"En France, les entendants ne connaissent pas le monde des sourds" : sport sourd, le grand oublié

En dépit de son statut de plus vieille fédération handisport de France, le sport sourd peine à se faire connaître dans l’Hexagone. Pas conviés aux Jeux paralympiques, les athlètes sourds ou malentendants brillent tous les quatre ans lors des Deaflympics. Entre ces évènements, le sport sourd français se structure, entre clubs spécialisés et insertion avec les valides. 
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France Télévisions
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 (G.PICOUT)

"Quand je gagne des compétitions, parfois j’oublie mon handicap car je me dis que j’ai réussi parmi les valides", glisse la sauteuse à la perche Marie Rivereau, avant de préciser : "Mais je n’oublierai jamais mon handicap. Lorsqu’on ouvre les yeux le matin la première chose que l’on fait c’est mettre nos appareils auditifs".

Le triathlète Théo Moreau, son compagnon, qui concoure lui aussi parmi les valides, ajoute : "Le sport ne fait pas oublier le handicap, mais permet de se défouler face aux difficultés de la surdité dans la vie quotidienne. Le sport permet de mettre en valeur la réussite malgré un handicap, de montrer que tout est possible". En France, comme Marie et Théo, des milliers de personnes sourdes ou malentendantes pratiquent une activité sportive régulière. Une tradition qui remonte au début du XX siècle, et qui prend de formes diverses.

Eugène Rubens-Allais, le "Coubertin des Sourds"

En 1918, le "Coubertin des Sourds" fonde la première fédération sportive pour les muets de France. Son nom : Eugène Rubens-Allais. "C’était un grand homme", assure aujourd’hui Didier Pressard, sourd, et membre du Comité de coordination des sportifs sourds français (CCSF) de la Fédération handisport (FFH). Il développe : "Avant 1900, on a commencé à voir beaucoup de sourds faire du vélo, puis d’autres sports voulaient avancer. Il fallait gérer les compétitions, le vélo, le foot, la natation. L’idée est alors de faire des compétitions, influencé à l’époque par l’esprit olympique insufflé par Pierre de Coubertin. Les sourds ont voulu faire pareil". Et ils le font. En 1924, Paris accueille les premiers Jeux internationaux du silence au bois de Vincennes. Neuf nations sont présentes. "Aujourd’hui, on appelle cela les Deaflympics, et 116 pays y participent tous les quatre ans", précise Didier Pressard. 

Dès lors, le sport sourd va se structurer autour de ce rendez-vous international quadriannuel. En France, la fédération des sourds a toutefois été absorbée en 2007 par la FFH, sur décision du ministère des sports. "Au début ce n’était pas évident, les sourds se sentaient vraiment différents, ce n’est pas la même culture. Nous ce n’est pas le corps notre handicap, c’est simplement la communication : ce sont deux chemins séparés", explique Didier Pressard, au moment d’évoquer cette fusion d’abord compliquée. "On a essayé de trouver des solutions, mais on n’a pas été formés à la langue des signes. On a eu du mal à communiquer. On a beaucoup changé depuis 10 ans, ça fonctionne très bien maintenant", tempère Sébastien Messager de la FFH. Depuis, la nouvelle structure a trouvé son rythme de croisière. L’objectif maintenant : développer le sport sourd en France, et le structurer, car aujourd’hui, c’est un univers riche, mais dispersé.

Un outil d'intégration parmi les valides

"Il y a beaucoup de pratique en France, mais il y a de la méconnaissance à la fois des clubs, et aussi des personnes sourdes", résume Sébastien Messager, qui regrette : "L’accueil de sportifs sourds se fait souvent de manière très aléatoire, sauf sur certaines pratiques comme le foot sourd, le hand sourd, le bowling sourd, la pétanque sourd". Autrement dit, pour les sports collectifs, des clubs sourds sont obligés de voir le jour, et le font de façon spontanée, mais pour les disciplines individuelles, les athlètes intègrent des clubs valides qui se donnent les moyens de les accueillir.

