Combat de milliardaires, d'ingénieurs et d'avocats : la Coupe de l'America a-t-elle vendu son âme ?

Depuis le 10 mars, Team New Zealand et les Italiens de Luna Rossa se disputent l'aiguière d'argent de la Coupe de l'America. Une compétition qui fascine autant qu'elle divise. Si les investissements colossaux ont fini par créer des monstres de mer, cela s'est peut-être fait au détriment de l'esprit sportif.
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Luna Rossa et Ineos s'affrontent en phase préparatoire de la Coupe de l'America dans la baie d'Auckland le 21 février 2021 (GILLES MARTIN-RAGET / AFP)

Pour certains c'est la plus belle course à la voile au monde, le rendez-vous de la technologie extrême et de l'excellence humaine. Pour d'autres, la compétition s'est sabordée en sombrant dans la folie des grandeurs et en vendant son âme. La Coupe de l'America, et sa célèbre aiguière d'argent, est le plus ancien trophée sportif au monde mais elle n'en demeure pas moins terriblement moderne. Elle n'a jamais aussi bien reflété son époque qu'aujourd'hui. Une époque à la fois fascinante par ses avancées technologiques mais aussi repoussante, parfois, par ses dérives

Créée en 1851, la Coupe de l'America a toujours été une histoire de duels. Duels de marins, de syndicats, de pays. C'est toujours le cas et c'est ce qui en fait toute la noblesse. Ces duels en "match racing" ont évolué avec le temps, tout comme les bateaux et les règlements. Mais, au final, ce sont toujours des hommes qui exploitent au maximum de leur force physique et de leur génie les capacités d'un bateau qui doit rallier, plus vite que son concurrent, un point A à un point B entre des plots. Simpliste et pourtant passionnant. C'est l'essence même de la régate, sa magie. 

L'ego et les couleurs

Si la forme a radicalement changé, le fond, lui, reste le même. C'est en tout cas l'avis de Franck Cammas. "L'America's Cup est un vrai marqueur de son temps. On retrouve le même goût du challenge, la même recherche de l'excellence dans tous les domaines à travers les âges", analyse celui qui fut à la tête du dernier défi français à tenter l'aventure en 2017

Or, avec l'évolution des technologies et les investissements de plus en plus substantiels de mécènes milliardaires, cette magie s'est estompée. C'est en tout cas l'avis de beaucoup de suiveurs de cette compétition, déçus par la tournure trop mercantile prise par l'épreuve. Dès lors, il est aisé de verser dans une nostalgie facile et de se remémorer les joutes d'antan, entre skippers gentlemen. Cela serait peut-être vite oublier que l'America's Cup a toujours été, aussi, une histoire de gros sous, de combats d'égos surdimensionnés, de volonté de défendre à tout prix les couleurs nationales

"L'esprit du début est absolument identique", tranche Marc Pajot, double demi-finaliste de la Coupe Louis Vuitton (NDLR : l'antichambre de la Coupe de l'America) en 1987 et 1992. S'il regrette la disparition des fameux Classe J, "aujourd'hui encore ils sont considérés comme les plus beaux voiliers du monde", le navigateur français refuse de voir une altération de "l'esprit Coupe de l'America". Et si tout le monde s'accorde à dire que la victoire, comme la défaite, se jouent en grande partie en amont de la course, lorsqu'il s'agit de réunir les sponsors, les ingénieurs ou les architectes navals, la vérité du terrain existe toujours. "L'eau reste le juge de paix", conclut le skipper. 

Cependant, depuis quelques éditions, l'aspect purement sportif de la régate semble être passé au second plan. Alain Gautier note que "le côté duel à couteaux tirés a un petit peu disparu". Le vainqueur du Vendée Globe 1992, qui fut consultant pour le défi suisse Alinghi en 2008, estime que "c'est le professionnalisme qui, quelque part, a nui à l'état d'esprit de la course, et du sport en général". Pour lui, le temps des marins bon vivants qui ne se soucient guère du lendemain est bel et bien révolu. "On ne peut plus aller boire une bière avec un coéquipier ou un adversaire car on doit tout de suite préparer la prochaine échéance, il ne faut plus faire le moindre écart..."

