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Ligue des champions : Leonardo Jardim, l'entraîneur le plus sous-estimé d'Europe (mais plus pour longtemps)

Le tacticien de l'AS Monaco n'a pas la classe tout-terrain de son rival de Ligue des champions, Pep Guardiola, qu'il affronte mardi soir en huitième de finale aller de la compétition.

Article rédigé par Pierre Godon
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 6 min
L'entraîneur de l'AS Monaco fête un but de son équipe lors de la réception de Rennes, le 17 septembre 2016. (VALERY HACHE / AFP)

L'anecdote est presque trop belle pour être vraie. Sur le canapé familial, devant un match du Sporting Portugal, le jeune Leonardo Jardim, alors adolescent, pointe l'écran du doigt et déclare à son père, de façon un rien théâtrale : "Un jour, j'entraînerai ce club." Non seulement, il y est parvenu, mais il est monté bien plus haut. Son Monaco, leader de Ligue 1, aborde en favori son huitième de finale aller de Ligue des champions contre Manchester City, mardi 21 février. Il ne manque qu'un titre, national ou continental, pour clore pour de bon le procès en légitimité qui lui a été intenté depuis son arrivée en France.

Un intello qui a fait une thèse sur les corners

Leonardo Jardim, c'est un entraîneur-né. Qui bûche ses cours de Staps derrière le comptoir du restaurant familial, à Funchal, sur l'île de Madère. Qui entraîne une équipe... de handball à 16 ans et coache les U11 du club local (de foot, cette fois) alors qu'il n'a pas atteint la vingtaine. A 24 ans, il est le plus jeune entraîneur détenteur du diplôme de niveau IV (le plus haut grade délivré par l'UEFA). Au programme de la fac, de la théorie, de la tactique, du sport, mais aussi de l'anglais, des maths, et n'importe quelle discipline dont les élèves font la demande. "C'était un cursus très innovant, c'est dommage que ça n'existe plus sous cette forme", commente l'actuel entraîneur monégasque. 

Sa thèse portait... sur l'utilisation des corners lors de l'Euro 96. "Il a eu 17 ou 18, je ne sais plus", se marre son professeur Hélder Lopes, cité par le site spécialisé Maisfutbol (en portugais). Comme Mourinho, Villas-Boas ou même Artur Jorge, passé par le PSG dans les années 1990, Jardim est un pur produit de l'école portugaise de coachs à fort bagage intellectuel, qui n'ont pas été de grands joueurs. Aujourd'hui, le coach est devenu l'un des produits d'export du pays. Politico chiffre à 250 le nombre d'entraîneurs lusitaniens partis monnayer leur science sous d'autres cieux. Ils représentaient le contingent le plus important sur la ligne de départ de la Ligue des champions.

Le champion de France du 1-0

Leonardo Jardim, alors coach de Braga en D1 portugaise, lors d'un match face à Leiria, le 10 mars 2012. (MIGUEL RIOPA / AFP)

"Au Portugal, les gens donnent de l’importance à la compétence", confiait Jardim au Monde à l'automne dernier. En France ? C'est plus compliqué. Quand il débarque sur le Rocher, à l'été 2015, c'est un parfait inconnu. Son compatriote Jorge Jesus, qui avait brillé sur le banc de Benfica, était le favori des bookmakers. Et bien des sourcils se haussent devant les premiers matchs – soporifiques – de son équipe. Amputé de ses meilleurs éléments (Falcao, James Rodriguez...), Jardim fait avec les moyens du bord et devient le champion de France du 1-0 à défaut de décrocher un titre. Ajoutez au tableau un français heurté – qui fait le délice du "Petit Journal" de Yann Barthès – et une appétence un rien anachronique pour le survêtement plutôt que le sacro-saint costume-cravate, et vous avez le portrait du "maçon portugais" par excellence, deux fois boudé lors de l'élection du meilleur entraîneur de Ligue 1. Jardim passe outre et trace sa route : "Le travail est plus important que le CV."