C’est notamment le cas de la perchiste Marie Rivereau, ou du sélectionneur de l’équipe de France de football sourd, Sylvain Moran. Avant de devenir le patron des Bleus, ce dernier a en effet longtemps fait le bonheur de clubs valides, jouant jusqu’en sixième division : "Je voulais découvrir le plus haut niveau possible. Il faut travailler plus que les valides pour montrer que tu peux jouer avec eux, montrer que tu mérites ta place. C’est une question de mental. Des fois la communication n’était pas évidente. Quand on est sourd, on doit tout faire avec les yeux, interpréter les signes des coéquipiers, leurs regards"

Pour les sourds, évoluer avec les valides nécessite seulement quelques précautions, comme en témoigne Marie : "Pendant le concours, il faut juste prévenir les juges que je n’entends pas histoire de pas louper mon tour". Théo ajoute : "Il y a quelques précautions à prendre notamment lors des sorties vélos : comme je n'entends pas, ça sert à rien de crier pour prévenir d’un problème, donc je dois faire des gestes", et aussi enlever son appareil auditif lors des séances de natation. Mais le jeu en vaut la chandelle une fois qu’on a trouvé le bon club. "Ce n'est pas difficile, il faut expliquer aux personnes comment faire et cela se passe bien. Il faut juste trouver les bonnes personnes, le bon club pour s'épanouir complètement", conclut Théo.

Mais tous les sportifs sourds n’ont pas la chance de concourir parmi les valides, notamment en sport collectif, ce qui explique que le football et le handball soient deux des disciplines privilégiées par les sourds, avec respectivement 1000 et 130 licenciés en France. Côté sports individuels, c’est le judo, le cyclisme et la natation qui dominent, derrière la pétanque et le bowling. Au total, la fédération handisport dénombre 2 600 licenciés, sans compter ceux qui sont engagés au près de fédérations valides partenaires, comme en judo ou en badminton. Sans compter ceux qui pratiquent en dehors des radars de la FFH par méconnaissance de son existence. Car pour y prendre une licence, seul un audiogramme est nécessaire, avec une perte auditive d’au moins 55 décibels. 

Objectif Rio 2022

Une fois inscrit dans un club, les sportifs sourds peuvent rêver de porter les couleurs de la France aux Deaflympics, leurs JO à eux, mais pas aux Jeux paralympiques, où aucune épreuve ne leur est réservée, malgré des négociations dans le passé. "C’est dommage que nous ne soyons pas mélangés, mais d’un côté je me dis que l'on a deux bras deux jambes", relativise Marie Rivereau. "Derrière les JO, les Gay Games, on est en 3e position quand même avec les Deaflympics. En 1997, c’est le président du CIO qui a inauguré les Deaflympics", rappelle de son côté Didier Pressard, qui regrette toutefois leur faible médiatisation en France : "Ici, les entendants ne connaissent pas le monde des sourds, ce qui est très grave. Dans d’autres pays, le monde sourd et notamment sportif sourd est très reconnu comme en Turquie, en Italie, en Allemagne".

Mais peu importe pour les athlètes sourds, les Deaflympics restent l’objectif numéro un. "C’est leur graal, leur compétition de référence. À l’inverse du monde valide, les sourds ont besoin d’exister aux Deaflympics pour se développer au niveau national après. Quand ils commencent, ils ont tout de suite des envies d’aller à l’internationale", éclaire Sébastien Messager. Avec plus de 300 médailles à l’heure actuelle, dont 82 en or, la France a pris l’habitude de briller aux Deaflympics. Mais aujourd’hui, l’objectif est aussi de structurer le sport sourd en dehors de cette olympiade.

"On doit développer notre communication. On équipe les éducateurs en club, on a par exemple lancé un dictionnaire langue des signes sur le site de la fédération, avec des vidéos avec les termes techniques du sport pour que les éducateurs puissent plus facilement intégrer les gens", expose Sébastien Messager. De quoi former une nouvelle génération d’athlètes sourds ? C’est le but. En attendant, la génération actuelle a rendez-vous en mai 2022 aux Deaflympics de Rio de Janeiro.

Pour plus d'informations : ccssf@handisport.org

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