Travail et handicap : pour les sportifs de haut niveau, une progression vers la reconnaissance

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Alexis Hanquinquant et toute la délégation tricolore des Jeux paralympiques de Tokyo réunie sur le parvis de l'Hôtel de Ville de Paris pour célébrer le passage de témoin en vue des Jeux 2024, le 6 septembre 2021. (VICTOR JOLY / VICTOR JOLY)

À l’occasion de la semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées, franceinfo: sport a interrogé plusieurs athlètes handisport afin de comprendre comment ils tentent de concilier carrière sportive et travail.

Il y a un peu plus de deux mois et demi, ils brillaient de mille feux à Tokyo à l’occasion des Jeux paralympiques. Depuis, les athlètes handisport ont retrouvé leurs marques et leur quotidien. Leur emploi aussi, pour certains. À l’occasion de la semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées (du 15 au 21 novembre), ils évoquent leur double vie : travailleur et sportif de haut niveau.

Pongiste multi-médaillé (2008, 2012, 2016, 2021), Florian Merrien travaille au sein du Conseil départemental de Seine-Maritime. Le Normand, après avoir été entraîneur de tennis de table puis avoir travaillé dans l’aéronautique en région parisienne, s’est rapproché de Rouen depuis 2016 en étant embauché par le Département. Selon lui, l’accès à l’emploi des sportifs de haut niveau en situation de handicap a évolué positivement ces dernières années. “Peut-être un peu moins vite pour les personnes handicapées”, tempère-t-il.

“On reste très loin du professionnalisme”

S’il loue les avantages du détachement - qui, avec accord de l’employeur, lui permet de dégager entre 60 et 80% de son temps de travail pour s’entraîner - il nuance : “Travailler à 100% et gagner des médailles, ce n’est pas possible et cela fait quelques années que les institutions l’ont compris. Mais je reste convaincu qu’on reste très en retard puisque l’on n’est pas professionnel de notre sport. En tennis de table, certains pays européens (Pologne, Allemagne) ont fait tomber cette barrière. Cela ne veut pas dire qu’ils sont milliardaires, mais qu'ils peuvent au moins vivre de leur sport. Nous, on est à des années lumière : on doit payer nos tournois internationaux, quand on est en stage équipe de France on doit payer nos frais de déplacement... On reste très loin du professionnalisme. Je ne dis pas que c’est de la seule faute de la Fédération française handisport (FFH), qui doit gérer 15 disciplines, mais simplement qu’il y a un manque de fonds publics.”

“Désormais, les entreprises ont envie d’avoir des collaborateurs en situation de handicap”

Pour Trésor Makunda, athlète non-voyant et médaillé de bronze à Tokyo sur 400 mètres, l’aventure a été un peu différente. Après avoir été accompagné dans sa recherche d’emploi par la FFH, il a pris les choses en main pour décrocher un poste à la SNCF, en tant qu’ambassadeur des situations sensibles à la direction des services. “Pour moi c’était primordial, je ne pouvais pas continuer ma carrière si je n’avais pas des certitudes pour la suite”, raconte-t-il. Comme Florian Merrien, il bénéficie d’un détachement pour pratiquer son sport de haut niveau, qui peut atteindre 100% lors d’une année olympique.

"C'est pour mes enfants ! Papa vous ramène la médaille" Séquence émotion avec Gauthier Makunda qui dédie sa médaille de bronze en 400 m à sa mamie et ses enfants.

“Aujourd’hui je suis plus tranquille, je travaille au pôle accessibilité sur des problématiques qui me tiennent à cœur et je suis soutenu. Au niveau de l’accompagnement, cela n’a plus rien à voir avec l’époque où je disputais mes premiers Jeux en 2004. Désormais, des dispositifs comme le pacte de performance sont là, les entreprises ont envie d’avoir des collaborateurs en situation de handicap. C’est une plus-value au niveau des équipes, au niveau des valeurs que l’on transmet.”

