Roland-Garros : mais pourquoi les sièges des loges restent-ils vides chaque année ?

Alors que débute le tournoi, franceinfo revient sur ce paradoxe constaté tous les ans sur les courts Philippe-Chatrier et Suzanne-Lenglen.

Vue générale du court Philippe-Chatrier pendant un match entre Andy Murray et Radek Stepanek lors du tournoi de Roland-Garros, à Paris, le 24 mai 2016.
Vue générale du court Philippe-Chatrier pendant un match entre Andy Murray et Radek Stepanek lors du tournoi de Roland-Garros, à Paris, le 24 mai 2016. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

On pourrait presque y sentir le souffle des joueurs et voir la sueur perler sur leur front. A Roland-Garros, les loges sont le Graal pour tout fan de tennis. Mais ces places situées au plus près du terrain sont souvent vides une bonne partie de la journée. Comme c'est de nouveau le cas lors du match épique du 3e tour entre le Français Benoit Paire et l'Espagnol Pablo Carreno Busta.

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Ce paradoxe est observé chaque année sur le court Philippe-Chatrier et le court Suzanne-Lenglen lors de rencontres qui peuvent sembler anodines, mais aussi pour des matchs capitaux. En 2015, la demi-finale entre Jo-Wilfried Tsonga et le Suisse Stan Wawrinka sur le court Philippe-Chatrier avait débuté devant des loges clairsemées.

En 2018, lors de la demi-finale entre l’Autrichien Dominic Thiem et l’Italien Marco Cecchinato, les loges du court Philippe-Chatrier ne se sont garnies qu’après un set et demi.

Le sujet agace les amateurs de tennis français et témoigne d'un clivage net. "A Roland-Garros, les loges sont vides. Ceux qui ne payent pas ne viennent pas. C'est original", a ironisé un journaliste sur Twitter en faisant référence aux invités. "En haut, les passionnés de tennis qui mangent des sandwichs pour ne rien rater des matchs. En bas, les loges vides", illustre un spectateur présent dans l'enceinte du court Lenglen.

Selon un sondage Odoxa pour RTL publié en juin 2018, 85% des personnes interrogées veulent moins de loges et plus de places pour les mordus de terre battue. Le problème est tel qu'il attire l’attention des médias étrangers. L’agence de presse Reuters lui a consacré une dépêche (en anglais), le Washington Post s'est fendu d'un article (en anglais), tout comme le quotidien américain USA Today (en anglais).

Repas gastronomique et champagne à volonté

S’offrir ces fameuses places en or a un coût certain : comptez 95 000 euros hors taxes pour bénéficier d’une loge six places pour toute la quinzaine. Pour les demi-finales, une place en loge coûte 860 euros avec l’offre Elégance. A ce prix, le spectateur ne bénéficie pas que d’un siège. Le tournoi promet "une expérience unique sur l’un des courts principaux" avec, notamment, "un déjeuner à table, servi à l’abri de l’agitation du stade". Le menu est gastronomique et les boissons, à discrétion, sont disponibles toute la journée. Une conciergerie digne d’un hôtel cinq étoiles est également incluse dans le service.

Sans surprise, les loges ne sont généralement pas fréquentées par le spectateur lambda. Elles sont louées par de richissimes amateurs de la petite balle jaune ou réservées par les partenaires du tournoi ou encore des entreprises, qui achètent des "packages d'hospitalité".

"Nous invitons majoritairement des clients qui voyagent avec nous toute l'année et qui font partie du programme de fidélité Emirates Skywards", explique à franceinfo Fly Emirates, l’un des "partenaires premium" du tournoi. De son côté, Infosys, qui figure parmi les "partenaires officiels", indique à franceinfo accueillir cette année "ses principaux clients, principalement européens", à l'occasion d'un sommet. Ils seront reçus "en marge des finales masculine et féminine de Roland-Garros à l'Orangerie".

Une ambiance propice au business

"Les entreprises invitent de gros clients pour rebondir sur des opportunités commerciales importantes", avance auprès de franceinfo Stéphane Marino, amoureux du tennis, qui en parle de façon parfois caustique sur son compte Twitter @servicecuillere, suivi par quelque 4 000 abonnés. "Mais les invités ne viennent pas spécialement pour le tennis et ils n’y connaissent pas forcément quelque chose", relève celui qui se rend tous les ans à la porte d'Auteuil. Camille, qui a eu en 2016 des places offertes en loges, se souvient d'un public privilégié qui ne prêtait guère attention au sport.

Il y avait plus de monde dans le bâtiment qui collait le court Philippe-Chatrier, à boire du champagne et manger des petits fours, que dans les places réservées dans les tribunes.Camilleà franceinfo

Roland-Garros offre un environnement propice pour nouer des relations d'affaires. Le soleil printanier, les cocktails, le buffet, la cuisine de chef et les matchs parfois longs rendent la teneur des échanges plus décontractée que le reste de l'année, dans les habituelles salles de réunion.

"La motivation des entreprises reste le business. Mais elles ont compris que dans une économie peu florissante, la relation avec le client est devenue prioritaire", expliquait à l'AFP, en 2017, Denis Naegelen, patron de Quarterback, l'une des cinq agences autorisées à commercialiser les quelque 73 000 "packages d'hospitalité". "Ici, on parle rarement business. On apprend à se connaître ou on entretient des liens existants."

