Reportage Du Vieux-Port au Vélodrome, deux jours avec les South Winners, les supporters ultras de l'OM qui ont enflammé Marseille pour leurs 35 ans

Franceinfo: sport a passé un week-end avec le plus grand groupe ultras de France à l'occasion de leur 35e anniversaire. Si les South Winners ont été fidèles à leur réputation, transformant le Vélodrome en volcan, leur ferveur n'a pas été récompensée contre Lyon, dimanche.

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De notre envoyé spécial à Marseille - Adrien Hemard - franceinfo: sport
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La ferveur des South Winners contre Lyon, lors du match de la 35e journée de Ligue, le 1er mai 2022, au stade Vélodrome, à Marseille. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

La nuit vient de tomber sur Marseille, samedi 30 avril, et le mistral rafraîchit l'air après une chaude journée de printemps sur la Canebière. Les terrasses font le plein, les verres de pastis se vident. Les regards se tournent vers l'ombrière du Vieux-Port, où l'on remarque des artistes vêtus de ciel et blanc, mais surtout d'orange, la couleur des South Winners 1987. 

Pour le plus grand groupe ultras de France, il faut bien un gâteau d'anniversaire démesuré. Les 7 800 adhérents (un record en France) ont donc choisi le cœur de la ville phocéenne. En guise de bougies, plus de 600 fumigènes ceinturent le Vieux-Port. A 24 heures du choc contre Lyon, Marseille s'embrase. Le spectacle fascine les touristes. Peter et Erika, deux visiteurs néerlandais, s'étonnent de voir autant d'orange, la couleur de leur équipe nationale, devant eux.

L'ambiance surprend même les locaux, pourtant habitués à l'effervescence autour du club. "Ils ont gagné ?", demande une passante. "Non, le match, c'est demain", répond son mari. On lui explique ce qui se trame. "Ah, c'est les Winners !", approuve le quadragénaire. A Marseille, que l'on soit supporter ou pas, on a forcément entendu parler un jour du groupe, l'un des plus vieux de France, et l'un des plus engagés en dehors des terrains.

Un groupe "antifasciste" où le Che côtoie Tapie

Créés par des jeunes des deuxième et troisième arrondissements de Marseille en 1987, les South Winners sont aujourd'hui installés dans le quartier populaire de la Belle de mai, derrière la gare. Le groupe se décrit comme "antifaciste et antiraciste", prône "l'intégration et le cosmopolitisme". La couleur orange des Winners y fait référence : elle renvoie à l'intérieur des bombers qu'ils portaient à leurs débuts, et qu'ils avaient un jour retournés face au Kop de Boulogne du PSG, groupe alors gangréné par des éléments d'extrême droite.

Avant même de pénétrer dans le local, samedi après-midi, on comprend vite où l'on met les pieds. Partout, des fresques à la gloire du groupe et du club posent les bases. Derrière les portes, on découvre un vaste entrepôt sur deux étages. En bas, se trouve l'atelier, où les tifos et drapeaux sont conçus. A l'étage, les visages du révolutionnaire Che Guevara (un des emblèmes du groupe) et de l'ancien président du club Bernard Tapie trônent en majesté dans un espace de vie constitué notamment d'un babyfoot, d'une table de ping-pong, d'un billard et d'un bar. 

L'espace de vie, dans le local des South Winners 1987, avec les visages de Bernard Tapie, ancien président de l'OM, et de Che Guevara, l'un des emblèmes du groupe ultra, le 30 avril 2022, à Marseille. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

Tout est calme dans le local. Le silence est seulement brisé par le claquement des transpalettes qui chargent les camions de matériel vers le Vélodrome, et le déchirement des scotchs pour les dernières retouches.

Au stade, le gros des troupes est déjà occupé à installer les tifos dans les tribunes, après avoir commencé dès vendredi après-midi, jusqu'au milieu de la nuit. La tâche s'annonce colossale. "On a prévu un premier panneau permanent fait de chasubles, ensuite on a en aura trois autres, plus des surprises qui vont déambuler dans la tribune. Ça fait 15 jours qu'on est dessus", confie le leader des Winners, Rachid Zeroual, installé dans son fauteuil hérité du "boss" Tapie lui-même.

Rachid Zeroual, leader des South Winners, dans son bureau à Marseille, avec le t-shirt célébrant le 35e anniversaire du groupe ultra marseillais, le 30 avril 2022. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

Meneur historique du groupe, l'homme à la barbe blanche chiffre le spectacle : "On a 15 000 drapeaux, sets de table et chasubles à apporter et installer au stade. On a aussi fait une bâche sur les 100 mètres de la tribune, de huit mètres de haut, qui représente Marseille". Mais ce n'est pas tout. Pour l'occasion, les Winners ont également offert un impressionnant lifting aux entrailles du virage Sud, sous la tribune, recouvertes de dizaines de fresques de l'OM et du SW87. Dans le local, certains enragent d'ailleurs en voyant que des photos fuitent sur les réseaux. "Ce n'est pas grave, le plus beau est à venir", préfère sourire Rachid Zeroual. 

