ENTRETIEN. "Ce livre a été une forme de thérapie", raconte le champion olympique Alain Bernard dans son autobiographie

Le champion olympique du 100 m nage libre à Pékin publie, mercredi 10 novembre,  son autobiographie. 

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France Télévisions
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Alain Bernard, champion olympique du 100 m nage libre aux Jeux olympiques de Pékin en 2008, pose devant les remparts d'Antibes, en février 2017.  (SEBASTIEN BOTELLA / MAXPPP)

Son sacre olympique, son quotidien d'athlète, ses relations avec les autres nageurs de l'équipe de France, sa vie après Dropped, Alain Bernard se confie à coeur ouvert dans son autobiographie, Alain Bernard, Mon destin olympique (Ed Talent Sport), en librairie mercredi 10 novembre. Pour franceinfo: sport, le champion olympique à Pékin, en 2008, revient sur les moments forts du livre.

Vous publiez mercredi 10 novembre votre autobiographie. Comment est né ce projet ?

Alain Bernard : J'avais ce besoin d'extérioriser. Et je voulais raconter combien le sport m'a permis d'avoir confiance en moi. À un moment donné, j'étais très timide et je n'étais pas bien dans ma peau. Grâce au sport, j'ai réussi à devenir celui que j'ai toujours voulu être. Le sport peut tout changer et c'est cette trace-là que j'ai envie de laisser en dehors des chronos et des médailles. Même si certains sujets que j'aborde ont été plus difficiles que d'autres à écrire, il était important pour moi de le faire. Ce livre a été pour moi une forme de thérapie.

La ministre déléguée auprès du ministre de l'Éducation nationale, chargée des sports, Roxana Maracineanu, signe votre préface. Dans celle-ci, elle vous invite à devenir un jour ministre, une nomination qui serait "légitime" selon elle. Vous y pensez ? 

Par rapport à une carrière sportive, devenir ministre n'a pas de limite d'âge. J'ai le temps de voir venir. Aujourd'hui, j'ai structuré ma vie dans le sud de la France, et je ne m'estime pas assez mûr pour assumer un tel rôle. On verra ce que l'avenir me réserve. Mais je ne me ferme aucune porte.

Dès les premières pages de votre livre, vous évoquez l'aventure Dropped (série de téléréalité de survie qui a été marquée par un accident d'hélicoptère qui coûta la vie à dix personnes, dont les sportifs Camille Muffat, Florence Arthaud et Alexis Vastine). Vous racontez les premiers jours de l'aventure, le tournage, puis le drame. La blessure de cet événement est toujours aussi béante ?

Ce n'est pas vraiment une blessure. Bien sûr, il y a une reconstruction derrière, après un événement dramatique comme celui-ci. Mais malheureusement, beaucoup de personnes sont confrontés à des accidents, à des décès prématurés de leurs proches. J'ai eu besoin d'évacuer certaines choses, et de dire que je pensais encore énormément, très souvent, aux très proches de ces personnes disparues.

"Ce drame est ancré en nous. Il y a eu un avant et un après Dropped, car on ne sort pas indemne d'un tel accident."

Alain Bernard, champion olympique du 100 m nage libre

à franceinfo: sport

Vous n'avez plus vécu de la même manière après l'accident ?

Non, j'ai résonné de manière différente, et parfois même de manière disproportionnée, sans tomber dans l'alcoolisme ou autre, mais je faisais la fête un peu plus à "outrance" en me disant que la vie pouvait s'arrêter à tout moment. Finalement, c'est à ce moment-là que j'ai fait ma crise d'adolescent, que je n'avais jamais faite auparavant. Ensuite, j'ai eu la chance de trouver une stabilité dans ma vie, grâce à la rencontre de ma femme qui m'a canalisé. 

Dans ce livre, on apprend aussi beaucoup sur la vie d'un athlète de haut niveau, les sacrifices dès le plus jeune âge, les rythmes intenses à tenir, la rigueur exigée. Vous offrez ainsi aux lecteurs une plongée dans le quotidien des sportifs de haut niveau.

