Euro 2016 : "La France est le Brésil de l'Europe, mais elle joue comme l'Islande"

Pour Thibaud Leplat, auteur de Football à la française, le bon parcours des Bleus à l'Euro est l'arbre qui cache la forêt d'un foot tricolore trop conservateur.

Didier Deschamps, le sélectionneur de l\'équipe de France, le 10 juillet 2016 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), lors de la finale de l\'Euro 2016 perdue contre le Portugal.
Didier Deschamps, le sélectionneur de l'équipe de France, le 10 juillet 2016 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), lors de la finale de l'Euro 2016 perdue contre le Portugal. (VALERY HACHE / AFP)

De nombreux supporters français sont tombés de haut, dimanche 10 juillet au soir, lorsque l'équipe de France s'est inclinée en finale de "son" Euro. Brillants contre l'Allemagne ou l'Islande, les hommes de Didier Deschamps n'ont jamais trouvé la clé du verrou portugais.

Pour Thibaud Leplat, journaliste et écrivain, auteur de Football à la française (Solar), la faute en revient au flou qui entoure le jeu de l'équipe. Il ne voit pas les Bleus briller à nouveau dans le futur si un profond changement n'intervient pas dans le football français.

Francetv info : Comment analysez-vous la défaite de l'équipe de France en finale de l'Euro face au Portugal ?

Thibaud Leplat : On a vu un match équilibré entre deux équipes à l'effectif et au jeu assez similaires. Les Portugais ont su exploiter le point faible de la France, sa défense centrale, pour marquer un but. Mais on a aussi vu une équipe de France dont on ne sait pas vraiment comment elle joue. On a dit que les Portugais jouent pour défendre, et de façon physique. Mais nous aussi, on joue comme ça.

Echouer en finale, c'est une déception ?

Oui, mais pas pour le résultat. C'est surtout une déception de perdre de cette manière, compte tenu de la qualité des joueurs qu'on a, avec des techniciens exceptionnels, comme Payet, Pogba, Griezmann ou Ben Arfa. La France est le Brésil de l'Europe, mais elle joue comme l'Islande, pour gagner à tout prix, et je crois que c'est une erreur. Il fallait essayer de bien jouer et de profiter du réservoir extraordinaire que possède le foot français. On a les joueurs pour jouer aussi bien que Barcelone. Mais pour jouer comme ça, il faut des convictions. En fait, l'équipe de France n'a pas d'éthique de jeu, et du coup elle n'a pas d'idées auxquelles se raccrocher quand elle perd.

D'où vient ce manque d'identité ?

Ça vient de la formation et de l'idéologie de la DTN [Direction technique nationale]. En France, il y a deux écoles : celle du beau jeu, inspirée de la Hongrie des années 50, impulsée en France par Albert Batteux, qui a amené les Bleus en demi-finale du Mondial 58. Une philosophie qui a perduré ensuite à Nantes par exemple. L'idée, très ancienne en France, c'était d'attaquer en étant créatif, avec des joueurs qui pensent tous de la même façon. Et puis il y a l'école conservatrice, qui considère que le foot est une science, pour qui respecter des règles strictes suffit pour gagner. Elle met en avant la force physique et morale. C'est cette école qui a peu à peu pris le dessus dans la politique fédérale française.

En quoi est-ce un problème ?

Cette voie conservatrice est née sous Vichy, puis a perduré après guerre dans la structure fédérale du football français. Cette architecture a toujours proposé un football à prétention scientifique, avec l'idée qu'il faut gagner, et que si on ne gagne pas, c'est qu'on n'est pas assez fort physiquement. Cette vision a été très courue à la fin des années 60, portée notamment par l'ancien sélectionneur Georges Boulogne, le père de la formation française. Or cet homme était un eugéniste, proche des idées d'extrême-droite. Aujourd'hui, c'est son héritage qui est privilégié. Du coup, on ne se souvient pas que la France a une immense histoire en matière de jeu offensif. On joue uniquement pour gagner le prochain match, quelle que soit la manière.

Et ce pragmatisme n'est pas une bonne option ?

