Propagande nazie, avalanches et attentat taliban : le Nanga Parbat, la "montagne tueuse" qui dévore les alpinistes

Une Française a été secourue en haut du mont pakistanais, samedi 28 janvier. Son coéquipier polonais est, lui, porté disparu sans espoir de survie. Franceinfo dresse le portrait du terrible Nanga Parbat, où au moins 83 personnes ont déjà perdu la vie.

Le Nanga Parbat est photographié depuis Thalichi, dans le nord du Pakistan, le 14 août 2009.
Le Nanga Parbat est photographié depuis Thalichi, dans le nord du Pakistan, le 14 août 2009. (Frank Bienewald / LightRocket / Getty images)

Tomek Mackiewicz ne redescendra jamais du Nanga Parbat. Sa coéquipière française, Elisabeth Revol, a été secourue sur les flancs de la neuvième plus haute montagne du monde, samedi 28 janvier, au terme d'une opération de secours historique dans le nord du Pakistan. Mais les conditions climatiques ont empêché les sauveteurs de partir à la recherche de l'alpiniste polonais, resté bloqué à 7 200 mètres d'altitude alors qu'il souffrait de graves engelures et de cécité des neiges. Une nouvelle victime de la "montagne tueuse".

L\'alpiniste polonais Tomek Mackiewicz tente l\'ascension du Nanga Parbat, au Pakistan, en janvier 2014.
L'alpiniste polonais Tomek Mackiewicz tente l'ascension du Nanga Parbat, au Pakistan, en janvier 2014. (MAXPPP)

Du haut de ses 8 125 mètres, le Nanga Parbat est l'un des sommets les plus redoutés des alpinistes chevronnés. Soixante-douze personnes ont perdu la vie en tentant l'ascension et onze autres ont été tuées lors d'un attentat perpétré dans l'un de ses camps de base, en 2013. Franceinfo retrace l'histoire de la terrible "montagne tueuse", à travers quatre événements.

La "montagne du destin", obsession des alpinistes nazis

Nanga Parbat signifie "montagne nue", en langue ourdoue. Ce n'est pourtant pas sous ce nom que le sommet pakistanais est le plus connu. Trente et une personnes ont perdu la vie sur ses flancs escarpés avant qu'un homme parvienne enfin à gravir les 8 125 mètres, en 1953, rapporte Vincent Mongaillard dans le livre Cent défis mortels à relever (ou pas)

Dans les années 1930, les équipages sont principalement allemands. Willi Merkl est le premier à retenter l'ascension depuis la mort, en 1895, du Britannique Albert Mummery sur le Nanga Parbat. Son premier essai, en 1932, se solde par un échec. L'arrivée au pouvoir du parti nazi, l'année suivante, renforce la ferveur autour de la conquête du sommet, explique le livre Alpinistes, de la Royal Geographical Society. Willi Merkl ne partage pas les opinions du nouveau gouvernement, mais il a besoin du soutien de l'Etat et d'un financement pour organiser une nouvelle expédition.

Il obtient le feu vert en 1934. Mais son obsession le pousse à prendre des risques. La mission se solde par la mort de Willi Merkl, qui s'écroule d'épuisement, de deux autres Allemands et de six sherpas. Trois ans plus tard, une cordée de sept Allemands et de neuf sherpas est victime d'une avalanche, relate Vincent Mongaillard. Le IIIe Reich s'empare de l'histoire de ces alpinistes, célébrés comme des héros de l'impérialisme nazi. La propagande rebaptise même le Nanga Parbat "la montagne du destin", selon Cent défis à relever (ou pas).

