Euro 2021 : violences policières, racisme, homophobie... Comment les footballeurs commencent à taper du crampon sur la table

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France Télévisions
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Les footballeurs allemands portent des tee-shirts formant le mot "droits humains", le 25 mars 2021, lors d'un match de qualification pour la Coupe du monde au Qatar. (TOBIAS SCHWARZ / AFP)

L'époque des footballeurs à qui on ne demandait que de taper-dans-le-ballon-et-c'est-déjà-pas-mal est révolue. Désormais, même les meilleurs attaquants savent jouer de l'épaule pour défendre certaines causes.

Bon sang, ils ont oublié leurs maillots ! La rumeur a traversé le stade Victoria de Gibraltar, le 24 mars dernier, lorsque les Norvégiens ont fredonné leur hymne national avec un tee-shirt blanc façon "atelier peinture" sur le dos. Dessus, un flocage maison qui disait en anglais quelque chose comme "Droits humains, sur et en dehors du terrain." Erling Haaland et ses coéquipiers veulent en réalité profiter de cette rencontre des éliminatoires de la prochaine Coupe du monde pour faire passer un message au Qatar, et le traitement que le pays du Golfe réserve à ses travailleurs migrants. 

En tribune de presse ce soir-là, Arilas Ould-Saada, journaliste norvégien, sort alors son téléphone. "J'ai mitraillé de photos et je les ai immédiatement balancées sur les réseaux sociaux. Les gens n'arrêtaient pas de commenter, se souvient-il. C'est vrai qu'on vivait un truc assez historique." Le milieu de terrain, Morten Thorsby, tee-shirt taille L sur les épaules, refait le match : "En entrant sur la pelouse, bien sûr qu'on savait que ça allait faire parlerMais on a vraiment bien fait, c'était important de prendre la parole."

"Absolument toute l'équipe était d'accord. Personne n'a dit : 'Faites-le sans moi'."

Morten Thorsby, milieu norvégien

à franceinfo

Erding Haaland, avant la rencontre Norvège-Turquie, le 27 mars 2021. (BURAK AKBULUT / ANADOLU AGENCY / AFP)

Dans les vestiaires de l'Euro, il n'y a pas que le "coup" du tee-shirt des Norvégiens qui fait causer. Le brassard arc-en-ciel que le gardien allemand Manuel Neuer porte à chaque rencontre (encore mercredi 23 juin contre la Hongrie) en soutien à la cause LGBT ne passe pas vraiment inaperçu. Un soutien qui aurait pris des proportions bien plus importantes si la ville de Munich avait obtenu de l'UEFA l'autorisation d'éclairer le stade aux couleurs du rainbow flag. Pas sûr que la polémique s'éteigne vu qu'Antoine Griezmann a soutenu la cause avec ce tweet :


Il n'empêche, "des footballeurs qui osent s'exprimer haut et fort, c'était tout simplement inimaginable il y a encore quelque temps", observe Carole Gomez, directrice de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste en géopolitique du sport. "Jusque-là, s'ils l'ouvraient trop, même pour rendre hommage à Nelson Mandela, il y avait forcément sanction. Là, ni la Fifa, ni l'UEFA n'ont bronché. C'est qu'on assiste à une importante politisation de la figure du footballeur."

"Kylian est un peu comme Greta Thunberg"

Regardons la VAR : même les meilleurs attaquants du monde savent désormais tacler les deux pieds décollés le racisme, les discriminations, les violences policières, les violences faites aux femmes... Et, surtout, ils le font savoir. Quand Michel Zecler, un producteur de musique noir, est passé à tabac par des policiers à Paris, fin novembre, plusieurs joueurs de l'équipe de France réagissent sur les réseaux sociaux. "Violences inadmissibles", tweete Kylian Mbappé. Son camarade Antoine Griezmann renchérit en mentionnant le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin.

