2001, l'odyssée d'Arnaud Clément jusqu'en finale de l'Open d'Australie

En janvier 2001, Arnaud Clément crée la sensation à Melbourne. Sans complexe et tout en décontraction, le Français s'offre la plus belle quinzaine de sa carrière et devient le chouchou du public australien. À 23 ans, il atteint sa première (et seule) finale en Grand Chelem en éliminant au passage Roger Federer et Sébastien Grosjean, avant d'échouer en finale contre Andre Agassi.
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Andre Agassi (à gauche) et Arnaud Clément (à droite) après leur finale de l'Open d'Australie, le 28 janvier 2001. (GREG WOOD / AFP)

C’était il y a 20 ans. Michel Sardou triomphait à Bercy, l’équipe de France venait de renverser l’Italie en finale de l’Euro 2000 et Lionel Jospin était encore Premier ministre. Pendant ce temps-là, à l’autre bout du monde, un petit Français (1,73 m) faisait rayonner les couleurs de l'Hexagone. Entre performances quasi parfaites et renversements de situations compromises, Arnaud Clément a marqué de sa patte, et de son jeu de jambes, la quinzaine de l’Open d’Australie 2001.

À l'aube du coup d'envoi du premier tournoi majeur de la saison, Arnaud Clément est alors tête de série numéro 15, fort d’un premier quart de finale en Grand Chelem quelques mois plus tôt à New York. "J’avais fait une très belle fin de saison", se remémore l’ancien joueur tricolore. "Entre l’été et la fin d’année, j’ai eu des très bons résultats sur de très gros tournois. J’avais remporté mon premier titre à Lyon. J’arrivais très bien préparé physiquement avant cet Open d'Australie."

Malgré un début de saison moyen, le Français reste sûr de ses forces: "J’étais très ambitieux parce que je jouais bien. Les deux tournois de préparation s’étaient assez mal passés, mais c'est vrai que, dès qu’on est arrivé sur site à Melbourne avec des matches au meilleur des cinq manches, ça me rassurait. Le premier objectif était de rallier la deuxième semaine". Autrement dit, les huitièmes de finale qui rassemblent les 16 meilleurs joueurs, dont il fait alors partie. 

Hors d'oeuvre espagnol

Le tableau qui se dresse devant lui est assez tendre avec l’Espagnol Tommy Robredo, futur cinquième joueur mondial mais qui est à ce moment-là un simple qualifié âgé de 19 ans. Un premier tour dont le joueur aux lunettes de soleil et bandana ne fait alors qu’une bouchée en trois sets (6-3, 6-3, 7-5).

Il en fait de même au deuxième tour face à un compatriote de Robredo, spécialiste de la terre ocre, Alberto Martin balayé (6-2, 6-1, 6-1). "Contre les deux Espagnols c’était complètement logique, explique t-il, je leur étais supérieur." Cette entrée en matière idéale lui permet de peaufiner ses sensations et de prendre le maximum de confiance.

Un nouveau duel contre la future légende

Avant d’atteindre la deuxième semaine du tournoi, Arnaud Clément a d’abord rendez-vous avec un Suisse au troisième tour, une future légende, mais qui n’est à l’époque âgée que de 19 ans. Pour la deuxième année consécutive, le Français défie un certain Roger Federer à ce stade lors de la première levée du Grand Chelem de la saison. "L’année d’avant c’était très tendre" juge-t-il au sujet du joueur helvète qu’il avait très facilement battu en trois sets à Melbourne.

Le rapport de force est une nouvelle fois le même 2001 : "J’étais vraiment largement favori pour ce match et c’est avec cet état d’esprit que je l’ai abordé", confie t-il alors qu’une quinzaine de places séparent les deux joueurs au classement mondial en faveur de l’Aixois.

