"On a rendu la Corse heureuse" : soulagé et ambitieux, Bastia savoure son retour dans le monde professionnel

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France Télévisions
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Des supporters du Sporting Club de Bastia réunis devant le stade de Furiani, venus saluer leurs joueurs suite à la promotion en Ligue 2, le 30 avril 2021. (Clément Pons)

Champions de National après leur victoire (0-1) sur la pelouse de Quevilly, les Bastiais vont retrouver la Ligue 2 l'an prochain.

Quatre ans après sa rétrogradation administrative, le Sporting Club de Bastia se retrouve de nouveau au premier plan. L'équipe corse vient d'être sacrée championne de National et va retrouver le monde professionnel. Reportage sur l'île de Beauté.


Le soleil retombe doucement à Furiani en ce mercredi 28 avril. Au stade Armand-Cesari, tous les yeux sont fixés sur les écrans du club-house. Joueurs, coaches et membres du staff scrutent avec attention le match en retard entre Orléans et Villefranche. En cas de défaite des premiers, le Sporting Club de Bastia sera officiellement promu en Ligue 2.

Deux buts dans le dernier quart d’heure offrent la victoire (3-1) aux Rhônalpins, et libèrent les Corses. Le coup de sifflet final pas encore donné, les chants et les accolades festives embrasent la salle. “On y est, on y est !”, s’exclame, la larme à l'œil, Jo Bonavita, ancien directeur sportif du club, avant d’haranguer la foule.

Les quelques gobelets de bière s’entrechoquent tandis que dans les rues de Bastia, les supporters improvisent des célébrations à la gloire de leurs nouveaux héros. Après l’enfer de la rétrogradation administrative et quatre années dans l’antichambre du football français, le Sporting va retrouver le monde professionnel.

"On a mangé notre pain noir"

Deux jours plus tard, la liesse n’est pas totalement retombée pour la réception d’Annecy. Les Turchini (“bleus” en corse) sont venus en nombre de toute la Corse devant l’enceinte la plus mythique de l’île. Pascal a fait le déplacement depuis Lumio, en Balagne, pour saluer ses champions. “On a mangé notre pain noir, maintenant c’est l’heure du retour”, explique-t-il, le sourire aux lèvres. “Tout cela, on l’a mérité”, ajoute extatique, Ange, qui n’hésite pas à serrer dans ses bras ses copains de tribunes.

À deux pas du mémorial en hommage aux victimes du drame du 5 mai 1992, des enfants brandissent des drapeaux enfouis depuis de longs mois dans les placards. Car cette remontée en Ligue 2 n’est pas comme les autres. Mesures sanitaires obligent, les supporters doivent communier avec les joueurs depuis l’extérieur de l’enceinte, derrière les grilles. “Cela a été très dur de vivre une saison de cette façon, on sait l'importance qu'a le public, c'est notre 12e homme”, explique Yohan Bocognano. Cinq ans après sa dernière expérience professionnelle en deuxième division belge, le défenseur corse mesure l’ampleur de l’exploit réalisé et des sacrifices consentis : “On l’a fait pour tout ce peuple, on a remis le Sporting à sa place a minima”.

Les socios comme socle de la reconstruction

Au beau milieu d’un concert de fumigènes, les chants des fans résonnent encore plus forts. “J’espère que l’on aura vite la possibilité de fêter cela avec vous”, les remercie Claude Ferrandi, l’un des hommes forts de cette troisième promotion en quatre ans. D’ordinaire plutôt discret, le président du club confesse avoir ressenti “une grosse décharge émotionnelle” au moment de l’officialisation du retour du Sporting en Ligue 2.

Reste à voir si le plus dur ne commence pas maintenant… “Je ne peux pas vous répondre en avance mais quand je discute avec Marc Keller (le président de Strasbourg), il me dit : 'Tu sais Claude, c’est très dur le National'. “Et il le sait car Strasbourg y a passé quatre ans. Donc je suis content que l’on ait franchi ce cap.

Parmi les centaines de supporters présents devant Furiani ce 30 avril, Loïc Capretti, lui non plus, ne peut contenir sa joie. Véritable “acharné” du club, il voit remonter beaucoup de souvenirs. “Quand ton dernier match à domicile est contre Lyon en Ligue 1 et que le suivant à Furiani est face à la Casinca, un club de village au sud de Bastia, sur une pelouse cramée car tu n’as plus de jardiniers, plus de salariés… On peut dire que l’on revient de loin.

