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Pourquoi les joueurs professionnels font la grève dans les championnats latino-américains

En Amérique latine, la voix du football professionnel s’élève face aux instances. En conflit ouvert avec leur fédération et leur ligue depuis plusieurs mois, les joueurs colombiens ont annoncé ce mercredi qu’ils commenceront une grève générale le 3 novembre prochain. Quelques jours auparavant, les footballeurs du club de Veracruz (Mexique) avaient choisi de ne pas jouer le début de leur match face aux Tigres en raison de salaires non versés. Des mouvements de contestation qui ne sont pas nouveaux, mais face auxquels la FIFA reste insensible.
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France Télévisions
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Il y a d’abord eu les footballeurs camerounais en juin, juste avant la Coupe d’Afrique des Nations, puis les joueuses de la sélection jamaïcaine début septembre, avant que Colombiens et joueuses espagnoles ne décident à leur tour de passer à l’acte. Depuis plusieurs mois, nombre de fédérations nationales doivent faire face à un phénomène contre lequel le monde du sport semblait jusque-là relativement immunisé : la grève.

Elle se propage dans le milieu du foot comme une vilaine maladie infectieuse dont on cherche à se débarrasser le plus rapidement possible. Et pourtant, sous les yeux de la FIFA, les litiges sont réels, les raisons évidentes. Particulièrement en Amérique du Sud et en Amérique Latine, où le mouvement est ancré, mais ne dure jamais bien longtemps.

Pour le comprendre, on peut se pencher à nouveau sur le 100e but inscrit par André Pierre-Gignac dans le championnat mexicain la semaine dernière, lors de la rencontre entre les Tigres et Veracruz (3-1). Habitué à briller sur les pelouses de Liga MX, l’ancien attaquant de l’OM n’a pas eu à forcer pour marquer, vraiment pas, puisque la défense adverse l’a tout simplement laissé faire. La raison ? Les joueurs de Veracruz s’étaient mis d’accord pour ne pas disputer les premières minutes du match, en signe de protestation contre leurs salaires impayés.

La polémique Veracruz

Résultat : 1-0 après deux minutes de jeu, puis 2-0 quelques instants plus tard, les Tigres n’ont eu aucune pitié pour leurs adversaires. Mais ces derniers étaient bien décidés à mener leur rébellion jusqu’au bout. S’en est suivie une vive polémique, à laquelle Gignac a tenu à répondre par des excuses, plus ou moins convaincantes : "Je n’ai pas voulu marquer ce but, je me suis raté en voulant mettre le ballon en six mètres" s’est justifié l’ancien toulousain, ajoutant qu’il ne fallait selon lui pas "perdre le vrai problème", c’est-à-dire la santé économique du foot mexicain, "qui ne peut pas exploiter son potentiel et son talent".

Une réalité à laquelle le Mexique a déjà été confronté en 2015, quand des milliers d’enseignants étaient sortis dans la rue pour réclamer haut et fort leurs honoraires impayés. Cette fois, c’est le monde du sport qui est touché, victime d’un système où la question des double-contrats pose énormément de problèmes. "Une fraction seulement de ce que le joueur perçoit en tant que professionnel est déclarée en Liga MX" explique le journal AS au Mexique, précisant que "le reste de son salaire est versé par une deuxième société qui gère en fait l’image du joueur".

Une pratique courante dans le championnat mexicain, à laquelle le club de Veracruz a évidemment adhéré. "Le vrai contrat, celui signé avec la fédération, ne représente en fait que 10% de ce que touche le joueur" précise Nicolas Cougot du site Lucarne Opposée"Les 90% restant viennent de son contrat d’image, avec des sociétés secondaires, parfois même des sociétés écrans. C’est un système connu, qui arrange tout le monde, et qui permet de contourner le fisc," poursuit-il.

Plus qu’un arrangement entre parties, cette question des double-contrats est aussi et surtout un moyen de faire des économies, d’autant qu’elle concerne l’ensemble des salariés du club. Du joueur à l’entraîneur en passant par le magasinier ou le kiné, tout le monde est dans le même bateau. "C’est justement le salaire d’une partie du contrat secondaire que réclament les joueurs de Veracruz. Ils ont en plus une sorte de contrat de parole avec leur président Kuri Musiteles, ce qui ne facilite pas les choses", ajoute Nicolas Cougot.

36 clubs colombiens en grève

Si la grève au Mexique est d’abord le fait des joueurs, et non des clubs, elle a pris une toute autre dimension en Colombie, où c’est l’ensemble du monde professionnel qui a décidé de se soulever. La totalité des 36 équipes évoluant en première et deuxième divisions a décidé ce mercredi – par l’intermédiaire du syndicat des joueurs Acolfutpro – de se mettre en grève à partir du 3 novembre. "Nous voulons agir face à de l’incapacité de la Fédération (FCF) et de DIMAYOR (la ligue colombienne) d'entamer des négociations concernant la pétition déposée le 11 septembre", peut-on lire sur le communiqué du syndicat.

Le conflit ne date pas d'aujourd’hui. Voilà plusieurs années que les joueurs professionnels luttent pour leur statut en Colombie, et la dernière pétition mise en ligne est en fait la dixième d’une longue liste de revendications bien définies. Réduction du nombre de matches, plan de santé collectif, réécriture du code disciplinaire… Autant de réformes qui se heurtent à l’impassibilité de la FCF et de la ligue nationale. "Tout est à revoir en Colombie. Il y a des problèmes sur et en dehors des terrains. L’organisation du championnat interroge sur bien des aspects", explique Nicolas Cougot, "Le calendrier colombien est le plus ubuesque de tout le continent. Certaines équipes se retrouvent parfois avec deux matches le même jour. En 2016, l’Atletico Nacional est parti disputer la Coupe du monde des clubs après avoir joué plus de 80 matches dans la saison".

Gangrené par ses problèmes d’autogestion, le football colombien n’est toutefois qu’un petit atome dans les méandres de l’univers nébuleux que constitue le football sud–américain. "Les paralysies sont fréquentes dans ces championnats. Il y a déjà eu des grèves en Argentine, au Venezuela, en Equateur … Mais elles ne durent jamais bien longtemps. Le football est trop important et on s’arrange pour trouver des compromis. Les grèves qui s’étendent sont plus rares", reconnaît Nicolas Cougot.

Cette fois, face à l’inaction des instances internationales sollicitées (la FIFA) et même de la cour constitutionnelle de Colombie, le syndicat Acolfutpro n’a pas stipulé de durée dans son annonce de grève générale. Et le mouvement pourrait bien avoir un impact sur toute la fin de saison dans les deux divisions professionnelles. Une situation qui se répète, se généralise, mais qui n’a pas l’air d’alerter plus que cela la FIFA, qui semble fermer les yeux sur les questions de gestion, de double-contrats, et d’organisation douteuse des compétitions ici et là.

S’il est difficile de considérer le continent sud-américain comme le berceau des mouvements de grève dans le football, impossible en revanche de ne pas remarquer que le phénomène se propage de plus en plus, ailleurs dans le monde, mais aussi dans le football féminin. En Espagne, 200 joueuses ont en effet lancé depuis ce mercredi un mouvement de grève illimité contre les salaires impayés...

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