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Sylvain Nouet, la retraite d'un homme de l'ombre

Fidèle adjoint de Claude Onesta à la tête de l’équipe de France de handball pendant 13 ans, Sylvain Nouet est un homme-clé des grands succès des Bleus durant près d’une décennie (2006-2014). Fin technicien, intransigeant et rigoureux, puits de science tactique, le Manceau (64 ans) n’aura pourtant jamais eu la reconnaissance médiatique qu’il mérite. À l’heure de la retraite qu’il s’apprête à prendre cet été sur l’île d’Oléron, après quatre dernières années passées au CREPS de Poitiers à s’occuper de la haute performance, il était grand temps de réparer cet oubli.
Article rédigé par
France Télévisions
Publié
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Sylvain, avant de devenir entraîneur, on oublie souvent que vous avez été international pendant plusieurs années, à la Préhistoire du hand français en termes de titres !
Sylvain Nouet :
"C’est vrai, je fais partie des dinosaures! J’ai été appelé en équipe de France de 1979 à 1985, avec une petite centaine de sélections au compteur (78, NDLR), à l’époque où les Bleus se bagarraient en Mondial C ou B. J’ai même été vice-champion du monde C aux Îles Féroé! L’aventure s’est arrêtée pour moi en 1985 quand Daniel Costantini a succédé à Jean Nita à la tête de la sélection. Il a rebâti un groupe et ne m’a pas pris. Daniel a eu l’intelligence de mettre le handball français au travail, en faisant faire aux joueurs de la préparation physique, de la musculation. À mon époque, on menait de front les études et la pratique du sport de haut niveau avec seulement trois entraînements par semaine."

Très vite, vous vous tournez vers la carrière d’entraîneur et vous prenez rapidement en main le Bataillon de Joinville et l’équipe de France junior pendant 11 ans. Vous aviez des prédispositions?
SN :
"Oui, déjà, joueur à Gagny, il m’arrivait d’assurer certaines séances quand l’entraîneur, qui était aussi DTN, n’était pas là. Parallèlement j’ai passé tous mes diplômes jusqu’au brevet d’Etat 3e degré que nous ne sommes que trois en France à avoir! J’ai récupéré le Bataillon de Joinville et les juniors en 1989 quand Jean-Pierre Lepointe, l’entraîneur, a été appelé comme adjoint de Costantini. C’était encore l’époque du service militaire obligatoire et j’ai vu défiler tous les futurs grands joueurs de l’équipe de France. Avec Claude Onesta comme adjoint!"

Et il était comment Claude Onesta comme adjoint?
SN :
"Il fumait! On a très vite été complémentaires. Moi je travaillais déjà plus sur l’entraînement, les stratégies et lui avait déjà ce rôle de meneur d’hommes, de manager, avec un caractère très fort, une capacité d’analyse, de recul, de vision à long terme. Et une intelligence relationnelle que je n’avais pas forcément."

En 2001, quand vous êtes nommés tous les deux à la tête de l’équipe de France, vous inversez les rôles?
SN :
"On avait eu l’idée de postuler à deux parce que la gestion autocratique façon Costantini, nécessaire à l’équipe de France à une certaine époque, avait atteint ses limites. Il fallait proposer autre chose, un nouveau mode de management. Claude maîtrisait déjà très bien ce domaine. Moi j’ai toujours été un homme de terrain, beaucoup plus que lui. On a présenté notre candidature en binôme, fait du lobbying et on a été retenus. Avec Claude, on avait l’avantage d’être des cadres d’Etat et de ne pas coûter grand chose à la Fédération!"Vos débuts ont été difficiles et vous allez mettre cinq ans à remporter votre premier titre (champion d’Europe 2006). Comment l’expliquez-vous?
SN :
"Déjà, quand on prend l’équipe de France en 2001, les deux seuls qui ne sont pas champions du monde lors du premier rassemblement sont les deux entraîneurs... C’est vrai que les débuts ont été mouvementés. Avec Claude, on a failli se faire éjecter plus d’une fois, notamment en 2005 durant le Mondial en Tunisie où l’équipe de France finit tout de même par arracher la médaille de bronze (26-25), en étant menée de 4 buts à la mi-temps lors du match pour la 3e place. Les joueurs ont eu notre avenir entre leurs mains et je sais qu’il y avait déjà des candidatures sur le bureau du DTN pour nous remplacer."

