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Quel bilan pour la lutte antidopage avec le confinement ?

L’épidémie de coronavirus et le confinement mondial qui l’a suivie a paralysé les contrôles antidopage, freinant considérablement le suivi de la lutte pilotée par l’Agence Mondiale Antidopage (AMA) et effectuée par les organisations nationales. Une absence provisoire de coercition qui a pu inciter certains athlètes à se doper.
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France Télévisions
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 (JEAN-FRAN?OIS FREY / MAXPPP)

"Mon dernier contrôle, je crois que c'était l'été dernier... Ah non, c'était au mois d'octobre, j'étais d'ailleurs en train de vider un étang, c'était un sketch (il rigole). Donc ça date, et j'espère que ça va vite reprendre parce que ce n'est pas une bonne nouvelle pour les coureurs qui essaient de faire les choses bien. J'espère qu'il y aura vite des contrôles pour que ça reparte correctement." Dans les colonnes de L'Equipe le 19 avril dernier, Thibaut Pinot (Groupama-FDJ) faisait part de ses craintes quant au ralentissement brutal des contrôles antidopage dû au confinement.

Un sentiment d'injustice partagé par l'athlète britannique Tom Bosworth à la même période dans le Times. « C'est un avantage tellement flagrant. Pour ceux qui voient le sport comme un moyen de gagner à tout prix et de gagner de l'argent, c'est un cadeauC'est une perspective très sombre, tu peux obtenir d'énormes gains dans une période de deux à trois mois où tu sais que tu ne seras pas testé.", expliquait ce spécialiste du 20km marche.

"Pour ceux qui voient le sport comme un moyen de gagner à tout prix et de gagner de l'argent, c'est un cadeau." - Tom Bosworth, athlète britannique.

Avec des athlètes confinés, comment empêcher une recrudescence du dopage avec des tests bien plus limités en nombre ? C’est la problématique presque insoluble qui s’est posée à l’Agence Mondiale Antidopage (AMA) et aux organisations nationales, lorsque le confinement a été prononcé dans une grande partie des pays du globe. 

Contrôles au ralenti

L’Agence Française de Lutte contre le Dopage (AFLD), a dû s’adapter à l’exceptionnel, limitant ses contrôles en nombre. "Une grande partie des préleveurs sont des professionnels de santé qui ont une autre activité. Pendant la pandémie, ils pouvaient être particulièrement sollicités. Cela a limité leur disponibilité mais ça ne l’a pas annihilée", assure Mathieu Teoran, secrétaire général de l'AFLD.

Des contrôles réduits qui ont dû s'adapter aux nouvelles règles fournies par l'AMA face à la pandémie de Covid-19 : "Toutes les précautions prises ont été conformes avec les lignes directrices de l’AMA pour pouvoir poursuivre les contrôles : port du masque, distance... C’était une logistique un peu plus compliquée, mais ça n’a pas empêché ces contrôles de se réaliser", continue Mathieu Teoran.

La perspective d’une chute de la vigilance de l’œil de l’AMA et des organisations nationales sur le quotidien des athlètes a sans doute fait traverser l’idée du dopage à certains athlètes. "Il est clair que certains tricheurs ou membres de leur entourage, pourraient voir cette situation comme une opportunité de tricher", nous explique l'Agence Mondiale Antidopage.

Le confinement pourrait-il avoir incité certains indécis à franchir la ligne jaune ? "Ma conviction est que les sportifs honnêtes, qui ne se dopaient pas, ne se sont pas mis d'un coup à se doper car il y avait une réduction du nombre de contrôles. Tout sportif ne cherche pas la moindre occasion pour se doper", explique le secrétaire général de l'AFLD. "Mais il ne faut pas être angélique : on sait qu’il y a des sportifs qui veulent obtenir un avantage indu lors des compétitions en se dopant. Ont-ils vu le confinement comme une opportunité ? C’est possible, et c’est en partie pour ça qu’on a voulu poursuivre les contrôles, pour qu’il y ait ce caractère dissuasif."

Mais le dopage en cette période particulière pouvait-t-il s'envisager de la même manière pour tous les sports ? "Personnellement, je pense que dans le cyclisme il y a beaucoup moins de risques que pour d’autres sports comme le rugby, l’haltérophilie ou les sports de combat, qui sont sur des notions de masse. Quand on veut prendre de la masse musculaire, de la force, c’est un travail qui se fait des mois avant car on peut le conserver. Mais si on recherche un dopage qui permet d’être fort le jour J, à travers notamment l’EPO ou les corticoïdes, il n’y a aucun intérêt.", analyse Christophe Bassons, ancien cycliste professionnel entre 1996 et 2001 et membre de l’AFLD jusqu’à décembre 2019.