"Cela va au-delà du football"

En attendant le début du spectacle, il met en avant l'implication du groupe en dehors du foot. "Dans le quartier on fait de tout : des maraudes, de l'aide aux devoirs, des pièces de théâtre, on envoie des livres en prison", énumère-t-il en consultant un classeur.

Il évoque aussi les actions menées pendant la pandémie, outre des banderoles de soutien au personnel soignant. "On a distribué 1 500 repas aux étudiants, et on en a fait 500 ici au local. On a distribué des masques aux hôpitaux." 

"En fait, quand les gens sont dans la merde, ils viennent nous demander de l'aide. Avec l'OM, on a un vecteur incroyable, on centralise, on touche tout le monde."

Karim Zeroual, leader des South Winners

à franceinfo: sport

Toutes ces actions permettent aussi d'ouvrir des portes, notamment pour organiser la fête. "La mairie nous a aidés, oui", confirme Rachid Zeroual, notamment en installant des barrières pour sécuriser le Vieux-Port, en autorisant le craquage de fumigènes, et en disposant les pompiers aux alentours." Ils voient qu'on fait beaucoup de choses au quotidien. Ce n'est pas que chez nous d'ailleurs, les autres groupes le font aussi." 

Rachid Zeroual est réputé faiseur de rois à l'OM, avec une personnalité qui ne laisse personne indifférent. Redouté et critiqué par certains, adoré par beaucoup d'autres, le leader des Winners semble assumer cette réputation. "A Marseille, il vaut mieux nous avoir dans son camp, que comme adversaires."

"Cela va au-delà du football, les Winners véhiculent de belles valeurs. Et ça fait partie de la ville. Contrairement à ce qui se dit, les femmes et enfants ont toute leur place dans ces tribunes", confie de son côté Angélique, venue avec ses deux petits assister au spectacle samedi soir.

Angélique et ses deux fils, tous aux couleurs des South Winners de Marseille, quelques minutes avant le grand craquage de fumigènes sur le Vieux-Port pour le 35e anniversaire du groupe ultra, le 30 avril 2022. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

En voyant le Vieux-Port s'embraser, le patron des SW87 savoure. Embaumé de poudre, illuminé d'un rouge vif, le gâteau est servi. Marseille brille de 1 000 feux d'artifice. Les chants résonnent. "Gardez-en pour demain les gars", sourit Rachid Zeroual, ému et satisfait du show.

Un travail de fourmis orange au Vélodrome

A 10 heures dimanche, il y a encore peu de monde en ville pour l'heure, mais déjà beaucoup de maillots ciel et blanc. Aux grilles du stade, on retrouve Micheline, 62 ans, fidèle abonnée en Winners. "Je suis venue installer le tifo vendredi soir, samedi après-midi, et je suis encore là ce matin". Après quelques minutes d'attente, plusieurs dizaines de membres du groupe rejoignent la retraitée sur le parvis, tous en tenue. L'heure n'est pas encore aux chants, mais au travail. 

Les sièges du virage Sud, équipés de tout l'arsenal nécessaire pour les tifos prévus par les South Winners au stade Vélodrome pour le match entre l'OM et Lyon, le 1er mai 2022, à Marseille. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

Dans un stade Vélodrome vide, où seuls les jardiniers s'affairent, alors même que les buts ne sont pas encore en place, les troupes orange investissent leur virage, déploient leurs étendards après quelques numéros d'équilibristes. Puis vient le gros du chantier : déposer méthodiquement sur chaque siège toutes les pièces nécessaires aux quatre tifos prévus dimanche contre Lyon. Un vrai casse-tête, mais un tour de passe-passe pour ces rois de l'exercice.

"On est très ambitieux ce soir, si on réussit tout ce qu'on a prévu, on sera parmi les meilleurs du monde pour les tifos."

Thierry, membre historique des South Winners

à franceinfo: sport

Après une pause déjeuner dans les travées du virage Sud, les Winners repartent à la tâche, tandis que les autres groupes de supporters commencent aussi à investir les lieux. Pendant ce temps, Rachid Zeroual prépare les surprises qui doivent défiler en tribune, à savoir un avion, un bus et un train remplis d'autodérision et de références au groupe ou à ses rivaux bordelais et stéphanois.

Sous les yeux ébahis des équipes de l'OM, et de trois étudiants en cinéma qui suivent le groupe, la fourmilière grouille dans tout le virage. Après plus de cinq heures d'efforts, le travail est quasiment terminé. Il est alors venu le temps d'aller se recueillir sur la tombe de Bernard Tapie, mort en octobre dernier, pendant que d'autres finissent d'installer.

"La tombe de Tapie, on n'y est pas allés depuis l'enterrement. On s'est dit qu'on le ferait au bon moment. On a trouvé que faire partir le cortège d'anniversaire de là, c'était parfait. Je n'y suis pas allé seul, je vais le faire avec mon groupe."

