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Le football, arme de communication massive de Jair Bolsonaro en temps de crise

Depuis le 15 mars dernier, le football brésilien a cessé toute activité en raison de l'épidémie de Covid-19 dans le pays. Malgré un bilan qui s'aggrave de manière inquiétante de jour en jour, Jair Bolsonaro, le président du Brésil, continue de militer pour une reprise la plus rapide possible du football brésilien. Un moyen pour le président élu en 2018 de dénoncer la psychose autour du virus qu'il juge insignifiant. Mais aussi et surtout de polémiquer autour de ce sport ultra-populaire au Brésil, afin de détourner l'attention des difficultés politiques qu'il rencontre actuellement.
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France Télévisions
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 (PAULO WHITAKER / X00921)

Vendredi dernier, le président brésilien Jair Bolsonaro a perdu son deuxième ministre de la Santé en l’espace d’un mois. Après Luiz Henrique Mandetta, limogé le 16 avril car il prônait la distanciation sociale, son remplaçant Nelson Teich a décidé de démissionner le week-end dernier du gouvernement, en raison de "divergences de vue" avec le président concernant le Covid-19. Pour Bolsonaro, ce départ est un vrai coup porté à sa gestion de la crise mais aussi à sa volonté farouche de voir le football reprendre rapidement dans le pays. Le président avait en effet confié à Nelson Teich le soin d’élaborer un plan sanitaire permettant le retour de ce sport érigé au rang de religion au Brésil.

Suspendu depuis le 15 mars dernier en raison de l’épidémie du nouveau coronavirus, les différents championnats de football brésilien font partie des activités que Bolsonaro souhaiterait voir reprendre le plus vite possible, alors qu'il a accéléré la réouverture des salons de coiffure et des salles de sport. Malgré un bilan sanitaire qui s’aggrave de manière inquiétante au Brésil - 244 000 cas recensés et plus de 16 000 décès - et que le pic est attendu pour le mois de juin, le président élu en octobre 2018 affiche très régulièrement son désintérêt face au virus. Si des mesures de confinement ont été imposées dans plusieurs États fédérés du pays, 43% de la population ne respecte aucun confinement et Bolsonaro continue de soutenir voire de participer à des manifestations anti-confinement. Le chef de l'État exhorte également les acteurs du monde du football à reprendre la saison en cours. Pour se montrer convaincant, le chef de l'État a même fait appel à sa carrière militaire : "Grâce à mon passé d’athlète, si j’étais contaminé, je ne m’inquièterais pas, car je ne ressentirais rien, à peine une petite grippe ou un rhume".

Les déclarations du président brésilien sont "une stratégie pour créer des polémiques autour du football et détourner des vrais problèmes qu’il rencontre actuellement", juge Michel Raspaud, sociologue qui a publié un ouvrage sur l’histoire du ballon rond au Brésil. Alors que le football est pratiqué par des dizaines de millions de brésiliens, la moindre réflexion de la personnalité la plus importante de l’État sur le sport fait immédiatement réagir et les citoyens en oublieraient presque la situation dans laquelle se retrouve Bolsonaro actuellement.

La menace d'une procédure d'impeachment

Outre le départ récent de ses deux derniers ministres de la Santé, le président brésilien a également dû faire face à celui de son ministre de la Justice, Sergio Moro, personnage emblématique du début de mandat de Bolsonaro. Le magistrat, architecte de l’opération Lava Jato de lutte contre la corruption, a démissionné le 24 avril dernier tout en accusant le président d’ingérence dans son portefeuille ministériel. Des insinuations qu’a réfutées le chef de l'État tout en qualifiant Sergio Moro de "Judas". Alors qu’une enquête a été récemment ouverte, ces accusations, si elles étaient fondées, pourraient mener à une procédure d’impeachment contre le président brésilien, et donc à sa destitution. De plus, la présidence de la Chambre des députés a reçu une trentaine de demandes de destitution.

En se positionnant régulièrement pour un retour du football, le président utilise donc ce sport comme une stratégie de communication pour tenter d’enfouir sous le tapis ses problèmes politiques actuels. Mais si l’ensemble des acteurs du monde du football étaient d’accord avec lui, aucune polémique n’éclaterait. Isolé face aux gouverneurs du pays, qui dirigent les 27 États brésiliens, sur la stratégie à adopter pour lutter contre le virus, Bolsonaro multiplie les déclarations en faveur d’un retour rapide du football et les réactions pleuvent.

Parmi elles, celle de Dani Alves, l’ancien Parisien qui évolue désormais à São Paulo : "Monsieur le Président, je respecte beaucoup votre présidence […]. Mais il y a beaucoup de familles et beaucoup de gens qui luttent contre cette pandémie et vous, en tant que l’une des personnes les plus importantes de ce pays, devez également apporter le bien à notre pays et notre peuple." Si le latéral droit s’est montré critique lors de l'élection de Bolsonaro, d’autres footballeurs comme Ronaldinho, Lucas Moura ou encore Neymar avaient affiché leur soutien au président durant la campagne présidentielle et au début de son mandat.