Mon parcours est reproductif chez beaucoup d'athlètes de haut niveau, avec des moments de doutes, d'appréhensions, d'échecs, comme des moments de réussite et de gloire, qui sont parfois très futiles. J'avais besoin de dire que, dans le sport de haut niveau, un athlète n'est pas une machine. Derrière, ce sont des hommes et des femmes, qui ont souvent des difficultés à construire leur carrière. Il y a très peu d'élus qui arrivent à atteindre leur objectif.

Alain Bernard lors de son titre olympique sur le 100 m nage libre, à Pékin, lors des JO de 2008. (EFE / PATRICK B. KRAEMER / EPA / MAXPPP)

Je voulais donc sensibiliser un peu l'opinion sur ce sujet. Quand bien même des athlètes réalisent de très belles performances et derrière des contre-performances, il faut les traiter avec respect. Parfois, il peut y avoir des mots ou commentaires très blessants. Quand il y a des contre-performances, ils sont les premiers déçus.
 
Et encore plus aujourd'hui avec les réseaux sociaux, où la défaite d'un sportif peut prendre une tournure violente. 

Malheureusement, à travers les écrans, il y a des personnes anonymes qui vont parfois insulter, dénigrer et rabaisser les athlètes. Finalement, je suis assez content d'avoir vécu ma carrière sportive avant l'essor de ces réseaux. Aujourd'hui, nous sommes tous connectés, et ils sont des outils de communication très importants, ne serait-ce pour nos partenaires. Mais derrière, devoir faire face à des personnes malveillantes, cela ne doit pas être évident à gérer pour les jeunes d'aujourd'hui.

Vous évoquez très succinctement le sujet du harcèlement scolaire dont vous avez été victime enfant. C'est la première fois que vous en parlez publiquement.

Oui c'est vrai, je ne m'étale pas sur le sujet. J'ai encore beaucoup de pudeur sur cet épisode de ma vie, qui n'a pas été très long mais qui m'a pas mal affecté et marqué. C'est un vrai problème de société. Il y a le harcèlement physique et moral, et aujourd'hui le cyberharcèlement, qui est de plus en plus présent. Et j'espère qu'en en parlant, qu'en montrant que j'ai réussi à y faire face et à l'accepter, d'autres personnes puissent se dire la même chose.

Vous écrivez aussi que nous n'aviez pas de talent inné pour la natation. Mais qu'avec du "travail, de la ténacité, et un peu de chance", vous avez "forcé votre destin olympique". C'est rare pour un athlète de haut niveau de confier un tel constat.

Ce que je voulais dire entre les lignes, c'est que même si on n'a pas de prédispositions, grâce au travail on peut arriver à atteindre ses objectifs. Entre le moment où j'ai commencé à m'entraîner deux fois par jour, et le moment où je suis devenu champion olympique, il s'est écoulé dix ans. Et dix ans aujourd'hui, il y a des jeunes qui ne sont pas capables d'attendre la moitié de ce temps et qui jettent l'éponge avant. 

Après 2008, vous expliquez que les tensions étaient fortes au sein de l'équipe de France, notamment avec Yannick Agnel et Camille Lacourt, ce qui a eu des conséquences sur les résultats français. Vous faites clairement un lien entre les résultats et l'ambiance au sein du groupe France ?

Oui, j'en suis convaincu. Je précise que je n'en veux pas personnellement à Yannick. Je l'ai simplement pris en exemple. C'est plus la façon avec laquelle les choses ont été gérées que je remets en cause. Je parle notamment des qualifications du championnat de France en 2016. A ce moment-là, Yannick Agnel est champion olympique en titre. Et il est inconcevable qu'un champion olympique en titre ne se qualifie pas aux Jeux.