Raynald Denoueix, l'ancien entraîneur de Nantes, a dit à ses joueurs pendant des années : "Si vous jouez bien, tôt ou tard, vous allez gagner. En revanche, si vous jouez mal, vous gagnerez peut-être de temps en temps, mais on ne se souviendra pas de vous et vous ne construirez rien." La culture de la gagne est en train de pourrir tout ce qu'elle touche. Il faut accepter de perdre en jouant bien, pour gagner mieux plus tard. C'est ce qu'a fait l'Allemagne en 2006, pendant "sa" Coupe du monde. Elle a été éliminée en demi-finale avec une jeune équipe qui a voulu développer du jeu. Cela a été vu comme une bonne chose et c'est comme ça qu'elle a construit son jeu et ses futurs succès. Et puis si vous jouez bien, vos joueurs vont parler de foot, pas de sextape.

Cette équipe de France contient aussi des jeunes prometteurs. Que pensez-vous de cette "génération Griezmann" ?

C'est un énorme paradoxe de l'appeler comme ça. Griezmann, il a été rejeté des centres de formation français parce qu'on le considérait comme trop petit, pas assez physique, et du coup, il est parti à la Real Sociedad. En France, notre formation est axée sur le jeu athlétique, et notre meilleur joueur est un joueur de ballon, formé en Espagne. C'est assez symptomatique. A quoi ça sert de faire faire du VTT à des joueurs de foot pour les préparer ? Un pianiste, pour s'entraîner, il ne fait pas des tours de son piano, il fait du piano.

Comment peut-on situer ces Bleus dans l'histoire de l'équipe de France ?

L'équipe est meilleure que celle de 1998 et 2006, comparable à celle de 2000. Je la trouve meilleure, parce qu'elle est déséquilibrée et penche vers l'attaque. Dès qu'elle joue haut, qu'elle arrête de mettre des longs ballons de 40 mètres, elle marque des buts, comme on l'a vu contre l'Islande. Le vrai point faible de cette équipe, selon moi, c'est Deschamps. Il a lui aussi cette vision conservatrice de la DTN, dans la lignée de Gérard Houiller, d'Aimé Jacquet, et de Raymond Domenech. Il joue pour garder son poste et pour que les médias le laissent tranquille. C'est de la politique.

Cette génération a-t-elle conquis le public français, parfois exigeant ?

Il faut mettre cette année en contexte. Le football est aussi là pour consoler, et l'équipe de France a réussi cette mission, en donnant de la joie aux Français qui sont englués dans des problèmes économiques et sociaux. C'est là qu'on voit que le football, ce n'est pas une bagatelle, c'est central pour le moral des gens. Mais pour que le foot prenne toute sa place, il faudrait retrouver une éthique de jeu.

Les Bleus ont tout de même affiché un bel état d'esprit, loin du cauchemar de 2010…

Oui, mais au final, on sépare la morale du jeu. La presse étrangère ne comprend pas Deschamps, parce qu'il ne parle jamais de jeu en conférence de presse, il ne parle que d'état d'esprit. Quand on l'a entendu s'adresser à ses joueurs pendant la prolongation de la finale, il leur a dit "restez lucides". Un vrai entraîneur aurait donné des consignes tactiques précises. Mais Deschamps est plus un manager qui insiste sur l'état d'esprit de ces joueurs et sur leur physique. Il se dit que ça permettra de marquer dans le dernier quart d'heure, quand l'adversaire est usé. Et quand ça ne marche pas, on ne sait plus quoi faire.

Cet Euro ne comporte-t-il pas des promesses pour la Coupe du Monde 2018 ?

Il n'y a pas de raison que ça évolue. Il faudrait un sélectionneur qui prend le risque de jouer, avec des techniciens comme Puel, Denoueix ou Wenger. J'appelle à un changement de paradigme profond, avec une idée de jeu qui concerne l'ensemble du foot français. Cette défaite en finale de l'Euro, je ne la souhaitais pas, mais elle va peut-être faire réfléchir ceux qui pensent que celui qui gagne a forcément raison. Il faut se souvenir des grosses désillusions après la finale du Mondial 2006. Derrière, sans Zidane, les mêmes recettes n'avaient pas du tout fonctionné. Il faut faire un choix philosophique, et faire le choix du jeu.