Kylian Mbappé ne se montre pas seulement adroit devant le but. "J'essaie de m'intéresser aux sujets de société, je n'ai pas envie d'être exclu, témoignait le joueur dans L'Obs début juin. Pour moi, ne pas se positionner sur ce type d'événements, avec le statut et le pouvoir que j'ai, je pense que c'est une faute. (...) Je pense qu'un grand sportif se doit d'être engagé." Son avocate Delphine Verheyden, qui défend ses intérêts depuis près de sept ans, valide "à 100%" : "Kylian et les autres prennent position, car ils sont à l'image d'une jeune génération qui veut faire bouger les lignes. Un peu comme Greta Thunberg."

"Leur caisse de résonance est dingue"

Dans le vestiaire de la Sampdoria Gênes (Italie), où il évolue, Morten Thorsby remarque lui aussi que "ce genre de sujets arrive plus souvent" dans les conversations. "En parler est important et ça le sera encore plus dans le futur, avec tous les problèmes auxquels on fait face. Donc on continuera, c'est la bonne direction et le sport a une grosse responsabilité, répète-t-il au téléphoneJe suis un individu, donc je m'exprime. Quelle que soit votre équipe, quels que soient vos sponsors, ça ne devrait pas vous arrêter." Cent fois, oui, embraye Sylvain Kastendeuch. De son fauteuil de co-président de l'UNFP, le syndicat des joueurs, l'ancien défenseur central du FC Metz voit bien que "les joueurs sont davantage concernés par ce qui se passe hors des terrains".

"Désormais, on leur demande d'être capables de répondre intelligemment sur la situation du Qatar comme ça, en conférence de presse, devant des dizaines de journalistes. Moi, à l'époque, je n'aurais pas pu le faire. J'avais droit aux questions sportives, victoire, défaite, et c'est tout."

Sylvain Kastendeuch, ancien joueur

à franceinfo

C'est que l'arrivée des réseaux sociaux a complètement changé la donne. Pour aller droit au but et faire passer un message, les footballeurs n'ont à peu près besoin de personne désormais. "Avant, ils n'avaient pas d'autre choix que de passer par les sponsors, resitue Cyril du Cluzeau, ex-directeur monde de la marque Nike football. Et nous, les marques, on leur disait 'oui' ou 'non'. Mais c'est fini. Désormais, ils peuvent communiquer directement auprès de leur communauté, seuls, comme des grands. C'est plus massif et c'est plus direct. Leur caisse de résonance est dingue."

"La parole de Mbappé a une portée que peu de personnes peuvent avoir en France."

Cyril du Cluzeau, ancien responsable chez Nike

à franceinfo

Et ça peut secouer sévère. Deux semaines avant Noël dernier, Antoine Griezmann a par exemple "offert" un joli cadeau au géant Huawei... en annonçant à ses 33 millions d'abonnés sur Instagram qu'entre lui et la marque chinoise, c'était fini. "Suite aux forts soupçons selon lesquels l'entreprise Huawei aurait contribué au développement d'une 'alerte Ouïgour' (...), j'annonce que je mets un terme immédiat à mon partenariat me liant à cette société", écrivait l'attaquant des Bleus et du Barça.

Antoine Griezmann annonce qu'il rompt son contrat avec Huawei, le 10 décembre 2020. (INSTAGRAM)

Ce jour-là, les portes ont dû claquer au siège du géant de la téléphonie. "Il est évident que je n'aurais pas voulu avoir à gérer ça, feinte Cyril du Cluzeau. Le joueur ne se contente pas de casser brutalement le contrat, il le dit haut et fort au monde entier. A l'époque, dans les années 1990, on avait dû gérer les campagnes de critiques dont Nike était la cible, c'était déjà quelque chose, mais tous les athlètes sont restés."

De l'autre côté de la balustrade, les associations qui bataillent au quotidien sur le (vaste) terrain des droits humains voient d'un bon œil l'arrivée de ces renforts de poids. "Griezmann qui nous apporte son soutien, c'est inespéré", savoure, presque ému, Merdan Memet, le président de l'Association des Ouïghours de France. "En temps normal, nos manifs rassemblent entre 50 et 200 personnes, pas plus. Là, des millions ont découvert notre existence à travers sa publication, c'est de la folie !" 

