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Que sont devenus les "Headhunters", les terribles hooligans de Chelsea ?

Ils ont fait trembler l'Europe entière, mais désormais on n'entend plus parler d'eux. Retour sur l'histoire de ces supporters ultraviolents alors que le club londonien affronte le PSG en quarts de finale de la Ligue des champions.

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Un supporter de Chelsea dans les rues de Munich, pour la finale de la Ligue des champions, le 19 mai 2012.  (FRANK AUGUSTEIN / AP / SIPA)

"En ce temps-là, vous vous pointiez au stade, et il y avait de la baston, littéralement, en dehors du terrain. Même pas besoin de faire partie d'une bande, il suffisait juste d'être dans les tribunes." Darren Wells se souvient, sur le site de la BBC (en anglais), du temps où Chelsea, l'adversaire du PSG en Ligue des champions mercredi 2 avril, faisait peur à l'Europe entière. Pas pour ses résultats sur le terrain, mais pour ses redoutables hooligans, les "Headhunters". Traduisez : "les chasseurs de tête". Depuis, les choses ont changé.

Le rendez-vous du samedi après-midi

Darren Wells est tombé dans la marmite du hooliganisme quand il était petit. Au lieu de le garder bien sagement à la maison, son oncle l'emmène tout jeune voir des matchs du club londonien. Le jeune homme découvre un exutoire pour ses difficultés à la maison –  des relations compliquées avec son beau-père. "Aller voir Chelsea, c'était une façon de m'évader. Je pouvais penser à autre chose, évacuer mes frustrations. S'il y avait une bagarre hors du stade, ça me permettait de passer mes nerfs."

Nous sommes dans les années 1970-1980, l'âge d'or des firms, ces groupes de supporters ultraviolents, qui se défoulent tous les samedis en portant du Armani ou du Fred Perry. Surtout pas les couleurs du club. D'après Scotland Yard, 85 des 92 clubs pros anglais ont, à l'époque, un groupe de hooligans, plus ou moins important. Les plus terribles ? Les "Headhunters" de Chelsea ou l'Inter City Firm de West Ham, un autre club de Londres. Les plus jeunes rêvent d'être admis aux côtés des leaders. Mark Alleway, un ancien membre des "Headhunters", se souvient : "J'avais 18 ou 19 ans. Un jour, les anciens m'ont accepté parmi eux. Sur le moment, j'ai considéré que c'était la meilleure chose qui me soit arrivée." 

Néo-nazisme et "Chelsea smile"

Les "Headhunters" ont pris de l'ampleur au moment où leur club déclinait. Chelsea commence bien les années 1970, avec une victoire en Coupe des Coupes en 1971, mais décline petit à petit. Relégué en deuxième division en 1975, le club frôle même la descente au niveau inférieur en 1983. Mais le club garde le soutien de la "Shed", la plus bouillante des tribunes de Stamford Bridge. Les skinhead en Doc Martens s'y bousculent, et commencent à entonner des abuse songs, des chants provocateurs pour la police.

C'est à ce moment qu'ils inventent le Chelsea smile, qui consiste à inciser les joues de leurs victimes de la commissure des lèvres jusqu'aux oreilles. C'est aussi à ce moment qu'ils se rapprochent de l'extrême droite, le British National Front recrutant ouvertement dans les terraces, les tribunes populaires du championnat anglais. Certains membres des "Headhunters" iront plus loin, en se liant au groupe néo-nazi Combat 18.

Les leaders du groupe se révèlent. Il y a Andy Frain, dit "Nightmare" (le cauchemar). Mais aussi Kevin Whitton, condamné à une lourde peine de prison pour avoir passé à tabac un patron de bar, qui avait le tort d'être Américain. Ou encore Jason Marriner, qui vit dans une rue huppée de Chelsea, le quartier le plus chic de Londres. "En Angleterre, le hooliganisme n'est absolument pas un phénomène de classe", précise Dominique Bodin, auteur du livre Hooliganisme : vérités et mensonges, contacté par francetv info. "On a souvent montré les hooligans comme étant des hommes, des jeunes, des gens souffrant de problèmes d'intégration. Ce n'est pas le cas."

