Menaces, "hacking" et coups bas : les élections à la Fédération française de tennis ont tout d'"House of Cards"

Bien loin de l'image glamour et policée de Roland-Garros, les trois candidats au poste de patron du tennis français sortent d'une campagne féroce, qui s'achève samedi, durant laquelle les mauvais coups se sont multipliés. 

Le président sortant de la Fédération française de tennis, Jean Gachassin, à Roland-Garros, le 17 mai 2016.
Le président sortant de la Fédération française de tennis, Jean Gachassin, à Roland-Garros, le 17 mai 2016. (HERVE BLOMET/SIPA)

Reprendre de volée, tenir l'échange, tenter une amortie, sont des armes communes aux joueurs de tennis et aux hommes politiques. Pour le scrutin présidentiel à la Fédération française de tennis (FFT), qui se tient samedi 18 février, les trois candidats en lice ont utilisé tout cet arsenal pour se faire entendre. Au point de transformer la campagne en épisode qui ne déparerait pas dans House of Cards

Quelque chose de pourri au royaume du tennis

A voir la violence des débats entre les trois candidats, le poste de président de la Fédération française de tennis fait toujours envie. Là où un Jean Gachassin a été élu deux fois sans opposition - et sans programme, persiflent les mauvaises langues, de plus en plus véhémentes à mesure que le mandat de l'ancien rugbyman touche à sa fin -, Bernard Giudicelli, Jean-Pierre Dartevelle et Alexis Gramblat ne ménagent pas leur énergie pour se hisser à la tête de la fédération.

Derrière la vitrine de Roland-Garros - véritable porte-monnaie de la FFT -, les coulisses sont moins reluisantes. En un an, l'institution a été frappée par une série de scandales : l'affaire de la double billetterie, quand des élus revendaient à prix d'or des tickets pour Roland-Garros ; les fuites sur les soirées très arrosées de Jean Gachassin, qui détonnent dans le monde policé du tennis ; le limogeage express de Gilbert Ysern, ex-omnipotent directeur général de l'institution ; la mise sous surveillance judiciaire de la FFT ; l'arlésienne de l'agrandissement de Roland-Garros - et les soupçons de conflit d'intérêts qui vont avec... Le tout déballé dans le Canard enchaîné, sur Médiapart, et consigné dans un très officiel rapport de l'Inspection générale du ministère des Sports.

La liste aurait pu s'allonger encore, mais l'affaire Fillon est passée par là. Les journalistes qui débusquent les irrégularités à la FFT sont, en effet, les mêmes qui traquent les comptes du candidat de la droite à la présidentielle. On en oublierait presque l'hémorragie de licenciés pour noircir un peu plus le tableau : ils ne sont plus qu'un petit million, soit 500 000 de moins que dans les années 1990.

Le changement, c'est maintenant. Mais avec qui ?

Dans ce contexte, on a assez peu discuté projet, sauf lors du débat télévisé organisé début décembre sur beIN Sports, sur le modèle des primaires de la droite et de la gauche. Pupitres bleus, candidats cravatés, poudrés et recoiffés, décompte du temps de parole... Autant de détails qui rappellent que ce scrutin demeure éminemment politique. "On a à peine pu débattre sur le fond", déplore Lionel Maltese, une des éminences grises du favori, Bernard Giudicelli. Ce dernier martèle qu'il est le candidat du renouveau, malgré 25 années passées dans les arcanes du pouvoir. "Mais pas au pouvoir", nuance Lionel Maltese, qui souligne la présence de deux anti-Gachassin sur la liste de son champion. Et d'un programme ambitieux pour secouer l'institution en divisant la fédération en trois pôles : le haut niveau, la direction technique nationale et les clubs.

La FFT est un peu dans la situation de l'OM. Une réputation en berne, un niveau sportif en baisse, et des difficultés relationnelles en son sein. Les nouveaux patrons du club sont arrivés avec un projet en s'appuyant sur les compétences des gens qui étaient là, et en faisant venir de nouveaux profils. C'est la marche à suivre.Lionel Maltese, soutien de Bernard Giudicellià franceinfo

L'étiquette de "candidat du changement" est l'un des rares points communs entre les trois candidats. Qui s'écharpent sur à peu près tout le reste. Alexis Gramblat se veut le candidat "de ceux qui se sentent oubliés par la fédération", résume Jean-Christophe Piffaut, qui s'occupe du club de Morbier, en Franche-Comté, et qui a de bonnes raisons de penser que la terre battue de la porte d'Auteuil occulte les problèmes de terrain.