Dès votre nomination, vous êtes très en retrait médiatiquement...
SN :
"C’est vrai qu’à la première conférence de presse, quand nous sommes présentés aux journalistes, il n’y a que Claude Onesta sur l’estrade, avec le président de la Fédération et le DTN. Ça m’a fait mal parce que j’ai découvert ça sur le moment et c’étaient déjà un peu les prémisses de ce qui allait se passer par la suite. C’est de là sans doute que les journalistes ont compris qu’il y avait un patron et un « chaouch ». Après, c’est sûr, quand on travaille en binôme, les deux ne peuvent pas être dans la lumière, c’est impossible. Claude prenait déjà beaucoup de place médiatiquement, contrairement à moi qui n’ai jamais recherché la lumière.

« Je traversais la zone mixte après les matches mais personne ne m'arrêtait... »

Très vite je me suis enfermé dans ma chambre à bosser, à faire de la vidéo, à préparer les séances pendant les conférences de presse. Et j’ai disparu de la vue des journalistes. À tel point qu’une fois, lors d’une compétition au Portugal, Claude me demande de le remplacer lors d’une conférence de presse et un journaliste local s’étonne de son absence. Il souhaite des explications. Je lui dis que Claude n’a pas pu venir et là, le journaliste me répond: « Si Claude Onesta n’est pas là, ça ne m’intéresse pas! » Je lui ai  dit: « eh ben, si ça ne vous intéresse pas, je me casse! » Et on est partis tous les deux... Aux yeux de beaucoup de journalistes, je n’avais pas de légitimité à m’exprimer. Après les matches, les joueurs et le staff traversent toujours une zone mixte avec tous les médias. On ne m’a jamais arrêté pour une interview. J’en avais des choses à dire, pourtant..."

On a vraiment le sentiment que vous avez souffert de ce manque de reconnaissance médiatique pendant toutes ces années passées avec l’équipe de France ?
SN :
"Claude a attendu notre premier titre en 2006 (champion d’Europe, NDLR) pour mentionner à la presse que le véritable entraîneur de l’équipe de France, c’était moi. J’animais toutes les séances et très souvent Claude me disait cinq minutes avant que ça commence: « alors, c’est quoi le thème du jour? ». Lui a toujours été dans son rôle de manager.  En même temps, j’avais bien conscience qu’il ne me restait pas beaucoup d’espace pour exister aux yeux des journalistes, entre Claude Onesta et des joueurs extraordinaires. Donc je m’en suis accommodé. Et pour le bon fonctionnement de l’équipe de France il valait mieux que ça se passe comme ça. Avec tout de même quelques inconvénients. En tant qu’adjoint je n’ai toujours perçu que la moitié des primes, pour tous les titres que l’on a remportés."

« Un travail de fous furieux »

On a l’impression que ce premier titre en 2006 déclenche tout le reste?
SN :
"C’est vrai que la France n’avait jamais été championne d’Europe avant cette année-là et ce titre nous a donné notre légitimité en tant qu’entraîneurs et enlevé de la pression. Ça a renforcé notre confiance en nous. Le regard des autres a changé aussi à partir de ce moment-là. On a pu travailler dans de meilleures conditions, plus confortables. Mais je pense que l’élément fondateur de ce groupe, c’est plutôt l’échec en demi-finale du Mondial 2007 et ce vol manifeste (la France s’incline 32-31 face à l’Allemagne après deux prolongations et une fin de match extrêmement litigieuse). En tout cas, ce match a bouleversé totalement ma façon de travailler au sein de l’équipe de France."

