Jorge Mendes, l'agent qui joue au Monopoly avec les stars du foot

Agent de joueur le plus puissant du monde, le Portugais, ami de Ronaldo et Mourinho, a une emprise grandissante sur la Ligue 1.

L\'agent de joueur Jorge Mendes (à gauche) et son client et ami, le joueur du Real Madrid, Cristiano Ronaldo, le 15 septembre 2015 à Madrid.
L'agent de joueur Jorge Mendes (à gauche) et son client et ami, le joueur du Real Madrid, Cristiano Ronaldo, le 15 septembre 2015 à Madrid. (SERGIO PEREZ / REUTERS)

Alors que le coup d'envoi de la nouvelle saison de Ligue 1 a été donné vendredi 7 août, seuls deux clubs français se sont distingués sur le mercato : l'AS Monaco, qui a recruté une nouvelle armada de jeunes talents pour remplacer ceux vendus à prix d'or à l'étranger, et le PSG, qui vient de conclure l'arrivée de l'Argentin Angel Di Maria pour 63 millions d'euros. Des transactions qui portent la marque d'un homme : Jorge Mendes, certainement l'agent le plus puissant du monde. 

Le Portugais, 49 ans, n'est pas seulement l'ami et le représentant de stars comme Cristiano Ronaldo et José Mourinho. Il est aussi un des hommes les plus influents du football mondial, capable de définit la politique sportive d'équipes entières. Retour en cinq points sur un agent hors du commun. 

C'était un joueur raté devenu patron de boîte de nuit

Le super-agent a d'abord été un joueur à la carrière très modeste. Il passe son enfance à jouer pour un petit club de la banlieue de Lisbonne, mais n'est pas retenu dans l'équipe senior : "Il savait tripoter le ballon, mais sans plus. Ce n'était pas un crack", raconte un ancien voisin au magazine So Foot. Dans les quelques années qui suivent, il écume les terrains de plusieurs clubs de troisième division et termine sa carrière en 1994, à 26 ans.

Là où il passe, il laisse moins de souvenirs par son talent balle au pied que par son esprit d'entreprise. Dans son dernier club, l'UD Lanheses, c'est lui qui déniche les sponsors sur le bord du terrain, contre une commission de ses dirigeants, ce qui fait de lui le joueur le mieux payé de l'équipe. Mais il est surtout devenu, en parallèle, le patron d'une boîte de nuit. Avec, déjà, une idée derrière la tête : "Il savait que c'était une boîte fréquenté par des joueurs de Braga, Porto ou Guimarães", raconte à So Foot un ami de longue date. "Il a noué pas mal de connaissances là-bas." 

Notamment un certain Nuno, alors gardien du but du modeste Vitoria Guimarães. A l'époque, Jorge Mendes, encore inconnu, harcèle le président d'un club de première division espagnole, le Deportivo La Corogne, pour obtenir une entrevue. Augusto César Lendoiro finit par craquer, et raconte la suite à So Foot : "La première fois qu'on s'est finalement rencontrés, ça a été une sorte de coup de coeur. (...) Quelques jours après, on concluait le transfert de Nuno." Une transaction à 2 millions d'euros qui lancera la carrière de Jorge Mendes. 

Il est devenu le numéro un dans son domaine

Dans un monde du football où les distinctions individuelles comme le Ballon d'or prennent aujourd'hui autant d'importance que les titres collectifs, même les agents de joueurs ont leur trophée, le Globe Soccer Award de l'agent de l'année. Et à ce jeu, Jorge Mendes est imbattable : il a remporté le trophée chaque année depuis sa création en 2010. La récompense est franchement confidentielle, mais montre bien qu'au sommet du marché des transferts, le Portugais est sans concurrent.

Dans le catalogue de sa société, Gestifute (compilé de façon assez complète sur le site Transfermarkt), on trouve la crème du foot portugais, du coach de Chelsea José Mourinho au triple Ballon d'or Cristiano Ronaldo, en passant par Falcao (Chelsea via Monaco), Diego Costa (Chelsea) ou encore James Rodriguez (Real Madrid, ex-Monaco). Son poulain Angel Di Maria est le joueur le plus cher de l'histoire, calcule l'Equipe en cumulant le prix de tous ses transferts : 3 millions d'euros de Rosario au Benfica, 36 millions de Benfica au Real, 75 millions du Real à Manchester United, et 63 millions de United au PSG. Des transactions qui, à l'exception de la première, ont toutes été conclues par Mendes, de même que le transfert le plus cher du monde, celui de Cristiano Ronaldo au Real Madrid pour 94 millions d'euros.

La notoriété de ses clients commence même à déteindre sur lui en dehors du milieu du foot. La presse people s'est largement faite écho de son mariage, dimanche 2 août, et du cadeau que lui a offert Cristiano Ronaldo pour l'occasion : une île grecque.  

Il sait cultiver ses amitiés

Jorge Mendes est fidèle en amitié. Demandez à Nuno, son premier client qu'il avait placé à La Corogne : alors qu'il n'avait aucune expérience d'entraîneur, il décroche, avec l'aide de son ami Mendes, le poste d'entraîneur de Rio Ave, au Portugal. Deux ans plus tard, il est nommé à la tête de l'équipe de Valence, un des meilleurs clubs espagnols. Si le jeune coach a depuis convaincu les observateurs, l'amitié de Mendes avec le propriétaire de Valence, Peter Lim, n'est sans doute pas étrangère à cette promotion. De même, quand Monaco parvient à prêter son attaquant Falcao, en méforme, à Manchester United, à l'été 2014, contre une forte somme, le Guardian explique cet étonnant transfert par la proximité de Mendes avec le n°2 du club anglais, "au point de régulièrement lui envoyer des photos de famille par texto".