Un nostalgique de la dictature militaire

Un président qui se rapproche du monde du football pour mettre en avant ses idées : une méthode éprouvée par plusieurs pays d’Amérique du Sud lors de la période des dictatures militaires, avec des dirigeants qui entretenaient d’importants lien avec les équipes nationales. Ancien militaire et grand nostalgique de la dictature militaire brésilienne (1964-1985), Bolsonaro a décidé de son côté de se tourner vers les clubs et se rend régulièrement au stade en portant fièrement les maillots des équipes locales.

Depuis le début de sa présidence, le chef d'État brésilien utilise le football comme une arme de communication, et ne se détourne pas de sa ligne en cette période de crise sanitaire : "Il veut que le football reprenne rapidement pour montrer que l’activité du pays est normale et que toute anomalie - comme l’augmentation importante du nombre de décès - est causée par une récession économique et par la décision des gens de rester chez eux", analyse Bernardo Mello, journaliste au sein du quotidien brésilien O Globo. Dans ce contexte, une reprise du football permettrait à Bolsonaro d’atténuer la gravité de la crise sanitaire et d’aller dans le sens des manifestations anti-confinement qui se multiplient dans les rues de plusieurs villes brésiliennes.

Pourtant, les conditions sont loin d’être réunies pour une reprise, car le Brésil est devenu dimanche le quatrième pays au monde le plus touché par le virus. En comparaison, l’Argentine, qui compte moins de 400 décès dûs au Covid-19, et le Venezuela, qui n’en compte que 10, ont déjà décidé de mettre un terme à leur saison de football. Parmi les pays d’Amérique latine, seul le Costa Rica, où moins de 1 000 personnes ont été affectées par le virus, a prévu une reprise de son championnat ce mardi.

Des clivages savamment entretenus

L’acharnement de Bolsonaro pour une reprise du football a été jugé "irresponsable" par Raí. Une réaction plus symbolique que les autres, car l’ancien attaquant du Paris Saint-Germain est le frère de Sócrates, l’un des leaders de la démocratie corinthiane. Ce mouvement fondé au début des années 1980 par des joueurs de Corinthians visait à combattre la dictature militaire au pouvoir. "Imaginez la façon dont il (Socrates, ndlr) aurait réagi devant ça", a déploré Raí, alors que son frère est mort en 2011.

Pour Bernardo Mello, journaliste pour O Globo, "Bolsonaro ne fait pas plaisir aux grandes personnalités du football brésilien quand il suggère que les joueurs devraient retourner sur les terrains". Pourtant habitué à entretenir de bonnes relations avec la Confédération brésilienne de football (CBF), Bolsonaro s’est heurté à l’instance dirigeante mais également à certains clubs. Flamengo, champion en titre, avait affiché son envie de reprendre très rapidement, avant que Jorginho, masseur emblématique du club depuis 40 ans, ne meure du Covid-19. Le club le plus supporté du pays a repris le chemin de l'entraînement ce lundi. Botafogo, de son côté, a affirmé ne pas vouloir retourner sur les terrains tout de suite, comme certains joueurs, à l'instar de Felipe Melo (Palmeiras), qui a souvent affiché son soutien pour le président. Ce clivage et les tensions qui se dessinent pourraient entamer la relation de Bolsonaro avec le monde du football qu’il soigne depuis le début de son mandat. Mais c’est le prix à payer selon Michel Raspaud, car "il est dans une situation politique extrêmement difficile et cela permet de détourner l’attention."

La reprise encore dans le flou

Bolsonaro maintient donc sa position : il souhaite voir le football reprendre rapidement, notamment pour aider les joueurs en difficulté. "Les joueurs de Première Division vivent bien du football mais des milliers de professionnels, semi-professionnels ou amateurs touchent des salaires dérisoires", soutient le sociologue spécialiste du Brésil. Selon un article récent du Brazilian Report, "les joueurs brésiliens fauchés sont prêts à retourner sur le terrain rapidement". Une réalité qui pousse le président à appuyer dans le sens d’un retour des compétitions, dont la date n'a pas encore été communiquée.

Grâce à cet outil de communication qu’est le football, le chef d'État brésilien parvient à court-circuiter un débat public qui tend à s’éloigner de ses ennuis politiques du moment. "En tout cas pour la grande majorité de la population", explique Michel Raspaud. "La Cour Suprême ou le Sénat, qui peuvent le mettre en difficulté juridiquement, eux ne sont pas dupes." Pour entretenir la polémique autour du football, Bolsonaro chargera sûrement son prochain ministre de la Santé de présenter un programme de reprise pour les joueurs et les clubs. En espérant que celui-ci tienne plus d’un mois au gouvernement.

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