L'œil de François Gabart - Passage du Cap Horn : "Il y a beaucoup de fierté pour tous les marins"

Pour ce 56e jour de course du Vendée Globe, plusieurs skippers continuent leur avancée au cœur de l'Océan Atlantique après le passage du Cap Horn. Ce cap mythique rapproche un peu plus les marins de la destination finale, les Sables d'Olonne, qu'ils devraient atteindre courant janvier. En tête, Yannick Bestaven (Maître Coq IV) ne cesse d'augmenter son avance sur son compatriote Charlie Dalin (Apivia). François Gabart vainqueur de la course en 2013 et consultant France Télévisions nous livre son analyse.
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France Télévisions
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Le navigateur français François Gabart (LOIC VENANCE / AFP)

Après 56 jours de course, un duo semble se détacher. Est-ce que la victoire se jouera entre Charlie Dalin (Apivia) et Yannick Bestaven (Maître Coq IV) ? 
François Gabart : "
Évidemment ils sont mieux placés aujourd’hui pour gagner la course, mais elle est encore super longue. C’est vrai qu’à l’issue d’un tour du Monde, ils ont fait un bon bout du chemin. On a donc l’impression qu’on est proche de l’arrivée, mais il reste un Atlantique Nord entier à remonter. Il peut se passer encore beaucoup de choses. D’autant plus que le troisième, quatrième, les dix premiers bateaux sont quand même très très serrés. Statistiquement, il y a plus de chances pour Yannick Bestaven et/ou Charlie Dalin de gagner le Vendée Globe mais Thomas Ruyant, Damien Seguin, ils sont juste derrière, très proches. On voit que la situation météo est en plus assez complexe et pourrait encore amener à des regroupements dans les jours qui viennent. Il reste encore du chemin. On n’est pas à l’abri de retournement de situation."

Les dix derniers kilomètres d'un marathon

Les skippers ont commencé à passer le Cap Horn samedi 2 janvier, c’est un retour dans l’Océan Atlantique. Est-ce que cela signifie qu’il s’agit du dernier sprint final ? 
FG : "
Oui évidemment, c’est vrai, ça change. On est dans l’Atlantique, on sort des mers du sud. Il y a quand même une transition dans la course qui s’opère pour les marins. Les mers du sud étaient très particulières cette année.Ils ont eu des vents très forts en fin de Pacifique. On passe des mers du sud avec des vents très forts à une partie qui est plus régate, avec pas mal de transitions à gérer dans l’Atlantique Sud. Il y a vraiment une transition. Après, de là à parler de sprint final, quand on sait qu’il reste presque un mois de course encore, c’est comme si un marathonien arrivait dans les dix derniers kilomètres. On est forcément dans la dernière partie de la course. N’empêche que pour tenir dix kilomètres, il va pas sprinter. Il faut arriver à gérer les dix derniers kilomètres pour un marathonien. Et là, il faut gérer le dernier mois de course. Il y a une transition qui s’est opérée, très nette et qui va s’opérer pour tous les marins qui vont passer le Cap Horn et la route est encore très longue."

"C’est la fin d’un endroit du monde où on est particulièrement isolé"

Qu’est-ce que le passage du Cap Horn représente pour un skipper ?
FG : "
D’abord, c’est la fin des mers du sud, donc c’est la fin d’un endroit du monde où on est particulièrement isolé en tant que marin. En tout cas vis à vis de la terre. On a pas mal parlé du Point Nemo ces derniers jours, il sont passés dans un endroit du monde où il n’y a pas de terriens. Il y a très peu de bateaux, donc ils sont vraiment très isolés. Alors que là, on arrive au Cap Horn, on passe à quelques miles potentiellement d’un continent. On retourne un peu, quelque part, à proximité de la terre, même si on reste en mer. Ensuite, au niveau météorologique, c’est quand même très différent. C’est comme en Europe. Les dépressions se créent souvent de l’Argentine, Brésil et vont ensuite aller vers l’est dans les mers du sud. Donc, dans les jours qui viennent, les bateaux vont être sous le vent quelque part de l’Amérique. Avec une météo qui est beaucoup plus incertaine, changeante, avec beaucoup de transitions. Ce qui est extrêmement différent de ce qu’ils ont dû vivre jusque’à maintenant. Il y a vraiment une transition météorologique, la mer aussi peut être mauvaise, mais on n’a plus cette longue houle des mers du sud. Ce qui ne veut pas dire qu’il va y avoir des conditions de mer très fortes, mais on passe de l’océan très ouvert, le Pacifique, à des mers du sud à l’Atlantique, juste derrière la Cordillère des Andes et l’Amérique du Sud. Et en plus, je parle de la Cordillère des Andes, il y a des reliefs assez importants. C’est un peu comme si on passait de l’Océan Atlantique à Gibraltar, on arrive en mer Méditerranée. C’est  une mer fermée avec beaucoup de reliefs autour. Alors là c’est une autre échelle évidemment. Mais météorologiquement, il y a une transition qui est très forte entre les mers du sud et l’Atlantique sud."