Pourtant, cette histoire de chronométrage électronique (Agnel manque sa qualification en terminant troisième, et explique "sa contre-performance par un dysfonctionnement du chronométrage électronique") au détriment de Jordan Pothain, arrivé deuxième, a révélé tout un écosystème entre son entraîneur, le DTN, la fédération, etc... Jordan Pothain a finalement cédé sa qualification à Yannick Agnel. Malgré cela, Yannick ne nage pas le relais 4x200 aux JO. Donc c'est plus le management et la gestion de toute cette affaire que je voulais dénoncer afin que cela ne se reproduise pas. À partir du moment où des décisions créent des inégalités, cela peut engendrer des tensions. 

J'ai hésité à parler de Yannick et de Camille, parce que je suis sûr qu'ils vont sûrement m'en vouloir, mais je serai capable de leur expliquer le contexte et je resterai à leur disposition. 

Vous évoquez aussi la folie médiatique qui a suivi votre sacre olympique à Pékin en 2008 et combien il a été dur de gérer cette médiatisation nouvelle, et la proximité avec les fans. 

La reconnaissance des fans, c'est quelque chose qui me surprend encore et toujours même aujourd'hui. Quand je croise des gens qui me félicitent pour mon titre olympique, c'est dingue.

"J'ai fait quelque chose qui a duré moins de 50 secondes et ce, il y a plus de dix ans. Que certaines personnes s'en souviennent, je trouve que c'est extraordinaire. Je suis toujours très flatté".

Alain Bernard

à franceinfo: sport

Mais c'est vrai que j'ai du mal quand une personne arrive, me prend par le cou, fait une photo avec moi et me demande après s'il peut la faire. C'est une question de respect. Il y a juste la manière de faire. Mais je n'ai jamais refusé une photo ou une dédicace. Dès que je le peux, je le fais.

Vous écrivez, en parlant de votre après-carrière : "cette nouvelle vie qui s'offre à moi est un soulagement", où vous n'aurez plus "à souffrir physiquement et psychologiquement". Votre après-carrière a-t-elle été une évidence ? 

Oui, bien avant de prendre ma retraite, je me suis dit : "Je sais qu'il me reste un an et demi, ou deux ans, avant de me retirer". Cette visibilité me donnait un objectif. Il fallait que je reste, jusqu'à mon retrait des bassins, le plus performant possible, le plus concentré, et optimiser encore plus mon alimentation, mon hydratation, mon sommeil, parce qu'on ne récupère pas aussi bien à trente ans qu'à vingt ans. 

"L'arrêt de ma carrière a été une sorte de libération car je savais que j'avais fait mon temps. J'ai eu la chance d'être récompensé de mes efforts. Je voulais découvrir la vie sans nager deux fois par jour."

Alain Bernard

à franceinfo: sport

Un de vos engagements aujourd'hui est de mettre le plus de Français possible au sport. A-t-on un problème de société en France autour de la pratique sportive ? 

Oui et c'est pour ça que j'ai décidé de publier mon livre à trois ans des Jeux de Paris. On est nombreux à essayer d'emmener un certain nombre de personnes à pratiquer une activité physique, quelle qu'elle soit. C'est quelque chose de fondamental pour l'équilibre de la société. Les Français ont été nombreux à faire du sport pendant le confinement et je me suis rendu compte que les gens avaient besoin de bouger. 

Visite de la ministre déléguée, chargée des sports, Roxana Maracineanu à Antibes, le 31 juillet 2020, pour assister à une démonstration de sauvetage, avec Alain Bernard, champion olympique de natation et Alice Modolo, vice-championne du monde d'apnée.  (DYLAN MEIFFRET / MAXPPP)

C'est la raison pour laquelle je me suis permis d'interviewer dans mon livre mon ami Stéphane Diagana, qui est très engagé sur le sujet et qui m'a donné quelques éléments. En accueillant le monde du sport d'élite dans trois ans à Paris, on a un bel argument pour essayer de sensibiliser un maximum de personnes sur les vertus du sport.

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