À quels points de vue?
SN :
 "On était vraiment en colère et on a tout fait pour éviter de se retrouver par la suite à la merci de décisions arbitrales défavorables. Avec Vincent Griveau, le vidéaste des Bleus, on s’est lancé dans un travail de fous furieux qui nous a occupés pendant des mois: établir une base de données sur l’équipe de France et ses adversaires. À la fin, on arrivait quand même à 4500 lignes informatiques multipliées par 17 items! Grâce à ça, on a pu faire un vrai bilan de notre jeu, qui était trop étoffé et très imprécis. Ça nous a permis de voir exactement dans quels secteurs on devait progresser. On a présenté notre démarche aux joueurs qui ont adhéré."

C’est ce qui explique l’incroyable enchaînement de 2008 à 2012 avec un titre remporté chaque année?
SN : 
"À partir de 2008, les joueurs se sont vraiment appropriés le projet. On les a responsabilisés de plus en plus. Et l’équipe de France, qui arrivait à maturité à ce moment-là, s’est mise à fonctionner comme un groupe, et non comme une équipe. Chaque joueur avait son rôle et ce n’était pas forcément les meilleurs à leur poste qui étaient retenus. Le plus bel exemple c’est Christophe Kempé (pivot titré avec les Bleus en 2006, 2008 et 2009) qui était important dans le fonctionnement du groupe, même s’il jouait peu. Ça m’a d’ailleurs fait sourire lorsque Didier Deschamps lors de la dernière Coupe du monde de foot a employé pour la première fois le mot « groupe ». Sa réussite à la tête des Bleus passe par là."

« Restez pas là M'sieur! » 

Malgré tous les succès remportés, votre image médiatique, elle, n’a jamais évolué à la différence de celles des joueurs ou de Claude Onesta. Il y a cette scène incroyable au retour des Jeux de Londres relatée par le journaliste Laurent Moisset dans son livre « La grande saga du hand Français » (Hugo sport)... 
SN :
"On descend les Champs-Elysées avec toute l’équipe championne olympique pour la 2e fois et on se retrouve dans le magasin de notre équipementier, qui avait prévu une tribune pour prendre des photos. Je monte et me retrouve, sans chercher à l’être, en première ligne avec des joueurs tout autour de moi. Et là, un photographe me crie: « Restez pas là m’sieur, j’arrive pas à avoir les joueurs! » Je me suis cassé et j’ai chialé en coulisses, derrière une bâche."

Vous quittez l’équipe de France en 2014 quelques mois après un dernier titre de champion d’Europe. Pourquoi ce départ?
SN :
"Parce que j’étais vraiment arrivé au bout, usé. Et je n’ai pas très bien vécu l’arrivée de Didier Dinart dans le staff. Les rôles n’étaient pas si bien définis que ça entre Claude, Didier et moi. Quelques mois après l’Euro, quand on s’est retrouvé à Doha pour visiter les installations du Mondial 2015, Claude a fait un tour de table pour sonder l’engagement de chaque membre du staff jusqu’aux JO de 2016. Je me suis retrouvé le dernier à parler et j’ai dit que je préférais m’arrêter là plutôt que de mettre l’équipe de France en danger avec mon mal-être. Philippe Bana le DTN a essayé de me convaincre de rester au moins jusqu’au Mondial. Mais Claude Onesta a conclu en disant « non, c’est bon, on se débrouillera."

À l’époque, votre départ passe inaperçu...
SN :
"Ben, c’est dans la continuité de ce que j’avais vécu jusqu’alors... Et pour les médias présents lors du Mondial 2015, ça ne faisait aucune différence, aucun changement. Claude Onesta était toujours là, Didier Dinart, aussi, les joueurs emblématiques continuaient..."

Aujourd’hui quelles sont vos relations avec Claude Onesta?
SN :
"Notre dernier contact remonte à cette réunion à Doha, en novembre 2014."

« J’ai rompu les ponts avec le handball » 

Vous devenez par la suite entraîneur de l’équipe de Tunisie mais l’expérience tourne court...
SN :
"J’avais envie d’être numéro 1 et je voulais tenter cette expérience-là. Sportivement, ça s’est très bien déroulé, j’avais réussi à mettre un projet en place et tout s’est effondré à l’issue de la CAN 2016 quand j’ai été lynché par la Fédération tunisienne."

