] à l'approche de l'arrivée. J'étais justement en train de faire des prévisions de date d'arrivée quand ma coque a craqué. Il ne faut jamais faire ça, ça porte la poisse." 

Une fente de 20 centimètres de large et de quelques millimètres de hauteur, des éclats de carbone partout, l'eau qui s'infiltre à gros bouillons… La dérive (un bout de carbone de 200 kg très affûté destiné à stabiliser le bateau) est coincée dans la coque. "J'ai pris ce qui me tombait sous la main… mon linge sale." Petit aparté hygiène corporelle : les marins du Vendée Globe embarquent des vêtements, mais pas non plus une paire de chaussettes et un slip pour chaque jour. "Une trentaine" pour Tanguy de Lamotte. Et comme les moments pour faire la lessive se font rares, "c'est plus important d'avoir des fringues sèches que propres". De toute façon, la lessive humide est vouée à moisir dans un sac plastique. C'est donc avec le contenu de ce sac que débute l'opération colmatage. "Mes polaires, mes slips, mes chaussettes… avec un certain résultat."

Suivront trois nuits d'angoisse à pomper et à voir les pompes automatiques griller les unes après les autres, des journées à plonger pour dégager délicatement la dérive, des jours et des jours de surplace et, dans un ultime sursaut, une tentative à la Obélix pour dégager le morceau en force, qui s'avère payante. "En vingt minutes, c'était plié", souffle "TanGyver"Mais les jours perdus ne se rattraperont jamais, et le temps d'Ellen MacArthur avec. Si François Gabart ou Armel Le Cléac'h avaient connu pareille avarie, "on ne l'aurait su qu'à l'arrivée, lors de leur conférence de presse", confirment tous les marins interrogés. Alors qu'à l'arrière du classement, la transparence est de mise.

La grosse tuile technique, c'est le lot d'une partie de nos derniers de la flotte, et ça explique aussi leur classement. Les panneaux solaires de Raphaël Dinelli qui manquent de mettre le feu à sa coque, le mât de Conrad Colman qui se fait la malle, l'obligeant à finir la course avec sa bôme en guise de gréement. Bôme qu'il a fallu recoller, en improvisant un four XXL sur le pont du bateau. "Quatre jours de chantier au milieu de l'Atlantique, avec la couverture de survie pour étanchéifier le four, la chaufferette en guise de combustible, pour permettre à l'époxy de recoller les morceaux", raconte le Néo-Zélandais, qui se retrouvera à court de nourriture à cause de ce coup du sort. "Je léchais les miettes des emballages de barres de céréales, je tapais dans les biscuits énergétiques du radeau de survie, je me rationnais à 300 calories quand il en fallait dix fois plus…" C'est délesté de 10 kg qu'il franchira la ligne d'arrivée.

Le bateau du navigateur néo-zélandais Conrad Colman et son mât de fortune, le 17 janvier 2017, au large du Portugal. (DPPI / AFP)

Fluctuat nec mergitur, même après l'arrivée

L'arrivée en vue, c'est le moment où les sponsors se rappellent à votre bon souvenir. "Le mien m'a demandé de finir dernier, pour avoir plus de retombées publicitaires, explique Norbert Sedlacek, qui luttait à ce moment-là avec Raphaël Dinelli pour éviter le bonnet d'âne. Je lui ai répondu 'oui', mais je n'en ai rien fait !" De toute façon, après trois mois de mer, la place de dernier est devenue très relative : "On était 20 au départ, je suis 10e à l'arrivée, c'est comme ça que je vois les choses", insiste Benoît Parnaudeau. Et le public des Sables d'Olonne accueille chaque arrivant en nombre, avec force fumigènes et clameurs. "Je n'ai pas assez profité du passage dans le chenal, soupire Karen Leibovici, dernière de l'édition 2004. Mais comme il n'y avait pas un souffle de vent, j'avais galéré pendant des heures à franchir la ligne".

Pour Tanguy de Lamotte, l'arrivée a failli être plus cruelle. Le marin est arrivé un dimanche soir alors que la marée descendait à vitesse grand V. "[Les invités de son sponsor] faisaient la fête depuis deux jours, sans moi. Et repartiraient quoi qu'il arrive le lendemain matin… Il s'en est fallu d'un quart d'heure pour qu'on me dise d'attendre au large la marée haute pour m'engager dans le chenal. Le bateau a même raclé le sable avant d'arriver au quai." Une fois amarré, c'est le moment d'arroser l'événement. Enfin, presque. "Benoît Parnaudeau et des copains sont montés à bord, ont trouvé la bouteille de rhum, l'ont sifflée en deux secondes sans m'en proposer, parce que je cherchais de l'eau à donner à mes enfants", sourit Anne Liardet.

Le skipper Tanguy de Lamotte fête son arrivée aux Sables d'Olonne, le 17 février 2013.  (JEAN-MARIE LIOT / DPPI / AFP)

Et c'est le moment des festivités… enfin, façon de parler : "Je me revois encore aller vomir aux toilettes, avec les yeux explosés. En mer, on mange un peu tout le temps, mon estomac qui n'était pas dilaté n'était absolument pas prêt pour le concept 'entrée-plat-dessert'", raconte Raphaël Dinelli, qui n'a pas beaucoup de bons souvenirs du retour à terre. "En plus, comme on est entouré d'air iodé pendant des mois, les défenses immunitaires du corps s'affaiblissent. Et quand on revient, en février-mars, c'est la saison des grippes et des gastros. Dès que le corps se relâche un peu, on termine avec 40 de fièvre." Pas besoin de vous faire un dessin : pour les galériens du Vendée Globe, l'épreuve de force se prolonge un peu plus que prévu.