“Il y a beaucoup de demandes d’entreprises, mais il faut que les profils recherchés correspondent a minima”

Audrey le Morvan, elle, a raccroché la raquette de tennis de table en 2013, à seulement 26 ans. Double médaillée de bronze par équipe aux Jeux paralympiques d’Athènes et de Pékin, elle est désormais responsable du suivi socioprofessionnel des sportifs de haut niveau au sein de la Fédération handisport. “Je m’occupe des sportifs qui ont un projet professionnel et souhaitent travailler. Mon rôle va être de trouver une entreprise capable de les accueillir tout en les autorisant à partir sur des compétitions et des stages sans pertes de salaires. À côté de cela, il peut également y avoir des athlètes qui sont en entreprise depuis plusieurs années et atteignent le haut niveau. Là, l’objectif va être d’aménager leur temps de travail, négocier un détachement.”

En tout, entre 60 et 100 sportifs sont accompagnés à l’année et peuvent bénéficier de différents dispositifs. “En 2010, j’ai eu la chance d’avoir une convention d’insertion professionnelle (CIP) nationale avec Pôle Emploi. J’ai terminé ma carrière en ayant été embauchée, donc la reconversion professionnelle s’est faite simplement : je suis passée d’un CDI à temps partiel à un temps plein.” D’autres conventions décentralisées au niveau régional existent également avec plusieurs organismes financeurs, mais également du mécénat d’entreprises ou des conventions plus simples avec de petites structures comme avec des mastodontes au chiffre d’affaires bien établi.

Aujourd’hui, la championne est donc dans la transmission et confirme l’afflux de demandes de la part des entreprises. “Il y en a beaucoup, oui. Maintenant, il faut aussi que les profils correspondent a minima avec ceux recherchés pour les postes.”

Une armée de champions qui ne cesse de grossir

Autre pourvoyeur de talents, le bataillon de Joinville et son armée de champions recrute depuis plus de dix ans des athlètes en situation de handicap au sein de son unité militaire. De cinq en 2012 à Londres, pour trois médailles, leur nombre a grimpé à vingt participants à Tokyo pour une moisson de 19 breloques (sur 54), dont six en or. Ainsi, ces champions peuvent se consacrer à temps plein à leur préparation sportive afin d’optimiser leurs performances.

Les athlètes handisport, en lien avec le Centre national des sports de la Défense (CNSD), sont accompagnés par l’institution et peuvent, s’ils le souhaitent, l’intégrer à part entière après leur carrière sportive. Une période de reconversion leur est également proposée. En prévision des Jeux de Paris en 2024, les effectifs de l’armée de champions vont gonfler pour atteindre 173 sportifs de haut niveau dont 33 en situation de handicap, avec également une passerelle pour les blessés militaires, à l’image du récent médaillé de bronze en 200 mètres KL1 (kayak) Rémy Boullé.

Rémy Boullé a décroché une très belle médaille de bronze en para canoë. De son accident à sa reconstruction, l'ancien commando parachutiste raconte son histoire inspirante, sur le plateau de Laurent Luyat.

Paris 2024, une opportunité pour changer encore le regard

Paris 2024, justement, est sur toutes les lèvres. “On sent qu’il y a un peu plus de moyens, qu’il y a cette volonté de faire les choses bien”, résume Florian Merrien. “Une médaille aux Jeux a une valeur plus tangible. Les gens se disent 'oui il a un handicap', mais on nous considère peut-être plus comme des sportifs de haut niveau maintenant. Il faut profiter de cette opportunité pour faire changer les regards et les discours, qui ont déjà beaucoup évolué positivement ces derniers temps.”

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Trésor Makunda est encore plus enthousiaste : “On voit clairement l’engouement autour des prochains Jeux. Je pense que Paris 2024 va être un vrai accélérateur pour les sportifs en situation de handicap d’abord, mais aussi pour l’ouverture des politiques de recrutement du côté des entreprises. Pour les personnes handicapées, cet événement va être primordial par rapport à l’évolution de notre société. Si l’on ne s’appuie pas sur ça, on va rater le train. Et il y a une volonté forte autour de ce projet. Ce sont de petites pierres que l’on place pour construire cette nouvelle vision du handicap.”

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