Que s’est-il passé exactement?
SN :
 "On perd de deux buts en finale contre l’Egypte au Caire sous les yeux d’Hassan Moustafa, président égyptien de la Fédération internationale de handball. La fin de match est houleuse. Mes joueurs s’emportent contre les arbitres russes. J’essaie de calmer tout le monde et j’ose regarder dans les yeux Hassan Moustafa. Mais j’avais la lumière d’un projecteur en plein dans la figure et j’ai dû mettre ma main en visière pour le voir. Il a interprété mon geste comme si j’avais fait le signe de vouloir lui couper la gorge... J’ai écopé de six mois de suspension et de 15.000 euros d’amende! La fédération tunisienne ne m’a apporté aucun soutien, contrairement aux joueurs, et les relations se sont vite envenimées. Je n’ai pas bien su manœuvrer en termes de communication, de politique et j’ai été viré... Ça a accrédité la thèse que j’étais plus un homme de terrain qu’un numéro 1 qui maîtrise tous ces paramètres. J’ai eu d’autres propositions par la suite, du Brésil, du Qatar et même de France mais cette mésaventure en Tunisie m’a complètement cassé. Et j’ai rompu tous les ponts avec le handball."

Quel joueur vous a le plus impressionné parmi tous ceux que vous avez dirigés?
SN :
"Daniel Narcisse. Joueur, il était vraiment hors-sol. Des qualités physiques et humaines incroyables. Des joueurs géniaux en équipe de France j’en ai connus mais lui avait vraiment quelque chose en plus, au niveau de l’instinct notamment."

Et celui qui a été le plus difficile à entraîner?
SN :
"Jackson Richardson, avec qui je suis rentré en conflit. Quand on a pris l’équipe de France avec Claude, j’avais l’image d’un entraîneur-formateur un peu universitaire et Jack me regardait vraiment avec des yeux, l’air de dire: « C’est qui celui-là? De quoi il parle? » Lors des exercices d’entraînements, il passait systématiquement en queue de colonne parce qu’il ne comprenait pas ce que je voulais lui faire faire. Comme il avait une aura incroyable dans l’équipe, c’est devenu vraiment difficile pour moi. Il m’avait dans le collimateur. À un moment, je n’en pouvais plus de ma relation avec lui et j’avais dit à Claude: « j’arrête ». Je lui avais présenté ma démission, qu’il a refusée. Depuis, on s’est expliqué avec Jack et maintenant on s’entend très bien. Tout partait d’une incompréhension entre lui et moi, à la suite d’une discussion que j’avais eue avec Daniel Costantini, qu’il avait mal interprétée."

Votre meilleur souvenir?
SN :
"Émotionnellement, le titre olympique de Pékin en 2008. C’était devenu une obsession. On était vraiment rentré dans une bulle et moi-même je m’étais mis dans un état psychologique tel que rien ne pouvait m’atteindre en dehors de cette quête. Quand ma femme m’appelait de France pour me dire qu’elle avait un problème avec la voiture, je m’en foutais complètement. Je n’avais qu’une envie, c’était de raccrocher le téléphone et de me remettre au boulot. J’ai eu le contrecoup en rentrant en France, j’ai fait une dépression. Les joueurs repartaient dans leurs clubs respectifs et moi, je me retrouvais tout seul sur mon canapé, après avoir vécu en vase clos pendant deux mois... Le ministère des sports devrait se pencher sur l’accompagnement des coaches au sortir d’événements de cette dimension."

Votre meilleur match comme entraîneur?
SN :
"La finale du Mondial 2009 en Croatie (remportée par la France 24-19). Pour moi, le match parfait. On l’avait préparé avec une grande clairvoyance et le scénario a été maîtrisé de bout en bout." 

Si vous deviez changer quelque chose?
SN :
"Je soignerais mon image de façon à être plus attractif pour les médias. Mais je ne sais pas comment je m’y prendrais..."

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