Une expédition d\'alpinistes allemands sur le Nanga Parbat, en 1934.
Une expédition d'alpinistes allemands sur le Nanga Parbat, en 1934. (HULTON DEUTSCH / CORBIS HISTORICAL / GETTY IMAGES)

En 1939, un jeune alpiniste engagé dans les SS veut lui aussi tenter l'ascension du sommet. Heinrich Harrer compte bien hisser le drapeau nazi en haut de la "montagne mangeuse d'hommes", rapporte Libération. Il s'embarque avec une expédition allemande, mais le projet est abandonné en raison de la météo déplorable. Heinrich Harrer et ses camarades se replient à Karachi, alors située en Inde britannique. Cinq minutes seulement après la déclaration de guerre du Royaume-Uni, il est fait prisonnier par les Anglais. La suite, il la raconte dans le livre Sept ans d'aventures au Tibet. Heinrich Harrer s'évade en 1944 et fuit jusqu'à Lhassa, au Tibet. Son aventure a même inspiré un film à Jean-Jacques Annaud, Sept ans au Tibet, dans lequel Brad Pitt campe l'alpiniste allemand. Le Nanga Parbat, lui, a fini par perdre son titre de "montagne du destin" en 1945. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il porte son surnom désormais bien connu de "montagne tueuse".

Cette terrible réputation vient de la difficulté de l'ascension. Le Nanga Parbat est un monolithe de granit et de gneiss, qu'aucune autre montagne ne protège du vent. "C'est la plus grande montagne de la planète, pas par sa hauteur, bien sûr, mais si l'on prend en compte le dénivelé entre le camp de base et le sommet, explique l'alpiniste italien Simone Moro au Guardian (en anglais)Le sommet est à 4,5 kilomètres au-dessus du camp. Il n'y a donc aucun moyen de s'abriter du vent et il faut deux fois plus de temps [que sur les autres "8 000"] pour atteindre le plus haut point." 

Le versant nord du Nanga Parbat, le Rakhiot, observé depuis le camp de base, le 13 juillet 2006.
Le versant nord du Nanga Parbat, le Rakhiot, observé depuis le camp de base, le 13 juillet 2006. (GUIZIOU FRANCK / HEMIS.FR / AFP)

L'ascension est en outre particulièrement technique. Le Nanga Parbat a des "pentes extrêmement raides, entrecoupées de couloirs d’avalanches et exposées aux chutes de pierres et de blocs de glace", souligne Le Temps. Comme sur les autres "8 000", les alpinistes doivent enfin y affronter la "zone de la mort". Au-dessus de 7 500 mètres d'altitude, le taux d'oxygène est si bas qu'un humain ne peut y survivre plus de 24 heures. Autant de facteurs qui réduisent sévèrement les chances de parvenir au sommet et d'en revenir vivant.

L'entêté Hermann Buhl, premier homme à vaincre le Nanga Parbat

La disparition de Willy Merkl sur la "montagne tueuse" reste gravée dans la mémoire de son demi-frère, Karl Herrligkoffer. Le Nanga Parbat devient son obsession, raconte Sandy Allan dans L'Arête de l'éternité. Le médecin allemand organise huit expéditions sur le sommet pakistanais, dont une en 1953. En avril, il réunit une équipe d'alpinistes et s'embarque pour l'Asie. Il veut absolument profiter des conditions climatiques favorables pour enfin atteindre le plus haut pic de la montagne, encore vierge de toute présence humaine.

Une photo, prise par le réalisateur allemand Hans Ertl en juillet 1953, montre des alpinistes bivouaquant sur le Nanga Parbat (Pakistan).
Une photo, prise par le réalisateur allemand Hans Ertl en juillet 1953, montre des alpinistes bivouaquant sur le Nanga Parbat (Pakistan). (MAXPPP)

Dans l'après-midi du 3 juillet, l'objectif semble enfin à portée de main. L'Autrichien Hermann Buhl et son coéquipier, Otto Kempter, grimpent la face nord du Nanga Parbat. Cet itinéraire est le plus long pour arriver au sommet, mais aussi le moins à pic. Selon le site spécialisé Summit Day, Karl Herrligkoffer, qui supervise leur avancée depuis le camp de base, leur ordonne toutefois de rebrousser chemin. La mousson arrive et la météo pourrait rapidement se dégrader au sommet. C'est compter sans l'entêtement d'Hermann Buhl. Convaincu de pouvoir atteindre les 8 125 mètres, il poursuit l'ascension, accompagné d'Otto Kempter. Au camp de base, Karl Herrligkoffer enrage.