On se livre davantage, y compris sur sa vie privée. Cela crée la confiance et facilite considérablement le business.Denis Naegelen, PDG de l'agence Quarterbackà l'AFP

Concrètement, le déjeuner est servi entre midi et 15 heures, alors les convives peuvent traîner à table et les discussions s'éterniser. "La fréquentation des matchs, entre 11 heures et 14 heures, c’est désastreux", soupire Stéphane Marino. Pour Bruno Fraioli, journaliste spécialiste du business dans le sport, fondateur du site Sportbusiness.club, cela pose problème car "les places des invités des partenaires et des entreprises sont les plus visibles à la télévision". A l'écran, les téléspectateurs ne voient du public que les sièges les plus proches des joueurs, comme l'a fait remarquer un internaute lors d'un quart de finale entre le Croate Marin Cilic et l'Argentin Juan Martin Del Potro, en 2018.

Partenaires du tournoi et entreprises doivent-ils sévir ? "Nous ne sommes en aucun cas responsables du remplissage ou non du stade", balaye un partenaire majeur de Roland-Garros interrogé par franceinfo, renvoyant sans le dire la balle aux organisateurs.

"Cela pose un problème d'image"

Renoncer à ces packages est impensable. "C'est une part importante des recettes du tournoi, commente le journaliste Bruno Fraioli. En 2018, l'hospitalité a représenté à Roland-Garros 37,7 millions d'euros de recettes, soit 16% du budget. C'est aussi important que la billetterie grand public, qui fait même un petit peu moins [15%]". Il souligne que la part dévolue à l'hospitalité est similaire à celle de tous les grands tournois sportifs, c'est-à-dire "entre 15% et 20%". Autrement dit, il n'y a pas, selon lui, de problème particulier à Roland-Garros, il est simplement plus visible. "Les organisateurs devraient vraiment se pencher sur ces loges vides parce que cela pose un problème d'image auprès du grand public, ce qui est dommage", souligne-t-il.

"On va, dès la semaine prochaine, travailler avec les équipes sur ce point, pour amener des réponses et des solutions", avait promis, en juin 2018, le président de la Fédération française de tennis (FFT), Bernard Giudicelli, dans Le Figaro. Interrogé par franceinfo, Guy Forget, directeur du tournoi, présente la double billetterie pour les demi-finales, mise en place cette année, comme l'une de ces réponses. Désormais, un spectateur n'achète plus une place pour toute la journée des demi-finales, mais seulement pour l'une d'elles. "Nous partons du principe qu'une personne qui a acheté une place pour un seul match veut le vivre dans son intégralité, ne pas en rater une miette", explique-t-il.

Le client est roi

Sur la désertion des loges à l'heure du déjeuner avant ce stade de la compétition, Guy Forget répond, en résumé, que le client est roi. Pour le patron du tournoi, si les personnes ont payé cher et qu'elles veulent simplement voir le match de Nadal, Federer ou Monfils, et pas les autres, elles sont libres de le faire.

Il n'est pas possible de vendre des packages d'hospitalité à des prix relativement importants et de dire aux personnes concernées : 'vous devez être dans votre fauteuil à 11h30 ou midi'.Guy Forget, directeur de Roland-Garrosà franceinfo

Guy Forget attire également l'attention sur le fait que "les matchs commencent tôt, à 11 heures, parce que les courts ne sont pas éclairés". "Pour l'instant, beaucoup de joueurs, dont des têtes de série, n'aiment pas jouer le quatrième match de la journée alors que c'est là que nous faisons les meilleures audiences audiovisuelles, relate le dirigeant. Ils craignent d'être interrompus par la nuit, de devoir reprendre la rencontre le lendemain, sans jour de repos." Guy Forget promet que cela sera plus souple dès 2021 avec les sessions de soirée et souligne que, dès l'année prochaine, des courts seront équipés de projecteurs. Des matchs pourront durer jusqu'à 23 heures "sur les courts Philippe-Chatrier, Suzanne-Lenglen, Simonne-Mathieu et probablement le court 14".

Le directeur de Roland-Garros remarque aussi que certains diffuseurs, notamment en Asie, apprécient que des matchs commencent tôt (à l'heure française) car c'est le moment où ils font les meilleures audiences avec le décalage horaire. "On arrive toujours à ménager la chèvre et le chou mais, aujourd'hui, contenter tout le monde est extrêmement difficile", fait valoir Guy Forget.

Parmi les mesures prises pour tenter de remplir les loges, l'ancien champion mentionne également la mise en vente de billets à partir de 17 heures et le fait de pouvoir acheter des fauteuils mieux placés : "On offre à nos licenciés la possibilité d'être upgradés, d'avoir des places beaucoup plus basses sur le terrain." Pas de quoi remplir les meilleures places du tournoi à la mi-journée, d'autant que la possibilité de déjeuner en loge est écartée à cause des bruits de repas à quelques mètres des joueurs et qu'il serait impensable de développer un dispositif avec des serveurs aussi près du terrain. Ceux qui ont les places les plus chères peuvent déserter leur fauteuil s'ils le souhaitent. Mais le principal est de respecter les joueurs en plein match. "Silence, s'il vous plaît."