"Je m'occupe de 80 jeunes à 1 000 m d'altitude, et je n'ai pas un court couvert. Forcément, six mois sur douze, on doit évoluer dans un gymnase, qui n'est pas adapté pour jouer au tennis, avec les bandes rugueuses qui entraînent des faux rebonds, sans parler de la difficulté de composer avec le loto du village ou l'entraînement des pompiers, déplore-t-il. Mais quand je vais voir les autorités régionales pour demander de l'aide pour couvrir un court, on me répond que la Fédération est riche. Et à la FFT, on augmente de 30% le prix des licences, pour payer des travaux de Roland-Garros qui n'avancent pas."

Chez Jean-Pierre Dartevelle, candidat étiqueté modéré, on a développé de nombreuses idées dans un programme de 40 pages, "qu'on a pu exposer à de très rares reprises", déplore Florence Alix-Gravellier, ancienne championne de tennis-fauteuil. Par exemple, moderniser la sacro-sainte licence, en proposant de pouvoir la prendre sur internet, et de réserver des courts dans plusieurs clubs. "Quand on voit qu'on peut prendre rendez-vous chez le médecin sur le web, pourquoi ne pourrait-on pas réserver un court via un smartphone ?", insiste Florence Alix-Gravellier. Jean-Pierre Dartevelle, vice-président sortant, est celui qui assume le plus clairement le bilan de ses prédécesseurs, en préférant parler d'évolution que de révolution : "Tout n'est pas à jeter dans ce qui a été fait dans le passé, assure-t-il. Il y a eu des choses bien, d'autres qui l'étaient moins."

Basses manœuvres en haut, dégoût en bas

Irréconciliables, les familles du tennis ? Beaucoup avancent qu'il sera difficile de recoller les morceaux après l'élection. "On a bien 'mangé'", grince Florence Alix-Gravellier, qui ne cache pas sa hâte que cette campagne, "qui a démarré trop tôt" et "qui s'est concentrée sur les mauvais sujets", se termine. Pratiquement un an avant l'échéance, Bernard Giudicelli a mobilisé son réseau pour succéder à un Jean Gachassin, embourbé dans les affaires. Comme lors du premier tour de Coupe Davis en Guadeloupe.

Son équipe lui prépare des éléments de langage pour marquer les électeurs et réfuter les arguments de ses concurrents. Lesquels arrivent dans la boîte mail d'Alexis Gramblat et Pierre Dartevelle ! "Je me suis fait pirater mon mail à l'université", dénonce Lionel Maltese. Chez Alexis Gramblat, c'est la recherche de candidats qui s'est avérée difficile. "On avait l'accord de quelqu'un qui voulait se présenter pour nous, et quand on le rappelait une semaine plus tard, il avait changé d'avis. Entretemps, 'on' lui avait demandé de bien réfléchir." De l'intimidation ? "C'était plus élégant que ça", glisse-t-il. Des pratiques pas si surprenantes à la FFT : l'affaire de la double billetterie avait été révélée par un corbeau via une lettre anonyme, rappelle le JDD.

Du côté de Bernard Giudicelli, on accuse aussi le camp Gramblat d'avoir sciemment pourri la campagne, pour s'offrir une tribune médiatique. "Il abîme encore un peu plus l'image du tennis français, gronde Lionel Maltese. Mais il a commis une erreur stratégique, en ne ciblant pas les 196 personnes qui ont le droit de vote, mais le grand public. Il s'est mis à dos tout l'écosystème du tennis." Un mode de scrutin étriqué qui favorise mécaniquement les candidats issus du sérail. Et qui assure au vainqueur la totalité des sièges au comité exécutif et une confortable majorité du conseil de surveillance.

Mais ce système ne prévient pas d'éventuels retournements de situation : l'ex-président Christian Bîmes (qui a eu aussi maille à partir avec la justice) avait été réélu à la surprise générale en 1997, quand un délégué influent avait changé son vote au dernier moment. Et n'allez pas croire que c'était forcément mieux avant : Philippe Chatrier, qui a donné son nom au Central de Roland-Garros, est unanimement reconnu comme "autoritaire"

Ceux qu'on n'entend pas, ce sont les voix fortes du tennis français. Yannick Noah, à qui la rumeur et le JDD prêtent une préférence pour Alexis Gramblat, s'est fait tout petit. Tout comme Guy Forget, directeur de Roland-Garros, qui a tout intérêt à faire le mort jusqu'à la fin de l'orage. Certains présidents de comités régionaux influents jouent la neutralité. Sans parler de ce qu'il se passe au bas de l'échelle : "Je ne reprends pas ma licence par choix", dénonce Stéphane Marino, connu sous le pseudonyme @servicecuillere sur Twitter.

Je n'ai pas envie de participer à une telle mascarade ! Et je ne suis pas seul. La fédération française de golf affiche son ambition de devenir le premier sport individuel de France à l'horizon 2025, après avoir accueilli la Ryder Cup en 2018. Si la FFT continue sur sa lancée, la FFG va y parvenir.Stéphane Marinoà franceinfo