A cette altitude, et vu la technologie limitée de l'époque, le trajet est épuisant. A un peu plus de 100 mètres du sommet, Otto Kempter est à bout. Il veut abandonner. Mais Hermann Buhl n'en fait qu'à sa tête. Alors que ses pieds commencent à geler, il laisse son coéquipier, qui redescendra seul, et continue de grimper, précise Summit Day. Au terme d'un effort physique extrême, il atteint enfin le sommet du Nanga Parbat. Le premier homme à vaincre la "montagne tueuse" contemple la courbure de la Terre. A ses pieds s'étale la vallée de l'Indus. Hermann Buhl prend même le temps de bivouaquer juste sous le sommet du Nanga Parbat avant d'entamer la descente, selon le site web qui honore sa mémoire (en allemand). L'alpiniste autrichien est aujourd'hui le seul à être arrivé au bout de l'ascension de l'un des quatorze "8 000" en solo.

Hermann Buhl célèbre son ascension du Nanga Parbat à l\'aéroport de Munich (Allemagne), le 27 juillet 1953.
Hermann Buhl célèbre son ascension du Nanga Parbat à l'aéroport de Munich (Allemagne), le 27 juillet 1953. (BETTMANN / GETTY IMAGES)

L'ascension dramatique des frères Messner

En 1970, Karl Herrligkoffer dirige une nouvelle expédition sur le Nanga Parbat. Cette fois, le médecin allemand veut réaliser un véritable exploit : gravir la face sud de la montagne, le Rupal. Un mur à pic de 4 500 mètres de haut. Il embarque deux jeunes Italiens, Günther et Reinhold Messner. Lors de l'ascension finale, la météo se dégrade. Karl Herrligkoffer décide d'envoyer Reinhold en éclaireur, raconte le site Summit Day. Son frère Günther est chargé avec un autre alpiniste de sécuriser le chemin du retour avec des cordes.

Reinhold Messner pose au sommet du K2, au Pakistan, le 12 juillet 1979.
Reinhold Messner pose au sommet du K2, au Pakistan, le 12 juillet 1979. (AFP)

Günther Messner refuse toutefois de rester derrière son frère. Désobéissant aux ordres, il entame l'ascension, seul, sans matériel. Il finit par retrouver Reinhold dans la nuit. Les deux frères viennent à bout du monstrueux Rupal côte à côte, le 28 juin. Mais l'ascension a épuisé Günther et la descente du vertigineux à pic semble irréalisable. Les autres alpinistes chargés de sécuriser le trajet n'ont de toute façon pas encore réussi à rejoindre les Italiens. Reinhold décide de redescendre par le versant Diamir, par un passage qui n'a pas encore été exploré.

Sans couverture ni matériel, les deux jeunes hommes souffrent du froid. A 23 ans, Günther est emporté par une avalanche, alors que Reinhold parvient à survivre. Il faut sept jours à l'Italien, dont les pieds ont gelé, pour réussir à regagner une vallée habitée, relate Le Monde. En bas du Nanga Parbat, Karl Herrligkoffer et ses coéquipiers ont levé le camp, convaincus de la disparition des frères Messner. Ils retrouvent enfin Reinhold, mais l'histoire de l'alpiniste ne convainc pas. Certains le soupçonnent d'avoir laissé mourir son frère sur le Nanga Parbat. Personne ne peut attester de la véracité de son témoignage.