Hooligans de 7 à 77 ans, ou presque

Le président de Chelsea, le roi du bétail et des produits laitiers Ken Bates, tente de prendre les choses en main. Il propose d'entourer la pelouse de Stamford Bridge d'une clôture électrique, avec un voltage de 12 volts, haute de 3,5 m. La police et la mairie de Londres refusent. Dégoûté, Bates en appelle à Margaret Thatcher, alors locataire du 10 Downing Street. La "Dame de fer" organise une réunion express, mais aucune idée n'émerge pour endiguer le hooliganisme, rappelle The Guardian (en anglais). Il faudra attendre la catastrophe de Hillsborough, lors de laquelle 96 supporters de Liverpool trouvent la mort, en 1989, pour que les politiques se saisissent vraiment du problème. 

Entre temps, la légende de Frain et Marriner ne fait que croître. Les deux effectuent un salut nazi lors d'une visite à Auschwitz, scandalisant des touristes polonais. Il faut une charge de la police à cheval, sur le terrain, pour les empêcher de s'en prendre à des hooligans adverses, en 1995. Ils organisent l'embuscade contre les supporters écossais sur Trafalgar Square lors de l'Euro 96. Quand un reporter de la BBC s'infiltre pendant dix-huit mois chez les "Headhunters", il en sort un reportage assassin, qui vaut un nouveau séjour en prison, en 1999, aux deux leaders du groupe. 

Depuis, les chefs des "Headhunters" se font un peu plus calmes. La faute à leur âge ? Pas sûr. "J'ai quelques supporters à problème qui portent beau leurs soixante ans, et qui doivent gagner 150 000 euros chaque semaine à la City", raconte ainsi au Guardian l'officier de police spécialiste des supporters d'Arsenal. En 2010, alors qu'il est âgé de 43 ans, JasonMarriner est arrêté lors d'une bagarre avec des hools de Cardiff. "Des hooligans de 40 ou 45 ans, il y en a, mais il ne se sont pas très nombreux, ajoute Dominique Bodin. En revanche, ce sont les plus dangereux. Ils ont acquis de l'expérience, sont plus stratèges que les autres, et savent transmettre leur culture aux jeunes qui arrivent."

Les "Headhunters" devenus un phénomène culturel

Pour nombre de supporters, l'ambiance s'est aseptisée avec l'arrivée de la Premier League, de l'argent des chaînes à péage et des stades où on est obligé d'être assis. Depuis une décennie, le côté sulfureux de Chelsea s'est surtout manifesté de façon épistolaire : l'arbitre international Anders Frisk reçoit des menaces de mort après une défaite des Blues, tout comme l'attaquant de Reading Stephen Hunt, quand il fracture accidentellement le crâne du gardien de Chelsea Petr Cech. Les supporters les plus durs de Chelsea font surtout le coup de poing lors des déplacements à l'extérieur, en Ligue des champions, ou dans des lieux isolés, loin des caméras.

Les "Headhunters" ont trouvé de nouvelles manières de faire parler d'eux. D'abord en librairie. Tout commence lors d'un festival à Liverpool, en 2002, où plusieurs auteurs, hooligans repentis, se rendent compte qu'il y a un marché à exploiter, relève un universitaire britannique dans son étude Little Hooliganz (en anglais). L'ancien hool de Chelsea, Martin King, crée même la maison d'éditions Headhunter Books ! Le roman Football Factory de John King – qui met en scène un hooligan de Chelsea – et plusieurs films – dont un en préparation sur la vie de Jason Marriner – font du hooliganisme une madeleine de Proust.

Les "Headhunters" de Chelsea sont devenus, bien malgré eux, une marque globale, devenue culte. Sur Twitter, ceux qui se revendiquent de ce groupe de hooligans sont jeunes, asiatiques et portent énormément de produits dérivés aux couleurs de leurs héros.

Remarquez, l'un des leaders historiques des "Headhunters" a ouvert un bar, à Pattaya, en Thaïlande. Son nom : "Dog's bollocks". En français : "les couilles du chien".

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