L’entame de match confirme la logique, jusqu’à ce que Clément ne soit poussé au tie-break après avoir mené facilement 5-2. Le jeu décisif une fois en poche, les deux sets suivants sont une nouvelle fois disputés mais le Français n’est jamais inquiété et s’impose, comme l’année d’avant, en trois sets (7-6, 6-4, 6-4). "Ce jour-là,  même si c’était beaucoup plus accroché que l’année précédente, cette victoire était vraiment logique", explique t-il, alors qu’il était encore difficile de se douter à quel point Federer allait marquer l’Histoire. "Personne ne peut imaginer ce type de carrière, on peut trouver beaucoup d’exemples et de contre-exemples. Je n’ai pas toujours eu les bonnes inspirations de ce côté-là mais le talent était visible, tout le monde avait vu très jeune qu’il y avait quelque chose de particulier dans sa raquette. Se dire qu’il va gagner un Grand Chelem, on pouvait l’imaginer, certains s’avançaient même en disant que c’était peut-être le futur numéro un, mais c’était difficile à dire."

ll ne le sait pas encore après sa victoire mais Arnaud Clément est, encore aujourd'hui, le seul avec Tricolore à avoir battu Roger Federer en Grand Chelem avec Jo-Wilfried Tsonga. Les deux ont réalisé cet exploit à deux reprises. Avec cette victoire, le premier objectif est atteint, rallier les huitièmes de finale.

Un huitième facile puis le déclic

En arrivant en deuxième semaine, avant d’affronter le Britannique Greg Rusedski en huitièmes de finale, il n’a toujours pas perdu le moindre set. Et le Français réalise une nouvelle performance de haut vol (6-3, 6-2, 7-5), "une victoire assez rapide, j’ai fait un match quasiment parfait contre lui", assure t-il.

Une première tête de série se dresse alors sur sa route, et pas des moindres. Le double vainqueur de Grand Chelem et finaliste en titre, le Russe Evgueni Kafelnikov. Et les choses débutent très mal. Lors de la matinée précédant le match, l’inquiétude règne du côté du français. "Je me réveille le matin avec une douleur à la cheville je ne peux quasiment pas poser le pied par terre. C’était très bizarre, je suis arrivé en quart sans avoir vraiment puisé dans mes réserves, je n’ai pas perdu de set et je me sentais vraiment extrêmement bien physiquement. C’est à tel point que je me demande si je vais pouvoir aller jouer alors que je n’ai eu aucun signe avant-coureur, je ne me suis pas tordu la cheville", raconte l'ancienne tête de série 15. Finalement les choses se remettent doucement en place sur la Rod Laver Arena. "Je prends des anti-inflammatoires, à l’échauffement c’est encore très compliqué et puis ça se débloque un peu."

"Heureusement il ne fait pas un très bon premier set, je réussis à le gagner, se rappelle le natif d'Aix-en-Provence. Ensuite le match se lance je ne ressens plus de douleur du tout à partir de la deuxième manche, plus aucune gêne, plus d’appréhension mais c’était très particulier." Les deux joueurs offrent un match de très grande qualité, le Russe égalise à une manche partout. "C’est un match qui est extrêmement serré, ça se joue vraiment à rien", se souvient Arnaud Clément.

Pourtant, au cours de la rencontre, il est rattrapé par ce problème physique qui le gênait plus tôt dans la journée. "Ce petit pépin m’avait un peu crispé et je sentais que j’avais des débuts de crampes à la fin de la quatrième manche. Ce n’était pas des crampes classiques mais des crampes de fatigue parce que mon corps n’avait pas travaillé comme d'habitude. Il avait sans doute compensé musculairement. Je savais que je ne pouvais pas tenir un cinquième set qui aurait été éliminatoire pour moi."

Finalement, après avoir sauvé des balles qui auraient pu l'amener dans une dernière manche incertaine, le Tricolore renverse Kafelnikov (6-4, 5-7, 7-6, 7-6) et offre au public australien, acquis à sa cause, une célébration mémorable. Il en garde aujourd’hui encore, un souvenir très particulier. "Je vis une émotion extrêmement intense à la fin pour plein de raisons. C’est ma première qualification en demi-finale d’un Grand Chelem, c’est un grand joueur sur le central de Melbourne et il y a eu une ambiance de fou sur cette partie ! J’ai eu cette chance de vivre ça à l'autre bout du monde, avoir le soutien du public, j’avais l'impression d’avoir le stade entier avec moi. C’est pour cette raison que j’ai vécu après ce match 30 secondes de folie, l’émotion était tellement forte que j'ai un peu balancé toutes mes fringues dans les tribunes." Tout y passe : bandana, t-shirt, chaussures. "Ces quelques secondes après la victoire ont été un des moments les plus forts de ma carrière." La "Clémentmania" franchit alors un nouveau palier dans la chaleur de Melbourne.