Pendant trente ans, Reinhold Messner se forge une réputation exceptionnelle, grimpant les quatorze "8 000" de la planète. Mais le drame du Nanga Parbat le poursuit. En 2003, il finit par reprocher à ses anciens compagnons de cordée d'avoir causé la mort de Günther en ne venant pas les secourir sur le versant Diamir. Hans Saler et Max von Kienlin l'accusent alors d'avoir planifié cette descente et de s'être séparé de son frère dès le sommet de la "montagne tueuse". La version de Reinhold Messner est finalement appuyée par la découverte d'un os sur le glacier du Diamir, en 2005. Selon Le Monde, des analyses ADN confirment qu'il s'agit d'un péroné de Günther. Depuis, Reinhold Messner a fait poser une plaque en mémoire de son frère au camp de base du sommet pakistanais et publié plusieurs livres sur leur ascension. Un film sorti en 2009, Nanga Parbat, relate le dramatique succès des deux frères italiens sur la "montagne mangeuse d'hommes".

Reinhold Messner à l\'avant-première du film \"Nanga Parbat\", à Berlin, le 30 mars 2009.
Reinhold Messner à l'avant-première du film "Nanga Parbat", à Berlin, le 30 mars 2009. (RAINER JENSEN / DPA / AFP)

Un carnage perpétré par les talibans

La triste histoire du Nanga Parbat ne tient pas uniquement aux accidents survenus sur ses flancs escarpés. La montagne se dresse dans le Cachemire, une zone disputée du nord du Pakistan qui sert aussi de base arrière à certains groupes musulmans extrémistes, rappelle Le Parisien. Des tensions qui ont tourné au drame dans la nuit du 22 juin 2013. 

En début de soirée, Zhang Jingchuan installe sa tente au pied du versant Diamir. Soudain, seize hommes armés, déguisés en militaires pakistanais, font irruption au milieu du camp de base. L'alpiniste chinois, pieds nus et seulement habillé de sous-vêtements protégeant du froid, est menotté. Il rejoint une dizaine de touristes étrangers et un Pakistanais chiite, tous attachés et à genoux. Les autres Pakistanais du camp ont, eux, été rassemblés dans une tente à l'écart et sommés de rester calmes jusqu'au départ des assaillants, rapporte le Guardian (en anglais).

Le corps d\'une des victimes de l\'attentat au camp de base du Nanga Parbat arrive à Islamabad (Pakistan), le 23 juin 2013.
Le corps d'une des victimes de l'attentat au camp de base du Nanga Parbat arrive à Islamabad (Pakistan), le 23 juin 2013. (STRINGER PAKISTAN / REUTERS)

Durant les premières minutes, les otages croient à une attaque de brigands. Mais les assaillants détruisent les ordinateurs qu'ils trouvent. "Après qu'ils eurent fouillé tout le monde, le massacre a commencé", témoigne Zhang Jingchuan. Onze personnes sont abattues froidement par des tirs de kalachnikov. Une balle est tirée en direction de la tête de l'alpiniste chinois. Elle frôle son crâne, lui entaillant le cuir chevelu. Zhang Jingchuan perd connaissance.

Lorsqu'il reprend conscience, quelques instants plus tard, il tente le tout pour le tout. Parvenant à libérer ses mains, il s'enfuit dans le noir et se cache dans un fossé à 30 mètres du camp. L'alpiniste reste caché durant quarante longues minutes, grelottant de froid, pendant que les assaillants tentent de le retrouver. Il finit enfin par réussir à ramper jusqu'aux tentes, pour trouver des vêtements chauds et un téléphone satellite. Il donne l'alerte. Les militaires pakistanais interviennent par hélicoptère dès le lever du jour. Le Mouvement des talibans du Pakistan (TTP) revendique le carnage, en représailles à une attaque de drone américaine qui a tué son numéro 2, indique Montagnes Magazine

La mort d'un Américano-Chinois, deux Chinois, trois Ukrainiens, deux Slovaques, un Lituanien, un Népalais et leur guide pakistanais n'a pas découragé les alpinistes, relève L'Express. Ils continuent de tenter l'ascension de la "montagne tueuse", année après année, malgré les risques naturels et terroristes. Lorsqu'ils ont réussi la première ascension du Nanga Parbat en hiver, en février 2016, Alex Txikon, Ali Sadpara et Simone Moro étaient toutefois escortés par des policiers lourdement armés.