Un footballeur français vendu à des fonds d'investissement

Cette pratique est interdite en France, mais autorisée en Espagne et au Portugal. Ce qui ne va pas sans poser quelques questions juridiques...

Le joueur du FC Porto Eliaquim Mangala prend le dessus sur le joueur de Feirense Rabiola lors d\'un match de championnat portugais, à Aveiro, le 18 septembre 2011. 
Le joueur du FC Porto Eliaquim Mangala prend le dessus sur le joueur de Feirense Rabiola lors d'un match de championnat portugais, à Aveiro, le 18 septembre 2011.  (MIGUEL RIOPA / AFP)

Un joueur vendu à un fonds d'investissement, ça devient une pratique courante dans le foot. On se souvient des stars argentines Carlos Tevez et Javier Mascherano, dont la destinée a longtemps dépendu de sociétés écrans et de businessmen troubles.

Le défenseur français du FC Porto, Eliaquim Mangala, a été cédé à un fonds de ce genre le 30 décembre 2011. Plus précisément, 33 % de ses "droits sportifs" ont été cédés au Doyen Sports Investments Limited. Ce qui veut dire que si le joueur est revendu 10 millions d'euros à un autre club, ce fonds empoche 3,3 millions. Comme les 33 % ont été achetés 2,6 millions, le bénéfice pour le fonds serait de 700 000 euros. Là où ça se complique, c'est que le club a aussi cédé 10 % des revenus du prochain transfert à un autre fonds, RobiPlus. Du coup, le FC Porto ne possède plus que 55 % du joueur, d'après le communiqué qu'il a envoyé aux autorités boursières portugaises

Les supporters du FC Porto lors de la finale de la Ligue Europa, à Dublin (Irlande), le 18 mai 2011. 
Les supporters du FC Porto lors de la finale de la Ligue Europa, à Dublin (Irlande), le 18 mai 2011.  (ALEX LIVESEY / GETTY IMAGES)

• Quel intérêt pour le club ?

Le FC Porto, qui a aussi vendu une partie de son international belge Steven Defour, a besoin d'argent frais après une élimination précoce et inattendue en Ligue des champions. Plutôt que de brader son effectif au mercato d'hiver, il préfère rogner sur une partie des profits de la revente future des joueurs en cédant des parts. Le club portugais est l'une des plus belles machines à "exporter" d'Europe. Les vedettes de L1 Lisandro Lopez (Lyon) et Lucho Gonzalez (Marseille) en viennent. 

Cette pratique est courante dans le championnat portugais. Poussée à l'extrême, ça donne le fonds Benfica All Stars, développé par le club de Benfica et une grande banque portugaise. Le club procède comme le FC Porto, mais de manière systématique et en faisant appel à ce seul fonds. Ce qui permet à Benfica de réduire considérablement ses dettes. Ainsi, la banque autorise encore des emprunts au club, et elle se rembourse lors des reventes des joueurs, souvent beaucoup plus chers que leur prix d'achat. Ce petit business en famille a permis au fonds d'obtenir jusqu'à 64 % de plus-value sur certains joueurs.

• Quel intérêt pour les fonds ?

Dans le cas de Mangala, les deux hedge-funds, Doyen Sports Investments Limited et RobiPlus, sont domiciliés dans des paradis fiscaux. D'après le quotidien belge Le Soir, RobiPlus cherche maintenant à revendre ses 10 % de Mangala à Doyen Sports. Le joueur est considéré comme valant 5 millions d'euros d'après le site de référence transfermarkt.de. S'il réalise une bonne saison, sa valeur peut facilement tripler.

Des fonds qui rachètent des parts d'autres fonds : c'est la situation ubuesque dans laquelle se trouve le joueur argentin Carlos Tevez. Ses droits économiques ont été achetés en 2004 par un investisseur géorgien. Qui les a revendus avant de mourir à un investisseur iranien. Qui les a revendus lors du transfert de Tevez à Manchester City au richissime cheikh qui dirige le club anglais : la situation est donc rentrée dans l'ordre. Les droits du joueur appartiennent à son club. Sauf qu'un investisseur russe réclame 50 % des bénéfices sous prétexte qu'il aurait été secrètement associé au Géorgien lors de la première transaction, mais qu'il restait dans l'ombre de crainte de représailles de Vladimir Poutine. Le Guardian a détaillé l'affaire dans un très long article à l'été 2011 (article en anglais)

• Qui se cache derrière ces fonds ?

Dans certains cas, ce sont des agents de joueurs très connus qui sont accusés de tirer en sous-main les ficelles de ces fonds. L'agent Jorge Mendes, qui fait la pluie et le beau temps dans le foot ibérique (il est notamment l'agent de Mourinho), a été accusé de gérer le fonds qui a organisé plusieurs transferts entre le Portugal et l'Espagne, relève le blog Blogolo.

Dans le cas de l'achat de 10 % de Mangala par RobiPlus, la presse belge accuse Luciano d'Onofrio, un des agents majeurs du foot belge, de diriger la société. Et quand Doyen Sports est devenu sponsor maillot de l'Atletico Madrid ou du Sporting Gijon en octobre 2011, la presse espagnole s'est interrogée pendant une dizaine de jours sur cette marque dont personne n'avait jamais entendu parler, relate Chronofoot

Le sponsor Doyen Group sur le maillot du club espagnol du Sporting Gijon, le 27 novembre 2011 à Valence (Espagne). 
Le sponsor Doyen Group sur le maillot du club espagnol du Sporting Gijon, le 27 novembre 2011 à Valence (Espagne).  (JOSE JORDAN / AFP)

• Quel intérêt pour le joueur ?

Il n'y en a pas vraiment. Légalement, les fonds ne peuvent pas dicter le choix du joueur en matière de transfert.  

• Une pratique légale... pour l'instant

L'UEFA, lancée dans la croisade du fair-play financier (en gros, les clubs ne peuvent pas dépenser plus qu'ils ne gagnent), envisage d'interdire cette pratique. Après la médiatique affaire Tevez, ce genre de montage a été proscrit notamment au Royaume-Uni et en France. Et c'est le club ultradépensier Manchester City qui mène la charge pour faire interdire cette pratique dans le sud de l'Europe, notamment en Espagne, où se trouvent de sérieux concurrents sur la scène européenne.