"C'est un facteur qui va encore favoriser les gros clubs" : un an après, comment la règle des cinq changements a-t-elle révolutionné le foot ?

Depuis le 8 mai 2020, cinq remplacements sont désormais autorisés pendant un match, au lieu de trois auparavant. Un petit changement de réglement aux multiples conséquences sur le jeu.

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Abdou Diallo (à gauche) est remplacé par Julian Draxler, sous les yeux de l'entraîneur du PSG Mauricio Pochettino, le 3 avril, contre Lille au Parc des Princes. (FRANCK FIFE / AFP)

C'est un changement de règle presque banal, qu'on imaginait sans grandes conséquences et qui est déjà entré dans les habitudes des suiveurs et observateurs du football européen. Il y a un an, le 8 mai 2020, alors que les championnats du Vieux Continent sont pour la plupart interrompus, l'International Football Board Association (IFAB), qui régit les lois du jeu, décide d'autoriser cinq remplacements pendant une rencontre, au lieu des trois auparavant, alloués depuis 1995.

Un accueil favorable pour la règle

Cette règle, provisoire, a été instaurée pour protéger la santé des joueurs et des joueuses en pleine pandémie de Covid-19. Certains championnats allaient reprendre le cours de leur saison avec un calendrier particulièrement resserré sans que les acteurs n'aient le temps de se préparer à nouveau physiquement pour un tel rythme.

Huit jours plus tard, le 16 mai 2020, la Bundesliga est la première à reprendre le jeu avec cette nouvelle règle, scrutée par tous. La Ligue 1, définitivement interrompue, actera le 31 juillet 2020 le changement de réglementation pour la saison à venir. À l'époque, cette nouveauté a été particulièrement bien accueillie par les entraîneurs et leur staff. "J'étais archi-favorable, estime Armand Zelisko, prépararateur physique de Guingamp, en Ligue 2. Cela permet d'avoir des joueurs plus frais." "J'étais favorable et je le suis toujours", nous répond Christophe Pélissier, coach du FC Lorient. Un peu plus à l'ouest, son homologue à la tête du Stade Brestois, Olivier Dall'Oglio se définit comme "un convaincu de la première heure parce que je trouve qu'il y a beaucoup d'avantages pour nous, les coachs".

Une plus grande influence tactique

Le premier d'entre-eux, c'est évidemment une influence grandissante sur le jeu, sur la stratégie pendant la rencontre. "Une fois les débats lancés, on avait une influence qui se réduisait", analyse Luka Elsner, ancien entraîneur d'Amiens, aujourd'hui à la tête de Courtrai, en Belgique. "L'éventail d'options qui s'ouvre est un peu plus large." "C'est plaisant parce qu'on a plus d'armes, on réfléchit comment influer davantage sur le cours du match", appuie Christophe Pélissier. Avec cinq remplacements, plus un sixième en cas de prolongation, c'est quasiment la moitié de l'équipe qui peut être modifiée.

"On n'hésite pas à faire des changements en première période ou à la mi-temps."

Christophe Pélissier, entraîneur du FC Lorient

à franceinfo

Le coach peut corriger plus rapidement une erreur révélée au coup d'envoi, dans son dispositif tactique ou dans le choix des hommes, sans pour autant gâcher une munition. "On n'hésite pas à faire des changements en première période ou à la mi-temps", glisse Christophe Pélissier. Un sentiment que partage Olivier Dall'Oglio : "Souvent, on voit des choix tactiques qui sont faits plus tôt, à la pause par exemple. On hésite moins. C'est une liberté en plus, tactiquement et stratégiquement." À Guingamp, le préparateur physique Armand Zelisko assure avoir "souvent échauffé des joueurs en fin de première période pour qu'ils rentrent à la mi-temps alors qu'avant, ce n'était pas avant le retour des vestiaires".

Une progression importante des remplacements précoces

Les statistiques confirment largement cette nouvelle tendance à des remplacements effectués plus tôt au cours d'un match. Ainsi, en Ligue 1, 163 changements tactiques ont été réalisés avant ou pendant la mi-temps sur les 35 premières journées disputées lors de la saison 2020-2021. Ce chiffre descend à 137 si l'on s'arrête à la 28e journée afin de comparer à la saison précédente, interrompue au même stade pour cause de coronavirus. Lors de cette saison 2019-2020, seuls 77 remplacements avaient été effectués avant ou pendant la pause par ces vingt mêmes équipes, dont Lorient, Metz et Lens en Ligue 2. Pour gommer la différence de rencontres entre les deux saisons, la moyenne par journée est intéressante à étudier : 4,7 cette saison contre 2,75 l'an passé.

En arrêtant les chiffres à la 28e journée, on observe que trois entraîneurs usent énormément de ce procédé : Claude Puel à Saint-Etienne (19 changements avant ou pendant la mi-temps contre 10 la saison dernière), Niko Kovac à Monaco (18 contre un seul pour l'ASM de Leonardo Jardim puis Robert Moreno) et Jérôme Arpinon-Pascal Plancque de Nîmes (10 contre un seul). Christophe Galtier, adepte d'une rotation régulière au sein de son effectif, ne s'en prive pas non plus avec six changements avant ou pendant la pause sur choix tactique. Il n'en avait fait aucun en 2019-2020.

Au-delà du terrain, les entraîneurs se réjouissent surtout des modifications que cette évolution induit dans la gestion managériale de leur groupe. "On a souvent des soucis d'implication de joueurs qui sont déçus", évoque Olivier Dall'Oglio. "Maintenant, les gars savent qu'ils ont beaucoup plus de chances de jouer et, automatiquement, on les sent plus concernésJ'ai beaucoup moins de discussions et d'explications à donner aux joueurs." "Tout le groupe est impliqué dans la préparation du match", complète Christophe Pélissier. "On sait qu'on peut contenter deux joueurs supplémentaires, même si on n'est pas là pour faire plaisir."