"La plupart des gens m’encourageaient. Ils découvraient sans doute un petit Français haut comme trois pommes, avec un look un peu étonnant, des chemises de couleur, un bandeau et des lunettes de soleil. Ils m'ont pris en affection", juge l'intéressé. Tout au long de la quinzaine, le soutien des Australiens pour Arnaud Clément n’a fait que croître. Un point particulier, une caractéristique très française, a également participé à cet engouement : son accent anglais. Les médias locaux ne se sont pas privés pour souligner ce trait de sa personnalité avec humour. "Ça les a beaucoup fait rire. J’ai toujours été une truffe en anglais, assure l’ancien joueur tricolore, je parle toujours très mal même si j’ai progressé un petit peu. Je ne jouais pas là dessus, c’était un moment de stress pour moi en conférence de presse. Ce côté-là leur a plu à l'époque et c'était assez sympathique."

Un duel fratricide en demi-finale

Clément n’est pas le seul joueur de l’Hexagone à réaliser une quinzaine de grande qualité à l’autre bout du monde cette année-là. Sébastien Grosjean, alors 16e mondial arrive lui aussi à atteindre les demi-finales de l’Open d’Australie après une écrasante victoire contre Carlos Moya en quart de finale.

Malheureusement, la route des deux Français se croise dans le dernier carré, et en laissera un sur le carreau. "À ce moment-là, on est heureux tous les deux, parce que je réalise un grand match en quart et lui un match extraordinaire contre Carlos Moya qu’il explose complètement, se souvient le mieux classé des deux. On va vivre chacun notre première demi-finale en Grand Chelem, on est fiers mais on aurait tellement aimé être chacun d'un côté du tableau et ne pas se rencontrer comme ça. Le plus compliqué, ajoute t-il, c'est qu’on joue tout le temps ensemble, on s'entraîne ensemble, on passe la journée ensemble et on se connait aussi parfaitement." 

Ce jour-là, il y a deux matches en un. Le premier, largement dominé par Grosjean, aurait pu, à un point près, ne jamais donner naissance au deuxième, conclu par Clément. "Je pense que tennistiquement Sébastien était plus fort que moi mais j'étais sans doute plus fort que lui au niveau physique, au niveau de l'endurance, explique le miraculé qui était mené deux sets à rien au moment où il a dû affronter deux balles de match. J’étais pas du style à baisser les bras dans les situations très compliquées. Pas non plus à me dire je vais gagner. Dans une situation comme ça, on essaye de rester en vie, point après point. On sauve une balle de match, on sent un peu de crispation en face, on s'accroche à ce qu’on peut, parfois même on peut se mentir et voir des signes positifs là où il n'y en a pas."

Un petit miracle a lieu sur le central de Melbourne. Après plus de quatre heures de combat, Arnaud Clément sort finalement vainqueur de cette demi-finale (5-7, 6-2, 7-6, 7-5, 6-2) et se souvient d’une émotion partagée à la suite de la balle de match. "C’est un moment qui est émotionnellement très mitigé pour moi. Il y a ce côté extraordinaire, je me dis que c'est incroyable, je viens de me qualifier pour une finale de Grand Chelem mais Sébastien aussi est passé à un point. C’est un scénario tellement dur que j’ai du mal à montrer la moindre émotion positive à ce moment-là. Je crois même que je lui dis rien du tout parce que je suis très lucide sur ce qu’il s'est passé". Le contraste est alors immense avec l’explosion de joie partagée avec le public australien après son quart de finale, alors qu’il s'apprête à vivre le plus grand événement de sa carrière, une finale de Grand Chelem.