L'élégance en fond de cale

Il faut donc se faire une raison et oublier cette époque d'une élégance folle où des marins régataient sur les voiliers majestueux d'avant-guerre, aux mâts de 40 mètres de haut, aux cordes en chanvres et aux poulies pour manœuvrer les voiles. Aujourd'hui, ces voiles ont un système auto-vireur (elles tournent automatiquement) et les marins en vareuses ont cédé la place à des équipages casqués qui pédalent comme des dératés la tête dans le guidon. "La Coupe de l'America est complètement défigurée", se lamente Gilbert Grellet, auteur du livre Pour la beauté du jeu (aux éditions Kero). L'écrivain s'insurge en constatant que "ce ne sont plus des bateaux qui flottent sur l'eau mais des avions qui volent au dessus des flots. Et ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le défi américain, cette année, est soutenu techniquement par... Airbus". 

Si les matériaux et les hommes ont évolué, le déroulement de l'épreuve, lui, obéit à un règlement immuable depuis sa création. Le Deed of Gift, texte de 1875, est la véritable constitution de la Coupe de l'America. Il y est notamment inscrit que le tenant du titre, le defender, décide du lieu, de la date et surtout de la jauge pour affronter son adversaire, le challenger. Cette notion de jauge est l'essence même de l'America's Cup, celle qui fait sa singularité. Mais elle est aussi celle qui, par sa nature, a entraîné tous les excès que l'on constate aujourd'hui. Car c'est cette jauge qui va édicter quel type de bateau devra concourir lors de la prochaine édition. Et qui dit nouveau bateau, dit investissements importants dans la recherche, le développement, puis la construction de ce bateau... 

Tant que ce règlement n'évoluera pas et que les deux concurrents ne partiront pas sur un même pied d'égalité, que les moyens ne seront pas limités, on risque donc d'assister à une course sans fin à l'armement. Mais changer les règles du jeu reviendrait certainement à désacraliser la Coupe de l'America et ses 170 ans d'existence. Il faut donc s'adapter aux principes de cette vieille dame et à ses exigences démesurées, notamment sur le plan financier. 

Même lesté de millions d'euros, le suspense reste à flot

Il suffit de jeter un œil aux noms des sponsors accolés à cette compétition (Louis Vuitton par le passé, Prada ou Omega aujourd'hui) pour réaliser que l'on navigue dans les hautes eaux du prestige. Les industries du luxe l'ont bien compris, tout comme certains gouvernements comme celui de la Nouvelle-Zélande, prêt à débourser 145 millions d'euros pour accueillir l'édition 2021. Des sommes astronomiques que l'on retrouve également dans la préparation de chaque équipage.

Ces syndicats, comme on les appelle, s'appuient sur un budget d'une centaine de millions d'euros pour les plus puissants d'entre eux. Alors, quand un défi français de "seulement" 30 millions d'euros se présente sur le plan d'eau face à ces adversaires, le duel rappelle forcément David contre Goliath. Franck Cammas, qui a connu cette situation en 2017, se veut presque fataliste : "la recherche de sponsors et de budget fait partie intégrante de l'America's Cup..."

Et pourtant, en dépit de ces différences de moyens financiers, la glorieuse incertitude du sport parvient encore à se frayer un chemin. Les renversements de situation sont nombreux (en 2013, le défi américain avait remonté un retard de 8-1 pour l'emporter 9 victoires à 8 face aux Néo-Zélandais) et il n'est pas rare que le petit poisson mange le gros. Lors de la dernière Prada Cup, l'épreuve qui doit déterminer le challenger officiel du defender, le syndicat américain a cette fois littéralement sombré.

Marc Pajot souligne à cette occasion que le caractère sportif reste primordial : "les États-Unis sont un pays qui a une grande tradition de victoires dans cette compétition, ils ont des moyens financiers colossaux, un vrai savoir-faire mais malgré tout ça, ils se sont faits éliminer car ils avaient un management non adapté au projet. Il y avait des talents mélangés mais il n'y avait pas une véritable cohésion d'équipe. Et ça se termine par un chavirage..." 

Si le suspense demeure, il reste toutefois réservé à une élite. "L'America's Cup d'aujourd'hui reflète notre monde actuel, à savoir celui des extrêmes. Ce qui fait qu'on se retrouve avec seulement cinq bateaux compétitifs", regrette Pajot. Cet entre-soi n'empêche pourtant pas de se déchirer entre milliardaires. La Coupe de l'America ressemble parfois aussi un banc de requins prêts à tout pour remporter l'aiguière. Ces squales se battent dans l'eau mais pas seulement : la course se gagne aussi bien devant les tribunaux qu'autour des bouées. 