Ben Yedder, l'illustration parfaite

L'ancien technicien amiénois, Luka Elsner, va même un peu plus loin. Selon lui, les joueurs se préparent plus efficacement à entrer sur le terrain grâce à ces deux cartouches supplémentaires : "Il y a un impact positif sur la préparation mentale et la qualité de l'échauffement." "L'échauffement pendant le match est beaucoup plus rythmé", garantit Armand Zelisko. L'importance du banc est devenue encore plus prépondérante pour faire la différence en fin de rencontre. "À charge pour le staff d'expliquer et d'impliquer au maximum le banc qui a souvent un rôle important voire décisif", ajoute l'entraîneur slovène.

L'intérêt d'une grande profondeur de banc n'est plus à démontrer. Monaco et son entraîneur Niko Kovac en ont notamment fait une spécialité comme vu plus haut. Wissam Ben Yedder en est l'illustration parfaite. Depuis le 19 mars, l'international français est entré en jeu à quatre reprises (sur six matchs) pour une efficacité clinique. Auteur de cinq buts en sortie de banc, personne ne fait mieux que WBY dans les cinq grands championnats européens. "Les équipes qui gagnent fonctionnent avec des supersubs, avec des remplacements efficaces", décrypte Loïc Ravenel, cofondateur de l'Observatoire du football CIES (Centre international d'étude du sport).

Les deux remplacements supplémentaires mais également l'élargissement des groupes de 18 à 20 joueurs permettent aussi d'intégrer davantage de jeunes joueurs. "C'est une porte ouverte à des opportunités exceptionnelles", se réjouit Matthieu Huard (22 ans), latéral gauche d'Ajaccio. "Surtout en Ligue 2 où le quatrième ou cinquième sur le banc est un joueur de 17-18 ans qui va pouvoir se montrer quelques minutes." "Je suis persuadé que cela offre une possibilité plus importante pour les jeunes", confirme Luka Elsner, appuyé par Christophe Pélissier : "C'est indéniable que selon l'évolution du score, on peut plus facilement donner du temps de jeu aux jeunes." Les carrières se jouent parfois à pas grand-chose et la possibilité de s'asseoir sur le banc, de s'aguerrir au contact régulier des cadres et surtout de pouvoir démontrer ses qualités sur le terrain sont autant d'occasions de progresser.

Une règle édictée pour les gros clubs ?

Une problématique qui ne concerne pas vraiment les gros clubs avec des effectifs pléthoriques. Le banc est, dans ce cas, occupé par des joueurs qui pourraient être "titulaires dans tous les autres équipes du championnat", comme le résume le Lorientais Christophe Pélissier. C'est justement là que le bât blesse. "On peut supposer que c'est un facteur qui va encore favoriser les gros clubs", détaille Loïc Ravenel. "Cela va dans le sens d'une évolution du foot qui privilégie les grosses écuries." La tentative de création d'une Super Ligue, finalement avortée, ou encore le projet d'une Ligue 1 à 18 clubs entre également dans cette logique. Tous nos interlocuteurs le confirment, mais considèrent que tout le monde est gagnant. "Les plus riches sont plus gagnants mais on n'est pas perdants non plus", synthétise le coach brestois Olivier Dall'Oglio.

Ils espèrent même que ce changement de règlement se pérennise définitivement. Si celui-ci ne se justifie plus par sa raison d'être initiale, c‘est une "évolution naturelle", selon Loïc Ravenel, chercheur de l'Observatoire du football avant d'ajouter : "Elle serait arrivée d'une manière ou d'une autre à cause du rythme infernal que subissent les grands clubs et les grands joueurs." "Je suis favorable à ce qu'elle soit maintenue si la diminution des blessures est avérée", glisse de son côté Armand Zelisko.

"Le jeu doit toujours être plus rapide, toujours plus chatoyant."

Loïc Ravenel, co-fondateur de l'Observatoire du football CIES

à franceinfo

Ces cinq changements autorisés doivent permettre une meilleure protection des athlètes. Utile pour les grands clubs européens, amenés à voir les rencontres se multiplier dans les prochaines années. La nouvelle réforme de la Ligue des champions adoptée le 19 avril 2021 doit introduire au minimum quatre rencontres supplémentaires par participant à partir de la saison 2024-2025.

Selon Loïc Ravenel, la règle "va dans le sens des acteurs par rapport à l'idée que le jeu doit toujours être plus rapide, toujours plus chatoyant". "Les joueurs plus frais peuvent revigorer des fins de match, cela amène plus de spectacle et je pense que c'est positif pour mon sport", abonde Olivier Dall'Oglio. Selon eux, la qualité du jeu serait alors toujours au rendez-vous au détriment, peut-être, des fins de rencontres décousues, où les espaces s'ouvrent à mesure que les minutes s'égrènent. "Il y a une déperdition de qualité et ça se ressent forcément dans le jeu", regrettait dans 20 Minutes Christian Gourcuff, l'ancien entraîneur de Lorient, Rennes ou encore Nantes plus récemment. Une vision partagée par Régis Brouard qui a dirigé Clermont, Niort ou le Red Star : "Je trouve qu'on enlève une part d'incertitude et de risques qui font justement tout le charme du football."

Alors que le football est l'un des sports les plus incertains, rendant possibles les plus grandes surprises que ce soit en Ligue des champions ou en Coupe de France, l'évolution des règles tend souvent à renforcer la mainmise des grosses écuries. L'autorisation des cinq changements a déjà été validée pour l'Euro 2021. Cette règle pourrait-elle perdurer dans le temps ?

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