Jorge Mendes en discussion avec le vice-président de l\'AS Monaco, Vadim Vasilyev (au centre), dans la tribune du Stade Louis II à Monaco, le 30 août 2014. A gauche, l\'attaquant colombien Radamel Falcao, représenté par Jorge Mendes.
Jorge Mendes en discussion avec le vice-président de l'AS Monaco, Vadim Vasilyev (au centre), dans la tribune du Stade Louis II à Monaco, le 30 août 2014. A gauche, l'attaquant colombien Radamel Falcao, représenté par Jorge Mendes. (ERIC GAILLARD / REUTERS)

La Corogne, Valence, mais aussi le Real et l'Atletico Madrid, Monaco, et les clubs anglais de Chelsea et Manchester United, ainsi que des clubs portugais : quand on suit le fil des transferts de Mendes, les mêmes clubs reviennent souvent. Libération racontait, en 2013, comment l'agent était même devenu une sorte de directeur sportif officieux de Monaco, dont le riche propriétaire n'est pas un spécialiste de football : cet été là, Monaco a dépensé 146 millions d'euros, dont 130 pour des joueurs de l'écurie Mendes. Une de ses bonnes idées est aussi d'être l'agent d'entraîneurs, qui ont souvent la bonne idée d'acheter ses joueurs, avec une logique sportive qui laisse parfois perplexe. L'été dernier, José Mourinho a ainsi fait venir le brésilien Filipe Luis de l'Atletico Madrid à Chelsea. Ce dernier a passé l'année sur le banc, avant de faire le chemin inverse un an plus tard. 

Il tire à lui tout seul les ficelles du mercato

Quand Jorge Mendes fait des affaires, il ne fait pas bouger un seul pion à la fois, mais déclenche un véritable jeu de chaises musicales. Prenons un transfert au hasard. Cet été, le jeune ailier Yannick Ferreira-Carrasco est passé d'un club ami de Mendes, Monaco, à un autre, l'Atletico. C'est là que le système Mendes se met en marche. Si le Portugais n'est pas, autant qu'on le sache, l'agent du joueur belge, son départ a tout de suite entraîné l'arrivée à Monaco d'un joueur de Mendes pour le remplacer, le jeune Ivan Cavaleiro, arrivé d'un autre club du réseau Mendes, le Benfica Lisbonne.

L'an dernier, Cavaleiro était prêté par Benfica à La Corogne, le club dont le président avait eu "un coup de coeur" pour l'agent portugais. Pour le remplacer, La Corogne a fait venir l'Argentin Fede Cartabia, qui appartient à Valence, le club de l'ami de Mendes, Peter Lim. L'an dernier, Cartabia était prêté à Cordoue. Ses deux partenaires en attaque : Bébé et Nabil Ghilas, deux joueurs de Mendes, prêtés respectivement par Benfica et Porto. Vous suivez ? La liste pourrait continuer longtemps.

Au Portugal, l'emprise de l'agent est telle que le Guardian estime qu'il est responsable de 68% de tous les transferts effectués par les trois grands clubs du pays (Porto, Benfica et le Sporting Lisbonne) durant la décennie 2001-2010. A la tête de l'équipe national, un coach représenté par Mendes, Carlos Queiroz (2008-2010), a succédé à un autre coach représenté par Mendes, Luiz Felipe Scolari (2002-2008). En 2010, juste avant sa nomination, le remplaçant de Queiroz, Paulo Bento, annonce qu'il a signé avec Gestifute, l'entreprise de Mendes. Tout son mandat sera marqué par les accusations d'influence de l'agent sur ses choix, raconte Eurosport, les sélections en équipe nationale donnant de la valeur aux joueurs. 

Il a même inventé une nouvelle façon de tirer profit des joueurs

Mais Jorge Mendes ne se contente pas de vendre ses joueurs à des clubs. Il est aussi un pionnier d'une pratique qui bouleverse le marché des transferts : le TPO, pour "third party ownership", soit la propriété d'un joueur par une ou plusieurs "tierces parties", qui ne sont pas des clubs, mais des sociétés ou des investisseurs privés. Une façon, selon ses défenseurs, de permettre à un club de recruter des joueurs qui seraient sinon au-dessus de ses moyens. En 2013, l'émission Cash Investigation révélait par exemple que le jeune français de Porto, Eliaquim Mangala, était détenu à 33% par un fond d'investissement, qui transforme les joueurs en placements pour les investisseurs. L'agent de Mangala ? Jorge Mendes. 

Selon le Guardian, le Portugais agit comme conseiller de plusieurs de ces fonds d'investissement, un curieux mélange des genres puisqu'il peut recommander aux investisseurs les joueurs dont il est l'agent. Autre problème éthique : s'il détient une partie des droits de son joueur, ou travaille pour un fond qui est dans ce cas, un agent a d'autant plus intérêt à lui faire changer de club le plus souvent possible, ce qui n'est pas forcément dans son intérêt sportif. La pratique est d'ailleurs contestée : la Fifa a annoncé son intention de l'interdire, et elle est bannie en France et en Angleterre.

Mais le TPO est aussi lucratif. En août 2010, Jorge Mendes réussit un de ses coups de maître en vendant un illustre inconnu, l'attaquant Bébé, à Manchester United, pour 9 millions d'euros. Mendes détient 30% des droits du joueur et touche 10% de commission : selon le Guardian, 3,6 millions finissent dans sa poche. La police judiciaire portugaise, qui avait ouvert une enquête, n'a pas donné suite.