"Un message maladroit peut être dévastateur"

Chez Amnesty International aussi, "on se sent un peu moins seuls". "Quand un footballeur parle tout fort d'une de nos thématiques, la portée est décuplée, résume Sabine Gagnier, la responsable du programme protection des populations pour l'ONG en France. Ils prennent leurs responsabilités, utilisent leur influence pour changer les choses. C'est très bien. Nous, on adorerait monter une opération avec un footballeur de l'équipe de France. Mais encore faut-il que l'un d'eux accepte." En 2016, à l'occasion du dernier Euro organisé en France, Amnesty avait en effet voulu initier "une action avec la FFF pour évoquer la situation au Qatar, mais elle ne nous a jamais répondu".

C'est que tout cela est encore assez cadré. "Ça part toujours de ma volonté. Après, je suis entouré de mes avocats, de mes parents, et on discute de la bonne façon de faire", concédait il y a quelques jours Kylian Mbappé dans L'Obs. "Kylian est totalement libre, je ne lui interdis rien, confirme à franceinfo son avocate Delphine Verheyden. Je peux l'aider sur un choix de mots."

"Je suis aussi là pour lui dire qu'il n'est pas obligé d'avoir un avis sur tout, ce n'est pas un politique. N'oublions pas qu'il a 22 ans."

Delphine Verheyden, avocate de Kylian Mbappé

à franceinfo

Marquage à la culotte également pour ses coéquipiers en bleu Corentin Tolisso et Lucas Hernandez. "Ils choisissent le sujet sur lequel ils veulent communiquer, puis je les accompagne toujours dans la manière de faire, détaille Frank Hocquemiller, leur agent d'image. Je les conseille sur les termes à employer, la bonne photo, le bon hashtag... L'idée, c'est d'éviter le bad buzz. Car un message maladroit aurait un effet dévastateur." 

"Il n'y a pas de sujet interdit. Il y a juste des sujets plus chauds que d'autres, comme la politique ou la religion. Si mes joueurs choisissent de s'exprimer dessus, je préfère regarder avant."

Frank Hocquemiller, agent d'image

à franceinfo

"Nous n'en sommes qu'au début"

Des prises de positions encore un peu trop téléphonées, regrettent certains. Dit autrement : leur souffle-t-on de s'exprimer ? Ou le font-ils de leur plein gré ? En novembre 2020, l'hommage rendu par plusieurs footballeurs de l'équipe de France à Samuel Paty, le professeur d'histoire assassiné près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Val-d'Oise) était en réalité une sorte de commande.

"C'est la Fédération française qui nous a en effet demandé de faire réagir nos joueurs pour soutenir l'Education nationale, dévoile Frank Hocquemiller. On avait moins de 24 heures pour le faire, et il y a eu un engouement unanime. Les gens trouvent toujours le moyen de critiquer. Si les joueurs prennent la parole, on dit que c'est de la récupération. S'ils ne le font pas, on dit qu'ils n'osent pas. Mais mes joueurs auraient très bien pu le faire sans cette demande de la Fédération. Ce sont des citoyens conscients des enjeux de notre société. Et vous verrez, nous n'en sommes qu'au début."

Carole Gomez le sait : "La suite va être intéressante à observer. Même si je n'ai pas senti un vent de panique dans les couloirs de la Fifa, ce qui s'est passé avec la Norvège, l'Allemagne, les Pays-Bas et les déclarations de certains joueurs, va obliger les instances du foot à prendre le sujet très au sérieux." 

Peut-être plus tard : après avoir tenu en haleine tout le monde, la Fédération norvégienne a finalement décidé le 20 juin qu'elle ne boycotterait pas la Coupe du monde au Qatar. Ne lui reste plus qu'à se qualifier, ce qui ne va pas être une mince affaire. Depuis l'Euro 2000, le pays n'a jamais pris part à la moindre compétition internationale. Mi-juin, il pointait à la 42e place du classement Fifa. Le feu de palettes de Martin Odegaard et Erling Haaland attendra encore un peu.

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