« Je me suis dit aujourd’hui tu peux gagner un Grand Chelem »

Pour la première, et seule fois de sa carrière, ce que personne ne sait encore, Arnaud Clément s'apprête à jouer le dernier dimanche d’un des plus grands tournois du monde. Mais, avant d’espérer soulever le prestigieux trophée, il faut affronter André Agassi qui l’attend sur la dernière marche. Tenant du titre et déjà vainqueur des quatre tournois majeurs, l’Américain endosse le rôle de favori contre le joueur français qui aborde plein d’ambition cette finale. "Très sincèrement, le matin quand je me réveille, quand je prépare le match, je suis quand même relativement bien, détendu, pas rattrapé par l'événement à aucun moment. Je me suis dit 'aujourd’hui, je vais peut-être gagner un Grand Chelem'."

Et il a des raisons d’y croire. Quatre mois plus tôt, à New-York, l'Aixois a balayé l’Américain en trois petits sets, chez lui, au deuxième tour de l’US Open. Une nouvelle victoire à Lyon peu de temps après, cette fois par abandon d’Agassi alors que Clément avait remporté la première manche, a confirmé les bonnes dispositions du joueur français contre le Kid de Las Vegas.

Pourtant, ce 28 janvier 2001, les choses sont bien différentes sur la Rod Laver Arena. "Ce que je n’avais pas imaginé, c’était l’écart de niveau entre le André Agassi que je venais d’affronter quelques mois auparavant et celui que j’avais ce jour-là en face de moi. Ce n’était pas du tout le même", raconte t-il. Agassi est trop fort.

Clément est dominé et ne semble jamais en mesure d’inverser le rapport de force. "À aucun moment dans le match je n'ai réussi à le manoeuvrer, ce n’est jamais arrivé. Il était toujours en avance, absolument pas gêné par ma vitesse de balle. Je n’ai pas eu la possibilité de prendre la balle tôt parce qu’il la prenait plus tôt que moi et il m'a fait reculer tout de suite. Il ne m’a jamais permis d'avancer. Je n’avais aucune solution dans mon jeu pour battre le joueur que j'avais en face de moi et qui était beaucoup trop fort."

Le Français est balayé par le joueur du Nevada (6-4, 6-2, 6-2), qui soulève alors son troisième titre à Melbourne, son septième en Grand Chelem. Malgré la fatigue qu'il aurait pu ressentir après l’éprouvante demi-finale contre Sébastien Grosjean, le perdant du jour reste, encore aujourd'hui, lucide sur sa défaite. "Je l’attribue vraiment à 100% au joueur que j'avais en face de moi, assure t-il encore aujourd'hui. Je me sentais vraiment bien, même si j'avais eu des débuts de crampes contre Kafelnikov, le match d’après, il y avait aucun problème pour tenir les cinq sets. Avec le jour de repos avant la finale, je me sentais vraiment très bien, je n’avais aucun pépin, aucune douleur, aucune courbature, absolument rien du tout. Il n’y avait juste absolument pas photo entre lui et moi."

Cette défaite si près du titre n’enlève en rien ce que le Français a réussi à accomplir tout au long de la quinzaine, à près de 16 000 km de son pays. 20 ans après, ce parcours a encore une saveur très particulière. "Ça restera gravé en moi, j’en ai été très très fier tout de suite mais, les années passant, on réalise encore davantage. Je me sentais fort, je me sentais solide. À aucun moment, je n’avais l'impression de surjouer, j'étais juste à mon niveau. C’est vrai que je suis extrêmement fier de cette finale en Grand Chelem, extrêmement fier de ce parcours, de la manière dont j’ai réussi à me conditionner et à m'entraîner pour me donner des chances."

L’année 2001 aura à jamais un goût particulier pour le joueur français. Après avoir réalisé cette formidable épopée en janvier à Melbourne, Arnaud Clément a remporté, en fin d’année, la Coupe Davis avec l’équipe de France contre… l’Australie, sur cette même Rod Laver Arena.

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