"L'America's Cup c'est comme James Bond ou la CIA"

"À l'époque où j'étais chez Alinghi, le budget avocats était supérieur à celui d'autres domaines essentiels dans un projet sportif" se souvient amèrement Alain Gautier. Ces joutes judiciaires sont devenues, hélas, monnaie courante dans l'America's Cup. Cette année, avant même le début de la finale qui oppose Team New Zealand aux Italiens de Luna Rossa, l'épreuve a déjà connu son lot de controverses, le syndicat anglais accusant notamment l'hôte néo-zélandais de ne pas divulguer des informations importantes sur l'utilisations des foils... Une joute "extra-aquatique" de plus dans la liste et à laquelle il convient d'ajouter de sombres affaires d'espionnage. 

"L'America's Cup c'est comme James Bond ou la CIA", déclarait James Spithill en 2017. Le skippeur australien, double vainqueur de l'épreuve en 2010 et 2013, ne s'en cache pas : "tout le monde a des équipes là où sont basés les concurrents, et on les surveille tout le temps". Bref, le soupçon est partout et le syndicat néo-zélandais n'a pas hésité, il y a quelques semaines, à licencier des membres de son équipage accusés d'avoir vendu des informations à la concurrence. Si on voulait schématiser, on pourrait presque dire que ce sont autant les avocats que les marins qui gagnent l'America's Cup... 

Franck Cammas voit tout de même du bon à ces batailles juridiques. "Parfois lorsque les deux parties sont hostiles on en revient au règlement initial, qui tient sur une feuille A4, et qui détermine juste la longueur du bateau", fait-il remarquer. "Et après, on peut faire ce qu'on veut et c'est un peu grâce à ces litiges, donc, qu'on a vu apparaître des bateaux incroyables car il n'y avait quasiment aucune limite". Celui qui a été élu marin de la décennie (2010-2020) touche là le point le plus sensible de cette épreuve définitivement hors-normes: la création de véritables monstres de mer. 

Pousser le curseur de la vitesse ou réduire la voilure ? 

"Aujourd'hui qui ne peut pas être admiratif devant le fait d'aller, à la voile, à 50 noeuds (NDLR : presque 100 km/h) ? Ces marins "roulent" à cette vitesse-là autour de bouées !" s'enthousiasme Marc Pajot. Le vainqueur de la Route du Rhum 1982 souligne que l'apparition en 2013 des foils, ces fameux appendices qui permettent aux voiliers de s'élever au dessus de la mer, a bien sûr marqué un tournant décisif. "On a vu des engins complètement délirants, et parfois même très dangereux puisqu'un des membres du défi suédois Artemis était mort (le Britannique Andrew Simpson en 2013) en restant coincé lors d'un chavirage", tempère-t-il.

Franck Cammas refuse de faire le procès de ces Formule 1 des océans. "Il ne faut pas oublier que la Coupe de l'America est une compétition née avant les Jeux olympiques de l'ère moderne. Et que, dès le début, le bateau a été une 'excuse' pour déterminer l'avance technologique d'un pays par rapport à un autre. La technologie est donc dans l'ADN même de cette épreuve". Et l'ex-recordman du Trophée Jules Verne d'ajouter : "C'est grâce à la Coupe de l'America que toute la navigation a évolué. Les bateaux qui volent c'est grâce à cette compétition ! Elle tire vers le haut toute notre discipline".

Marc Pajot, lui aussi, est sur la même partition que "le petit Mozart de la voile", le surnom de Cammas. "L'America's Cup est aussi au service de la navigation de plaisance et de celle de demain", dit-il. À 67 ans, il pose la question : "est-ce que c'était mieux de régater avec des bateaux plus lents ? Je ne sais pas. Mais il ne faut pas sombrer dans des discours passéistes ou nostalgiques. Notre jeunesse préfère aujourd'hui naviguer sur des foilers". 

Des voix commencent cependant à se faire entendre pour freiner cette escalade sans fin. "Et si on ralentissait notre appétence pour la vitesse pour se concentrer sur le simple facteur de performance qu'est l'homme ?" s'est récemment interrogé Roland Jourdain, un autre grand nom de la voile, dans les colonnes du Monde. Certains concurrents de la Coupe de l'America prônent même un retour "à la normale" et souhaitent "remettre les bateaux dans l'eau" en bannissant les foils des prochaines compétitions. Naviguer ou voler, il faudra peut-être un jour choisir. 

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