Jeux olympiques, dictateurs et compagnie

La présence aux Jeux de régimes autoritaires comme la Syrie ou la Corée du Nord vous choque ? Pourtant, rien d'anormal aux JO.

Une supportrice syrienne portant un drapeau de son pays à l\'effigie de Bachar Al-Assad, dans le village olympique de Londres (Royaume-Uni), le 25 juillet 2012. 
Une supportrice syrienne portant un drapeau de son pays à l'effigie de Bachar Al-Assad, dans le village olympique de Londres (Royaume-Uni), le 25 juillet 2012.  (SAEED KHAN / AFP)

Dans l'imaginaire populaire, les Jeux olympiques sont une période de trêve où l'on met la politique entre parenthèses, et où toute l'énergie des organisateurs et des spectateurs est consacrée à pousser les athlètes au dépassement de soi : "Citius, altius, fortius" dit la devise olympique. Mais depuis la résurrection des JO par le baron Pierre de Coubertin, la politique s'est toujours invitée dans la compétition. L'édition 2012 ne déroge pas à la règle. 

Plus vite, plus haut, plus fort mais pas plus démocratique

Contrairement à une idée reçue, la charte olympique (PDF) ne stipule pas que les pays participants aux JO doivent s'engager à respecter les droits de l'homme. Le Comité international olympique (CIO), qui compte plus de membres que l'ONU (204 contre 193), évite d'entrer dans le détail des sujets qui fâchent. La charte olympique affirme que "le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l'humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine." Un peu vague. En revanche, la même charte olympique détaille au cm2 près la taille dévolue aux équipementiers sur les tenues des athlètes. 

Les dirigeants de régimes autoritaires auront leur place dans la tribune officielle des Jeux. Le CIO et le comité d'organisation des Jeux 2012 ont démenti comme un seul homme, selon Sportskeeda.com, ne pas avoir invité le président biélorusse Alexandre Loukachenko. Mais tous les chefs d'Etat des pays participant aux Jeux, y compris Kim Jong-un ou Mahmoud Ahmadinejad sont invités, même si ces derniers ne viendront pas. La fondation Peter Tatchell, une ONG promouvant les droits de l'homme, a fait ses comptes : d'après elle, une dizaine de dictateurs "aux mains tachées de sang" seront en tribune VIP.

Le CIO prend des décisions fortes... mais à géométrie variable

Comme l'ONU, le CIO et les Jeux olympiques ont été le jouet de l'affrontement Est-Ouest pendant la Guerre froide. Des boycotts politiques ont été organisés pour les Jeux de Moscou (Russie), en 1980, avec retour à l'envoyeur pour les Jeux de Los Angeles (Californie, Etats-Unis) en 1984. L'affrontement entre les deux Corées a encore entraîné un boycott partiel des Jeux de Séoul (Corée du Sud) en 1988. La chute du Mur de Berlin a mis en veilleuse les boycotts, mais pas la récupération politique des Jeux. 

Le CIO n'a que très rarement tapé du poing sur la table. L'Arabie saoudite a ainsi pu participer à tous les Jeux depuis 1972 (elle a boycotté, comme de nombreuses nations, les JO de 1980), même si elle n'y a jamais envoyé de femmes, le wahhabisme d'Etat dans ce pays interdisant tout sport féminin. Ce qui est contraire à la charte olympique, qui précise que "toute forme de discrimination à l'égard d'un pays ou d'une personne fondée sur des considérations de race, de religion, de politique, de sexe ou autres est incompatible avec l'appartenance au Mouvement olympique". Il a fallu attendre 2012 pour que ce pays soit contraint de trouver une athlète pour éviter d'être banni des Jeux. Reste à régler la question du port du voile, que le CIO a accepté, comme la Fifa. Mais, à la fédération internationale de judo, on refuse que l'une des deux athlètes saoudiennes concoure voilée. 

Les pays mis au ban de l'olympisme se comptent sur les doigts d'une main. Les athlètes sud-africains ont regardé les Jeux à la télévision de 1964 à 1992 à cause de l'apartheid. L'Afghanistan a été exclu des Jeux de Sydney (Australie) en 2000, à cause de la prise de pouvoir des talibans, mais réintégré dans le mouvement olympique dès 2003. En revanche, la Syrie et ses athlètes proches de Bachar Al-Assad participeront aux Jeux de Londres. Le cavalier Ahmad Hamcho a ainsi déclaré au Telegraph : "Nous devons représenter non seulement la Syrie mais aussi et surtout Bachar Al-Assad qui reste notre président. Il ne fait rien de mal, il ne cherche qu'à nous protéger de groupes terroristes." Une pétition a été lancée sur le site change.org pour l'exclure des Jeux, mais le CIO n'a pas levé le petit doigt contre lui.

Conclusion de l'historien Patrick Clastres dans Libération : "L'olympisme n’a jamais été un progressisme, ni un universalisme ou un humanisme. Il a toujours été à la remorque de l'histoire et n'a jamais été visionnaire."

Le podium du 100 m femmes aux JO de Berlin (Allemagne), en 1936. Kathe Krauss, arrivée 3e, fait le salut nazi. 
Le podium du 100 m femmes aux JO de Berlin (Allemagne), en 1936. Kathe Krauss, arrivée 3e, fait le salut nazi.  (SIPA / AP)

Petite consolation : plus un pays est démocratique, plus il brille aux JO

C'est le résultat d'une étude de l'Institut pour la résolution des conflits et la démocratie, une ONG britannique. Pour les auteurs de l'étude, le classement des médailles aux Jeux reflète aussi les conditions dans lesquelles les athlètes se sont entraînés. La première nation, les Etats-Unis, est 4e au classement de l'Indice de développement humain quand la République démocratique du Congo, classé bonne dernière, n'a pas décroché une seule médaille. Il y a bien sûr des exceptions, comme l'Ethiopie, invincible ou presque sur grandes distances en athlétisme, mais qui s'explique d'après l'IDRC par le fait que la course ne nécessite aucun équipement.
 
"Des pays très peuplés comme les Etats-Unis ou la Chine peuvent dominer le classement des médailles, mais quand on prend en compte le rapport entre le nombre de médailles et la population, on trouve une relation significative entre développement humain et résultat aux JO" explique l'IDCR sur la BBC (lien en anglais). Ainsi, rapportée à la population, on a compté aux Jeux de Pékin (Chine) une médaille pour 1,5 million d'habitants en France contre une médaille pour 12 millions de personnes en Chine, bien moins classée dans le respect des droits de l'homme. Dans le livre Economie politique du sport professionnel (éditions Vuibert) Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouquet soulignent que 78% des médailles sur les JO de 1986 à 2004 ont été remportées par des pays à l'indice de développement élevé. Comme quoi les JO sont aussi une vitrine pour la démocratie et les droits de l'homme.