Plusieurs armes de suivi

La limitation à son domicile a également pu dissuader l'envie de recourir à un dopage qui nécessite de le coupler avec un entraînement spécifique. "De nombreux sportifs ne peuvent pas accéder actuellement aux installations d'entraînement, et il est probable que l’impact sur la performance d’une prise de substance interdite en cette période serait limité", complète l'AMA, pour qui il est, pour l'heure difficile, de fournir des chiffres sur le nombre de contrôles effectués ces deux derniers mois. 

Malgré les spéculations sur de possibles passages à l'acte, l'AFLD s'appuie sur des bases solides pour anticiper de telles actions. "Il y a des facteurs objectifs qui ont limité les risques : notre action en terme de dissuasion, et les contrôles post-confinement, qui peuvent permettre de détecter des comportements déviants qui ont eu lieu pendant", ajoute Mathieu Teoran.

"Il ne faut jamais baisser l’alerte, il faut toujours surveiller, partir dans l’idée que les sportifs cherchent à le faire"

Pour pallier le manque de contrôles, les organisations antidopage expliquent s'être appuyées sur d’autres moyens, comme le renseignement et les enquêtes, mais aussi le passeport biologique. "Le système antidopage ne se résume pas aux contrôles. Le passeport biologique de l’athlète, en particulier, est un programme très utile pour évaluer le profil de chaque sportif sur le long terme", précise son président Witold Banka, arrivé le 1er janvier 2020 pour succéder au Britannique Craig Reedie à la tête de l'AMA. 

Une volonté de polyvalence dans les moyens d'action partagée par Christophe Bassons, qui plaide pour une vigilance permanente. "Il ne faut jamais baisser l’alerte, il faut toujours surveiller, partir dans l’idée que les sportifs cherchent à le faire. Il ne faut pas penser qu’avec le confinement, on ne fait rien car le sportif ne va pas se doper. Ça serait même l’inciter à le faire." 

Adaptabilité et prévention

Le déconfinement acté en France à partir du 11 mai, les contrôles ont pu reprendre progressivement. Désormais, l’heure est aussi à la réflexion sur les capacités d'adaptation pour les acteurs de la lutte antidopage. "La pandémie a montré le besoin d’innover encore davantage dans la lutte contre le dopage. Nous avons intensifié notre travail de recherche de nouvelles techniques de recueil et d’analyse d’échantillons, en collaboration avec la communauté antidopage, en particulier dans les domaines du dépistage à partir de gouttes de sang séché et de l’intelligence artificielle", anticipait l’AMA le 6 mai dans un communiqué.

Le 20 mai dernier, l'AFLD a annoncé avoir repris les activités d'analyse de routine de son laboratoire de Châtenay-Malabry, afin d'analyser les échantillons prélevés ces dernières semaines. "Nous avons un plan de marche annuel guidé par les compétitions, qui nous conduit à faire une planification de nos contrôles sur des périodes 'propices au dopage'. Il a fallu le repenser, et très vite : comment est-ce que quelqu’un qui souhaiterait se doper le ferait dans cette période de post-confinement ? L’AFLD s’est beaucoup mobilisée sur cette question pour réfléchir à la manière la plus pertinente d’intervenir pendant cette période.", assure son secrétaire général.

Si la répression demeure le coeur de la lutte antidopage, cette période peut-elle permettre de repenser le modèle stratégique, alors que les organisations ont dû s'adapter à grande vitesse ? "Il faut qu’il y ait la répression, mais il faut aussi donner de la confiance dans la performance réalisée pour que ça donne du crédit aux athlètes", conclut Mathieu Teoran.

Pour Christophe Bassons, le problème du dopage dépasse le cadre de la simple possibilité accrue de se doper dans une telle période. Actif dans la prévention contre le dopage, il estime que la meilleure arme pour lutter réside dans une inversion du sens du sport, afin de faire passer les valeurs transmises devant une logique absolue de performance, et donc d’argent amassé et généré. "Peut-être que cette pandémie va nous permettre de valoriser différemment l’athlète. Le système économique est sur la performance et le résultat : plus tu gagnes, plus tu obtiens d’argent car on croit penser que c’est toi qui fais vendre le plus. Je prends souvent l’exemple de Kilian Jornet (quatre fois champion du monde de skyrunning, vainqueur des ultra-trail les plus prestigieux, ndlr) : s’il ne faisait pas de course, son impact médiatique serait le même car il défend des valeurs, un contact à la nature. Plus on ira vers cette bascule, où l’on valorise les valeurs plutôt que la victoire, plus on luttera contre le dopage. Un athlète ne se dopera pas pour avoir des valeurs, tu les as ou tu ne les as pas."

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