La création des socios de l’Étoile club bastiais (SECB) après la catastrophe de l’été 2017 a été l’une des pierres angulaires du projet de reconstruction du Sporting. En faisant rentrer les supporters au sein du conseil d’administration de la nouvelle SCIC (société coopérative d'intérêt collectif), le club a ouvert la voie à l’actionnariat populaire, gage de transparence et d’implication de tous. “Jusqu’alors le Sporting était un jouet que l’on se passait de main en main”, précise Loïc Capretti, également membre des socios. “Aujourd’hui il est devenu un bien social, il appartient à tout le monde et sur le papier cette fois.

Un capitaine garant des valeurs bastiaises

Alors que les joueurs bastiais regagnent les vestiaires pour préparer leur match, lui est l’un des rares à ne pas avoir enfilé le survêtement. Opéré d'une rupture totale du tendon d’Achille en février, Gilles Cioni n’a pas encore pu fouler la pelouse coupée au millimètre du stade Armand-Cesari. À 36 ans, il sait que ses meilleures années sont derrière lui. Cela ne l’empêche pas de “profiter du moment”.

Qui de mieux placé que le capitaine emblématique pour témoigner du chemin parcouru ? “Quand le club est tombé, c’était un désastre économique avec la perte des emplois mais aussi pour toute l’économie secondaire qui gravite autour. Ce tissu a été rompu de façon violente et pour refaire du Sporting l’un des poumons économiques de l’île, il va encore falloir pas mal d’années.

À défaut de pouvoir soutenir ses coéquipiers sur le pré, le Bastiais pure souche joue le rôle de courroie de transmission des valeurs du club corse. “Quand on a redémarré en National 3 pour notre premier match à Furiani contre la réserve de l'AC Ajaccio, on était devant 7 000 personnes. Pour tous les joueurs c'était une révolution. Ici, il faut se rendre compte rapidement de ce que signifie être un joueur du Sporting : tous les jours quand tu vas sortir acheter le pain, il y a quelqu'un qui va te parler du club. Tu vas aller à Porto-Vecchio, à Cargèse ou près du Taravo, les gens vont te reconnaître, peu importe la division !” Une passion débordante, presque une religion, qui imprègne même les plus jeunes.

Le Sporting Club de Bastia face à la réserve d'Ajaccio lors d'un match de National 3 à Furiani, le 14 octobre 2017. (Clément Pons)

La nouvelle génération pour poursuivre l'héritage

Drapeau en main et maillot floqué “Ducrocq” sur le dos, le petit Antone, 10 ans, lorgne avec envie sur les tribunes vides qu’il aperçoit au loin. Comme lui, ils sont des dizaines à porter les couleurs de leur club de cœur devant Furiani. Un héritage qui fera d’eux les socios de demain - et déjà les supporters d’aujourd’hui.

Lorsqu’on l’interroge sur cette relève venue célébrer la montée, le président Claude Ferrandi met en avant un exemple récent intervenu dans le cadre de l’ouverture du capital à différentes communes de l’île. L’objectif : diffuser plus largement les valeurs du Sporting et intervenir auprès des enfants afin de leur montrer ce que représente le métier de footballeur, le rôle du kiné etc. “Le mois dernier, nous nous sommes rendus à Figari, dans l’extrême sud. La mairie avait organisé un événement avec plein de jeunes, de 9 ans maximum, qui chantaient "core turchinu" en faisant une haie d'honneur... Alors qu'ils n'ont pas connu les épopées du club ! Mais c’était comme s'ils les avaient vécues. C'était grandiose.

Derrière la tribune ouest, au niveau de la gare de Furiani, les supporters sont là pour donner de la voix. Défaite ou victoire, ils s'accrochent au Sporting, comme le symbole d'une résurrection. “Il y a quatre ans, le club était quasiment mort”, conclut Yohan Bocognano. “Il faut se rappeler de tout cela, des enfants qui quittent le club car il n’y a plus d’équipes de jeunes, des bénévoles qui se tuent à la tâche, des employés qui ont perdu leur travail... Aujourd’hui, on a rendu la Corse heureuse.

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