Le Portugais entame sa troisième saison à Monaco, un record de longévité pour lui. S'il est sacré champion à l'issue de la saison, celui qui n'a d'attaches que dans son île envisage "d'acheter une maison sur le Rocher". Sa carrière est jalonnée de courts séjours couronnés de succès dans des clubs toujours plus huppés. Quand il tente sa chance sur le continent, il tient ce discours à son fils, alors âgé de 4 ans : "Je lui ai expliqué que son père allait sur le continent pour améliorer sa carrière, parce que Madère était devenue trop étroite. Le but était de tenter de gagner une stabilité financière en cinq ans. Si ça ne fonctionnait pas, je rentrais à Madère." Il serait peut-être devenu... biologiste marin, l'autre passion de ce fan du commandant Cousteau.

Une armoire à trophée un peu vide

A Braga, en 2011, Carlos Pinto, le joueur le plus expérimenté de l'équipe, se souvient particulièrement du premier discours du coach : "Il nous a dit clairement qu'il ne faisait que passer, qu'il avait d'autres ambitions, bien plus élevées." Jardim est pourtant un homme pressé. Au site Maisdefutbol, il fixait l'âge de son départ à la retraite à 45 ans... soit pour août 2019. Interrogé quelques années plus tard par SFR Sport, il a accepté de revoir cette échéance à la hausse, jusqu'en 2024. "Mais pas question d'avoir une longue carrière comme [Sir Alex] Ferguson." Avec si possible, une expérience en Angleterre. Son nom est murmuré pour prendre la suite d'Arsène Wenger à Arsenal.

Pour cela, il lui faut garnir son armoire à trophées. Ce n'est pas faute d'être passé près, avec le Sporting Portugal, où il termine à un cheveu d'un intouchable Benfica en 2014. Ou de caracoler en tête du championnat grec sur le banc de l'Olympiakos, avant d'être remercié comme un malpropre à l'hiver 2013. Version officielle : le jeu trop défensif proposé par l'équipe. Version officieuse : une sombre histoire de coucherie avec la femme du président du club. Rumeur démentie depuis.

De l'influence d'Edgar Morin et Rudyard Kipling

"Jardim n'est pas un expert tactique, comme on le dit trop souvent, pas plus qu'il n'excelle dans les domaines technique, physique ou psychologique", décrit son professeur Hélder Lopes. "Sa force est de comprendre le football comme un phénomène complexe et d'essayer de jouer avec toutes les variables." Ce qu'on appelle dans le jargon la périodisation tactique, développée par des chercheurs portugais, et dont José Mourinho, puis Pep Guardiola, sont les plus fameux ambassadeurs.

Jardim revendique aussi l'influence du philosophe français Edgar Morin, 95 ans, et pas spécialement amateur de ballon rond. Citons quatre lignes de sa pensée ici, qui font écho à la définition de Lopes : "Par opposition au mode de pensée traditionnel, qui découpe les champs de connaissances en
disciplines et les compartimente, la pensée complexe est contre l’isolement et les restitue dans leur contexte et si possible, dans la globalité dont ils font partie."

S'il cite du Rudyard Kipling à l'occasion en conférence de presse, Jardim use de procédés moins intellectuels pour motiver ses joueurs. A Braga, il leur avait projeté le film (un rien bas du front), 300, pour leur rappeler les valeurs de solidarité. Et fermé à l'aide d'un cadenas les portes du stade d'entraînement pour pousser les joueurs à se concentrer. Le message passe, sans qu'il n'ait à hausser la voix : "Je ne l'ai jamais vu crier sur un joueur", se souvient Fangueiro. 

Mardi soir, face à Manchester City, il gardera son flegme sur son banc. Les plus grandes émotions de sa carrière, il les a déjà eues. Non pas contre Arsenal, son chef d'œuvre en 8es de finale de la Ligue des champions 2015, avec un succès 3-1 à l'Emirates Stadium de Londres, qualifié par le directeur général monégasque de "victoire tactique". Mais les matchs qu'il disputait au fin fond des divisions inférieures portugaises, la peur au ventre, confiait-il à Nice Matin : "C'est dans ces rencontres-là, où tu te bats pour manger et nourrir ta famille, quand la corde est raide, que gagner te procure le plus de plaisir." Nul doute que si son équipe, meilleure attaque d'Europe, passe l'obstacle anglais, elle en donnera quand même un peu à tous les amoureux de foot tricolores.

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