Rachid Zeroual

à franceinfo: sport

Après avoir déposé une plaque sur la tombe du président qui a rapporté la "coupe aux grandes oreilles" en 1993 à l'OM, les Winners se regroupent sur le rond-point de l'obélisque de Mazargues. Le cortège se prépare à avaler les deux kilomètres qui le séparent du Vélodrome, sur le boulevard Michelet. Arbres, abribus, toits de voitures : tout est bon pour immortaliser le moment, alors que de plus en plus de scooters ouvrent la voie à l'imposante et bruyante masse qui s'approche du stade.

Le cortège du groupe ultra South Winners pour leurs 35 ans, sur le boulevard Michelet à Marseille, juste avant le match OM-Lyon, le 1er mai 2022. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

Après une heure et demie de déambulation sur cette artère centrale de Marseille, les South Winners approchent du parvis. "Que ça pète et que tout le monde nous entende", s'enflamme Rachid Zeroual, qui gère tous les imprévus avec sang-froid, notamment lorsque la camionnette chargée de ravitailler les troupes en feux d'artifice tombe en panne. Une fois au stade, les membres du groupe s'installent, les tifos prennent place. Les consignes fusent, presque militairement, entre deux traits d'esprit des chefs relayés par les sonos et mégaphones.

Sur son perchoir, le leader des South Winners, Rachid Zeroual, alterne consignes strictes et blagues avant le coup d'envoi d'OM-OL, le 1er mai 2022. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

Les autres groupes de supporters marseillais chantent à la gloire des Winners, qui en retour applaudissent. Quelques minutes avant l'entrée des joueurs, place au show dans le virage. Quatre tableaux sont prévus, dont un permanent grâce à des chasubles, le tout accompagné de plusieurs supports mobiles qui arpentent la tribune. Orchestré d'une main de maître par les capos, le défilé commence. Cachés derrière d'immenses rideaux théâtraux peints pour l'occasion, les éléments mobiles apparaissent de la gauche vers la droite.

Comme si c'était normal, d'immenses panneaux représentant des bus, des camionnettes ou même des verres de Ricard traversent la tribune de long en large.  Pour leurs 35 ans, les Winners convoquent ainsi souvenirs et humour. Ambitieux, le défilé se déroule presque sans accroc. Seul l'immense train de près de 100 mètres de long ne traverse finalement pas la tribune bondée, par souci de sécurité. A l'entrée des joueurs, en un éclair, le tifo qui affichait "SW 87" se transforme en un superbe "1987", surplombé par les silhouettes de la cité phocéenne. Disciplinés, les membres du groupe peuvent enfin se lever pour chanter.

Les Winners donnent de la voix, avant d'enflammer leur virage à la 35e minute de jeu pour fêter leurs années d'existence. Les fumigènes sont en théorie interdits dans les stades, mais les intéressés s'en moquent et dessinent un 35 géant rugissant à l'aide de leurs torches. Côté ambiance sonore, on plonge dans un vacarme assourdissant. Voir autant de milliers de personnes se synchroniser, sentir le sol qui tremble littéralement quand les Winners sautent, suscitent l'émerveillement. Dans cette époque post-Covid-19, on note aussi la promiscuité avec une densité digne des premières lignes d’un concert des Stones.

A la pause, alors que l'OM et Lyon sont toujours dos à dos (0-0), c'est sous les travées que la fête continue. A grand renfort de tambours et fumigènes, quelques dizaines de Winners se regroupent et entonnent le chant à la gloire du SW, "d'où s'élèvera la ferveur du peuple marseillais", dans une scène proche d'un pogo de concert. Entassés dans les escaliers qui surplombent ce puits fumant et rugissant, les abonnés filment le spectacle. Pendant ce temps, en tribune, les enceintes passent de vieux classiques électros. 

Les South Winners mettent l'ambiance à la mi-temps dans les travées du Vélodrome, lors du match entre l'Olympique de Marseille et Lyon, le 1er mai 2022. (ADRIEN HEMARD-DOHAIN / FRANCEINFO: SPORT)

Finalement, la seule chose qui viendra gâcher la fête, c'est le football lui-même. Mais pendant que l'OM s'écroule face à l'OL sur la pelouse (0-3), les Winners continuent de chanter, bien que sonnés. La défaite touche les egos, mais la tribune ne se vide qu'après le coup de sifflet final, malgré l'absence de transports en commun en ce 1er mai. Les plus téméraires poursuivent le travail invisible en désinstallant tout le matériel.

Pour eux, le match n'a pas duré 90 minutes, mais bien toute une journée. Après 15 jours de préparatifs, les South Winners n'ont pas vu les leurs l'emporter, mais ils ont dignement fêté leurs 35 ans d'existence. Au final, ils retiendront leur propre spectacle en tribune, plutôt que celui offert par les hommes de Sampaoli.

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