Qu’est-ce que l’on ressent quand on passe ce Cap pour la première fois, ce qui est le cas pour Damien Seguin ?
FG : "
Il y a beaucoup de fierté je pense pour tous les marins. Forcément, c’est toute une symbolique pour les marins. Parce que le Cap Horn se fait à l’issue d’une longue navigation qui les a amené dans les mers du sud. Traverser des coins assez inhospitaliers et en même temps extraordinaires. C’est une grande fierté déjà d’arriver jusque là, en ayant bien mené son bateau. Probablement un soulagement aussi parce que les mers du sud, ça reste un environnement hostile et potentiellement dangereux. Donc c’est toujours rassurant. Et en même temps, on sait très bien que la course est encore longue, qu’il peut se passer des choses et que c’est loin d’être fini. Ce n’est pas une ligne d’arrivée : c’est un point de passage. On a de la fierté, du soulagement, mais on ne peut pas non plus se relâcher complètement parce que le chemin est encore long."

Alors que la plupart des marins passent le Cap Horn, Sébastien Destremau (Merci) vient tout juste de franchir le Cap Leeuwin 21 jours, 19 heures et 52 minutes après Charlie Dalin (Apivia) qui l’avait franchi en premier. Comment expliquez-vous de tels écarts ? 
FG : "
Il faut bien comprendre que c’est une course qui est très longue, avec des bateaux qui sont différents, des marins qui sont différents. Donc il y a des performances qui sont différentes et forcément, ça créé des écarts qui peuvent être assez importants. Ça fait parti du Vendée, il y a toujours eu des écarts très importants entre les premiers et les derniers. C’est le cas également cette année. C’est quelque part la richesse du Vendée d’avoir ce plateau qui est très hétéroclite avec des histoires très différentes entre les premiers qui viennent pour jouer la gagne et les derniers qui viennent faire un tour du monde sans trop se soucier du temps qui passe et qui sont là pour vivre une aventure sans forcément avoir des ambitions de temps et de rapidité."

Peu probable de battre le record du Vendée cette année

Avant le départ, on avait beaucoup parlé du record de la course qui pouvait être battu avec ces bateaux équipés de foils. Est-ce encore possible ? 
FG :
"C'est très peu probable. Maintenant au vu du temps de passage et même des conditions météo qui s’annoncent pour les prochains jours où il n’y a pas quelque chose d’exceptionnellement rapide pour les premiers, c’est vrai qu’il y a eu beaucoup de retard. Cela s’explique quasiment uniquement par des conditions météo qui étaient déplorables pour aller vite. Ils ont eu tout un Atlantique compliqué, avec soit des dépressions très très fortes soit des zones de vents très faibles, comme ils ont pu avoir dans l’Atlantique sud. Des mers du sud qui ne leur permettaient pas non plus d’aller vite. C’est vraiment des conditions météorologique assez exceptionnelles, très mauvaises qui font qu’ils sont arrivés avec pas mal de retard au Cap Horn. Ça me paraît très peu probable qu’ils puissent récupérer le temps perdu dans les jours qui viennent et arriver avant le temps de référence. Mais ce n'est pas très grave. Ils sont là pour faire une course, c’est vrai qu’on parle souvent du record de l’épreuve mais ce n’est absolument pas un objectif pour les marins. En tout cas pour les premiers, ils sont là pour gagner la course. Je pense que dans les dix premiers, ils seraient prêts à gagner, enfin s’ils pouvaient gagner la course en 90 jours, ça ne leur poserait aucun problème. Ils savent qu’ils sont tous dans les mêmes conditions météo, ils essaient de faire du mieux possible avec la météo qu’ils ont."

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